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Le Qatar, un émirat richissime, mais fragile

Assis sur de colossales réserves de gaz et sur un fonds souverain estimé à 330 milliards de dollars, le Qatar assure pouvoir résister au blocus de ses voisins. Six mois? Un an? Sans doute. Mais après?
  • Les portraits de l'émir sont affichés partout dans le royaume.

    Crédits: Image: Ian Hamel/Bilan
  • Le Qatar ne peut toujours pas accueillir de porte-conteneurs géant.

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  • Malgré le blocus, Doha ne donne pas l'image d'une ville assiégée.

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Maudites Maldives. En accompagnant l’Arabie saoudite, les Emirats arabes unis, Bahreïn et l’Egypte, dans sa mise en quarantaine du Qatar, l’archipel de l’Asie du Sud prive Qatar Airways de juteuses ressources. Grâce à sa position géographique, le transporteur qatari a réussi à contrôler une partie du transit aérien mondial. Qatar Airways était même devenu le troisième opérateur aux Maldives, avec 10% du marché. Mais cet été, les vacanciers européens, pour rejoindre Malé, la capitale des Maldives, devront se rabattre sur Emirates, la compagnie de Dubaï, ou sur Ethiad Airways, celle d’Abou Dhabi. S’agit-il d’une simple goutte d’eau – ou de pétrole - pour Qatar Airways, qui affichait l’année dernière un bénéfice d’un demi milliard de francs? Sans doute. Mais une goutte qui s’ajoutera à beaucoup d’autres si le blocus imposé par l’Arabie saoudite et ses alliés se prolonge.

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La compagnie aérienne de l’émirat a non seulement perdu plus d’une vingtaine de destinations, parmi les plus fréquentées, mais aussi l’autorisation de survoler ses voisins. Ce qui rend ses vols nettement moins attractifs. Depuis Genève, cela ne pose pas de vrai problème. L’avion doit simplement se déporter vers l’Iran, afin d’éviter l’espace aérien de l’archipel de Bahreïn. En revanche, lorsqu’il s’agit de contourner l’Arabie saoudite (plus de 2 millions de km2) un vol vers l’Afrique ou l’Amérique du Sud s’allonge de deux à trois heures ! Hamad International, le hub mondial de Doha, tourne déjà au ralenti, avec plus d’une cinquantaine de départs suspendus quotidiennement. 

Fermeture d’Al-Jazeera, le phare du Qatar

Tout a brutalement commencé le 5 juin dernier, quand l’Arabie saoudite, les Emirats arabes unis (EAU), Bahreïn et l’Egypte décident, sans préavis, de rompre leurs relations diplomatiques avec le Qatar. Motif? Ils accusent le petit émirat gazier de soutenir le terrorisme, d’accueillir sur son sol leurs opposants, notamment les Frères musulmans, de financer des milices islamistes en Syrie et en Libye, et d’entretenir des relations beaucoup trop amicales avec l’Iran. Il ne s’agit pas d’une déclaration de guerre pour rire. La bande des quatre a aussitôt suspendu toutes ses liaisons terrestres, aériennes et maritimes avec le Qatar. Quitte à violer les dispositions et conventions du droit commercial international. Des Qataris ont été expulsés des pays voisins, des couples mixtes séparés, des banques ont cessé leurs opérations en rial qatarien. 

Il n’est pas certain que les sujets de l’émir Tamim bin Hamad al-Thani pourront se rendre fin août au Hajj, le grand pèlerinage annuel à La Mecque, pourtant l’un des piliers de l’islam. Pour faire cesser le blocus, les quatre exigent une réduction drastique des liens avec l’Iran chiite, l’arrêt du financement des organisations terroristes, et surtout la fermeture d’Al-Jazeera, la chaîne de télévision qui a propulsé le minuscule Qatar sur la scène internationale. «Les médias du Qatar ont amplifié les voix de ces terroristes, leur permettant de semer les graines de la haine et de la division», proclame dans le quotidien Le Monde le cheikh Abdallah Ben Zayed, le ministre des affaires étrangères des Emirats arabes unis.

Deux mois plus tard, malgré les menaces et les lourdes sanctions économiques, Doha refuse toujours de céder d’un pouce, du moins en apparence. En organisant le plus gros transfert de l’histoire du football (250 millions de francs), avec l’embauche du Brésilien Neymar da Silva Santos au PSG, les Qataris font savoir à la planète entière que pour eux, tout continue comme avant. Plus discrètement, l’émirat a acheté le 2 août sept navires de guerre à l’Italie pour 5,5 milliards de francs.    

