Bilan

Le projet qui va transformer Genève

Le Campus Biotech verra bien le jour sur l’ancien site de Merck Serono. Ernesto Bertarelli raconte les détails d’une opération qui va redynamiser tout l’arc lémanique.
Ernesto Bertarelli: «Etre entrepreneur, c’est décider et ne pas avoir peur du changement.» Crédits: Nicolas Righetti/Rezo

Ernesto Bertarelli est de retour. Ceux qui le donnaient rangé des affaires sont souvent les mêmes qui critiquent aujourd’hui le coup formidable qu’il vient de réaliser avec Sécheron. Il expose pour Bilan ses vues d’entrepreneur sur la Suisse et son économie.

Comment est venue l’idée du Campus Biotech?

Avant la construction de l’immeuble Serono, le quartier de Sécheron était un site industriel désaffecté. Ma sœur et moi avions conçu le site comme un campus pour Serono avec des activités de recherche, cliniques mais également de gestion. Quand il y a un an j’ai appris sa fermeture, cela m’a sonné. Le jour de l’annonce, j’étais avec Patrick Aebischer à l’EPFL pour nommer les patrons des chaires que nous soutenons à l’école polytechnique avec la Fondation Bertarelli.

Nous avons rapidement pensé à ce projet Campus Biotech. Tous les deux nous connaissions Hansjörg Wyss qui souhaitait réaliser quelque chose en Suisse. J’étais en contact étroit avec lui car lorsqu’il a cédé sa société (Synthes, vendue à Johnson & Johnson en 2012, ndlr), il voulait savoir comment je m’étais organisé suite à la vente de Serono. Nous nous sommes liés d’amitié et avons conclu que ce serait fantastique de recréer ce qu’il avait réalisé avec Harvard à Boston, ici à Genève avec l’EPFL.

A-t-il un attachement spécifique à Genève?

A la Suisse, certainement. Il est Bernois et possède comme moi un chalet dans la vallée de Saanen. Nous avons tous les deux décroché notre MBA à Harvard, même si pour lui c’était quelques années avant moi, et nous avons un parcours très similaire dans les sciences de la vie avec un fort développement de nos affaires respectives aux Etats-Unis. Nous nous sommes tout de suite très bien entendus.

Les rumeurs disent que vous avez payé l’immeuble 302 millions de francs, moitié-moitié avec l’Institut Wyss?

Nous ne dévoilons pas le montant de la transaction. Mais elle est intervenue dans le cadre d’une offre publique d’achat, nous avons payé le prix plein pour prendre le contrôle du site. Nous n’avons pas bénéficié de faveurs. Mes bonnes relations avec la famille Merck ont simplement permis que notre dossier soit examiné de manière objective, comme les autres.

En quoi ce projet est-il exceptionnel?

Il l’est à plusieurs niveaux, mais le plus intéressant réside dans la complémentarité du projet. Rapidement, nous allons installer l’Institut Wyss dans les ex-labos de Serono à côté des chercheurs de l’Université de Genève en sciences de la vie et ceux de l’EPFL. Nous espérons avoir des entrepreneurs, des cliniciens et des chercheurs, tous réunis dans un même lieu.

Toutes les activités proches des biotechnologies sont les bienvenues comme locataires sur le site ainsi que les spin-off de Merck Serono. Nous devons louer les deux tiers de la surface et l’offre et la demande feront le reste.

 

En quoi cela est-il déjà une réussite?

C’est d’avoir réussi plusieurs choses dans une même opération. Tout d’abord, d’amener l’EPFL à Genève, ensuite de démarrer une collaboration concrète entre l’EPFL et l’Uni de Genève qui seront désormais sous un même toit. De plus, nous aurons la possibilité de nous comparer avec ce qui se fait de mieux à Boston, au sein du Wyss Institute de Harvard.

Quel genre de recherche sur les sciences de la vie s’effectuera à Sécheron?

Serono était un moteur solide mais un moteur très concentré sur certaines aires thérapeutiques. Désormais, avec l’Institut Wyss ainsi que la recherche menée par l’EPFL et l’UNIGE, l’approche sera multidisciplinaire et le site sera ouvert à tous les champs d’activités dans le domaine de l’innovation. 

Qui seront les autres locataires?