«Le blocus rend le Qatar plus fort»

Malgré les menaces appuyées de ses voisins, Doha, la capitale, n’a surtout pas des allures de ville assiégée. Autant d’embouteillages, de grues partant à l’assaut des gratte-ciel, de Qataris corpulents, tout de blanc vêtus, avançant d’un pas de sénateur, de travailleurs étrangers (dix fois plus nombreux que les autochtones), besogneux et soumis. Sous ce ciel si souvent brumeux, l’ambiance serait plutôt à l’euphorie. Les Qataris se montrent presque surpris de n’avoir encore rien modifié à leur mode de vie. De conserver le PIB par habitant le plus élevé du monde.

«Comment nous, tête d’épingle sur la carte du monde, réussissons-nous aussi facilement à résister aux menaces de géants tels que l’Arabie saoudite et l’Egypte?», s’interrogent-ils. «Je veux remercier les quatre pays pour leur blocus, car il rend le Qatar plus fort, le peuple qatari plus fort, le business plus fort. Cette crise nous rend plus fort qu’avant», ironise Saad Sherida Al Kaabi, CEO de Qatar Petroleum, sur la chaîne Al Jazeera.

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Alors que depuis son accession au pouvoir en 2013, succédant à son père, l’émir Tamim bin Hamad al-Thani (37 ans), se gardait jusqu’à présent de tout culte de la personnalité trop marqué, c’est un vrai déluge de portraits stylisés qui s’est brutalement abattu sur le pays, recouvrant les gratte-ciel et les pare-brise des voitures. «Tamim, la gloire», «Nous sommes tous Tamim»: les slogans ne font pas dans la demi-mesure. Ne demandez surtout pas à une automobiliste s’il s’agit d’une directive du palais, il risque de le prendre fort mal. Comme tout bon Qatari, «il aime, il admire son émir». Pour contourner l’embargo, les propositions les plus fantaisistes fleurissent à la une des quotidiens locaux, Qatar Tribune et Gulf Time. La fermeture de la frontière terrestre avec l’Arabie saoudite bloque l’arrivée des denrées alimentaires? Qu’à cela ne tienne: l’émirat fera venir des vaches par avion depuis l’Australie et du lait via la Turquie. Qu’importe le coût. Le Qatar est riche, très riche. Mais jusqu’à quel point?   

Le plus grand gisement de gaz du monde   

Ce territoire aride, grand comme la Suisse romande, ne produit pratiquement rien, en dehors du gaz et du pétrole. Il faut donc acheminer des vivres pour nourrir quotidiennement une population de 2,5 millions d’âmes. Autre priorité: les matériaux de construction. Le pays organise la Coupe du monde de football en 2022, et les stades n’attendent pas. Pour rivaliser avec Dubaï et Abou Dhabi, Doha a emprunté 200 milliards de dollars pour financer ses grands projets de construction, révèle le quotidien libanais L’Orient Le Jour, dans un reportage intitulé «La mise au ban du Qatar pourrait lui coûter très cher». «Le problème, c’est que Port Hamad, son nouveau port de commerce, construit à Umm Al-Houl, à une trentaine de kilomètres de la capitale, ouvert en 2016, n’est pas encore vraiment opérationnel. Avant la crise, le Qatar préférait mettre l’accent sur la transformation de Port-Doha en port de plaisance afin d’accueillir des bateaux de croisière et attirer les touristes», souligne un diplomate européen, en poste depuis deux ans à Doha.

Port-Hamad a pourtant coûté 7,5 milliards de dollars. Du jour au lendemain, avec la fermeture de la frontière saoudienne, plus rien n’arrive par la terre. Par la mer, ce n’est pas beaucoup mieux. L’émirat ne peut plus utiliser le hub voisin de Dubaï, aux Emirats arabes unis. Or, dans cette région, les grands ports susceptibles d’accueillir aussi bien du bétail, que des automobiles et des matériaux en vrac pour le BTP ne poussent pas sous les pieds d’un chameau. Comme Oman ne participe pas à l’embargo, Mascate peut être une solution de remplacement. Mais fort onéreuse en raison de l’éloignement. Les marchandises destinées au Qatar devraient ensuite être reroutées sur de plus petites embarcations vers Port-Hamad…

Quand on est riche comme le Qatar, s’arrête-t-on à ces détails ? Ali Shareef Al-Emadi, le ministre des finances, rappelle que la banque centrale dispose de 34 milliards de dollars de réserves. Quelques jours plus tard, le gouverneur de la banque, Abdallah ben Saoud al Sani, renchérit en parlant de 40 milliards, «plus de l’or»! Il n’empêche, avec la chute des prix du pétrole, les économies des pays du Golfe – Qatar, mais aussi Arabie saoudite et Emirats – souffrent. Leurs réserves de change n’ont jamais été aussi basses. Celles de l’émirat ont chuté de 30 % depuis 2013. Pour la première fois depuis fort longtemps, Doha a enregistré en 2016 un déficit budgétaire de 8%. La situation ne s’améliorera pas cette année, bien au contraire. Le déficit pourrait dépasser les 10 %.

Certes, le pays n’est pas, comme le Venezuela, à la veille d’une catastrophe. Il est assis sur les troisièmes réserves mondiales de gaz naturel du monde, après celles de la Russie et de l’Iran. Doha partage avec Téhéran le plus important gisement du monde (North Field-South Pars), situé en mer, au milieu du Golfe persique, dont les réserves sont estimées à plus de 50'000 milliards de mètres cubes. Peu après l’embargo, le Qatar a annoncé qu’il allait accroître sa production de 30% de gaz naturel liquéfié (GNL) d’ici à 2024, passant de 77 à 100 millions de tonnes par an, pour bien montrer à «la bande des quatre» que leurs sanctions, «ne freinaient pas son développement économique», comme le souligne Francis Perrin, président de Stratégies et Politiques énergétiques. 

Actionnaire de 5,01 % du Credit suisse  

Seulement voilà, le gaz représente 90 % des recettes de l’émirat. Or, son prix ne va pas forcément grimper. Au contraire, en raison de la bataille de désindexation des cours du gaz sur le pétrole. «Depuis la crise de 2008, les clients, surtout européens, ne cessent de réclamer une réforme de la formation des prix du gaz, en réalité une forte baisse», souligne le journaliste économique Jean-Pierre Séréni, ancien directeur du Nouvel Economiste. Il ajoute que si le gaz de schiste, déjà très présent outre-Atlantique, faisait une percée en Chine, cela réduirait les débouchés du petit émirat (1). Après les Etats-Unis, l’Australie se lance à son tour dans la production et l’exportation de gaz naturel liquéfié. La rente des hydrocarbures n’est plus ce qu’elle était. 

Sur la chaîne américaine Consumer News and Business Channel (CNBC), Abdallah ben Saoud al Sani, le gouverneur de la banque centrale du Qatar, met en avant le «bras financier» de l’émirat, le Qatar Investment Authority (QIA), son fonds souverain, qui pèserait autour de 330 milliards de dollars, via ses multiples participations dans de nombreux pays. Le 7 juin dernier, Bilan évoquait la montée du Qatar au Credit suisse, numéro deux bancaire helvétique, dont il contrôle 5,01 % du capital (et détient 17,98 % des droits de vote). QIA est aussi le principal actionnaire de Glencore, le géant zougois des matières premières. Le fonds souverain possède aussi le vaste complexe hôtelier de luxe du Bürgenstock (2).

Profitant de l’annonce de l’arrivée du joueur Neymar au PSG, propriété du Qatar, la presse française énumérait jeudi 3 août les multiples participations de l’émirat dans l’Hexagone, dans les sociétés Total, Vinci, Veolia Environnement, Lagardère, AccorHotels, LVMH, Vivendi. Si sur le papier, il est facile de vendre des actions détenues sur les marchés occidentaux, en revanche, beaucoup d’autres actifs du Qatar Investment Authority sont faiblement liquides. S’il venait, par exemple, à céder le PSG, les acheteurs potentiels du club de foot ne se bousculeraient pas au portillon. Le PSG génère, certes, de la notoriété, mais surtout pas des profits. 

Curieusement, la presse internationale n’a guère prêté attention à certaines concessions faites par l’émir Tamim bin Hamad al-Thani, lors d’une longue intervention à la télévision qatarie le 21 juillet dernier. Non seulement il a annoncé une modification de la loi antiterroriste, qui améliore la lutte contre le terrorisme, mais il a créé par décret deux listes nationales de personnes simplement suspectées d’être liées au terrorisme. Et surtout, il est prévu qu’aux côtés d’Ali Ben Fetais Al-Marri, le procureur général du Qatar, se tiennent dorénavant deux responsables du département de la justice américaine ! «Ils travailleront main dans la main pour inculper les individus accusés de financer les terroristes». N’est-ce pas une façon discrète de commencer à rendre les armes ?  

Lire aussi: Les gros investissements du Qatar en Suisse 

  1. « Qatar, les nouveaux maîtres du jeu », Editions Demopolis.

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