Il n’y a pas de restrictions mais nous essaierons de favoriser des locataires dont l’activité est liée aux sciences de la vie. Le but de l’Institut Wyss consiste à traduire la science en résultats tangibles pour l’économie, vers des médicaments, des implants, et des équipements médicaux, bref, toute chose utile. Le but n’est pas seulement d’imaginer et de réfléchir mais de réaliser. Avec son institut à Boston, Hansjörg a réussi à imposer cela à Harvard et il a installé une vraie dynamique entrepreneuriale afin d’obtenir des résultats concrets.

On sait la région frileuse en termes de financement du capital-risque. Un risque?

Un chercheur qui découvre quelque chose d’intéressant et utile trouve toujours de l’argent. Je suis confiant quant au fait que des sociétés prometteuses verront le jour!

Comment voyez-vous le Campus Biotech dans cinq ans?

J’espère vraiment que la dynamique multidisciplinaire que nous souhaitons mettre en place débouchera sur des innovations fortes. Très souvent, dans le secteur académique, le chercheur étudie dans le seul but de publier et de réaliser des percées dans la connaissance. Il y a un souci de découverte mais moins de traduction dans la réalité.

Ce qui m’enthousiasme beaucoup plus comme entrepreneur, c’est cette transposition du théorique vers du tangible. Chacun a son rôle à jouer. Hansjörg a donné pour mission à son institut d’avoir de l’excellence dans la recherche mais de financer les projets qui peuvent avoir un débouché concret.

A titre personnel, cette réalisation a-t-elle un goût de revanche?

Je ne suis pas revanchard.

Mais certains parlent d’une belle opération financière?

Quand j’entends des commentateurs parler d’opération immobilière spéculative alors que nous avons déboursé le prix plein et que nous louerons principalement à des unis qui paieront un loyer bien plus modeste que celui payé par des sociétés commerciales, je m’interroge. Sans compter que louer des surfaces si importantes à Genève, c’est risqué.

Nous nous sommes engagés sur le long terme, Hansjörg et moi, nous avons par ailleurs beaucoup d’autres opportunités d’investissement. Ce n’est donc vraiment pas par appât du gain que nous avons investi ici.

 

Que pensez-vous des critiques?

Je les entends surtout de la part de journalistes suisses. La presse a perdu un certain patriotisme, au bon sens du terme. Ils ne défendent pas ce qui fait rayonner le pays et, au final, les journaux semblent se délecter dans la propagation d’une atmosphère morose.

Certains vous faisaient porter la responsabilité des décisions stratégiques du management de Merck à la suite de la fermeture du site de Sécheron…

A l’époque de la vente, Serono était trop grande pour être gérée par une famille et trop petite pour se battre contre les grandes entreprises du secteur. Aujourd’hui encore, plus de la moitié des revenus de Merck et une grande partie de ses profits proviennent des produits Serono. Plus de six ans après la vente, je suis toujours convaincu de mon choix, qui a été mûri longuement et s’est avéré judicieux. Aujourd’hui, je suis satisfait de pouvoir continuer à contribuer à la vie économique de la région.

Des entrepreneurs – comme vous ou la famille Lamunière avec Edipresse, par exemple  – vendent et se voient ensuite stigmatisés par les décisions des repreneurs de leur ancienne activité. Qu’en pensez-vous?

Il y a tellement d’exemples de familles qui malheureusement s’accrochent à leurs sociétés et les font mourir. Etre entrepreneur, c’est décider et ne pas avoir peur du changement, même si ce changement vous concerne au premier chef. Après, ce que les gens disent…  

Vous defendez les entrepreneurs ?

Il faut une prise de conscience de l'opinion publique car nous ne sommes pas assez du côté de ceux qui créent des emplois. Il faut protéger des principes bien helvétiques comme le succès, le patrimoine et la famille. Trop de gens se mêlent des affaires des autres, ce qui n'est pas très suisse.

 

Par exemple?

Que les villes puissent décider comment les montagnes doivent utiliser leur territoire me semble aberrant. La lex Weber tient pour moi d'une ingérence des villes dans la vie des régions de montagne simplement car le poids électoral des premières est plus fort.

 

Et dans le domaine de l'entreprise?

Que l'on puisse être outré par les salaires des managers et pas par celui de sportifs, m’interpelle. Un CEO contribue bien plus au bien être de la Suisse et à sa position dans le monde que ses sportifs. Pourquoi ne pas davantage respecter le monde des affaires qui a fait le succès de notre pays? J'ai connu beaucoup de managers dans le secteur pharma, les mauvais ont fait des désastres mais Daniel Vasella, lui, comptait parmi les meilleurs. Il a pourtant été lourdement critiqué pour son salaire de départ bien qu'il ait fait de Novartis une des plus belles sociétés pharmaceutiques de la planète. Il doit être mis au même niveau qu'un Federer ou un Cancellara. N'importe qui ne peut pas faire le boulot de Vasella.


Il faut encore mieux rémunérer les talents dans l'entreprise, selon vous?

Ne plus reconnaître en Suisse le talent et ne plus savoir rémunérer l'excellence, c'est une folie. En Suisse, notre seul capital, c'est l'humain. Si on met des limites à ce que l'intelligence et l'ingéniosité humaines peuvent obtenir, ce sera la fin du succès économique de notre pays. Il ne faut pas lâcher sur ces principes. On veut des Federer, on veut des Vasella, on veut des gens exceptionnels.

C'est très difficile - même physiquement - d'être un manager peut-être autant que d'être un sportif. Il faut être entraîné, être là à tous les instants et avoir une présence d'esprit, un instinct stratégique. Tout ce que l'on admire sur un court de tennis ou un terrain de foot, pourquoi ne l'apprécie-t-on pas de la même manière dans une salle de conférence ou un conseil d'administration? L'initiative 1:12 ne fait aucun sens. Qui aurait l'idée de mettre une limite entre le moins payé et le mieux payé de l'ATP (association tennis professionnel)?


Pensez-vous que la place financière se défend bien?

Il y a une énorme hypocrisie de la part des autres grandes places financières mondiales qui envient nos succès et font la même chose que nous si ce n’est pire chez eux. Ils veulent juste nous prendre des parts de marché!  Nous devons être nous-mêmes, nos réflexes de culpabilité ne sont pas justifiés.


Et les forfaits fiscaux?

La fiscalité a été une de nos forces. Bon nombre de nos entreprises ont été créées par des immigrés qui ont été attirés ici par la possibilité de s'enrichir et de reverser une contribution équilibrée à la communauté. Il faut protéger ce système. Le forfait, ce n'est que la porte d'entrée pour ces entrepreneurs. Il faut attirer du capital humain, le porter et le rémunérer. Mon père n'était pas venu en Suisse pour profiter d'un forfait mais il avait quitté l'Italie à un moment où le niveau des impôts explosait et l’entrepreneuriat n’était plus respecté.


Comment vont vos affaires?

Nous avons acheté Stallergènes en France il y a quelques années et nous venons de boucler le rachat d’autres sociétés aux Etats-Unis. Nous sommes enthousiastes car notre position dans le domaine du traitement des allergies est enviable. C'est peut-être un futur Serono que nous sommes entrain de créer.


Et vos investissements immobiliers?

Je continue d'acheter en Suisse mais tout est assez cher ici. Je réalise davantage d'opérations à Londres ces derniers temps car le marché est transparent ainsi que très liquide et le système fiscal suffisament équilibré pour justifier des investissements.


Toujours aussi actif dans la finance?

Oui dans l'asset management. C'est un peu comme avoir une équipe de foot. On va chercher des stars, des gens exceptionnels qui développent des vues très originales sur le futur des marchés. Ce ne sont pas des spéculateurs, ils travaillent dur dans un domaine très spécialisé. J'ai par exemple une très belle société qui fait de la réassurance, une boutique qui ne fait que du long only mid-cap aux Etats-Unis et une autre qui gère de la dette à haut risque à Londres avec des sociétés en difficulté. Beaucoup critiquent le système financier mais les marchés sont absolument essentiels au fonctionnement de l'économie mondiale.

 

Pourquoi le projet Campus Biotech vous porte-t-il autant?

Je pense que c’est l’exemple frappant de ce dont la Suisse, ses écoles et entrepreneurs sont capables de réaliser. Il faut continuer à oser entreprendre, prendre conscience et assurer la défense et le déploiement des atouts indéniables qui sont ceux de notre région et de notre pays.

 

Stéphane Benoit-Godet

<p>Rédacteur en chef du Temps, (ex-rédacteur en chef de Bilan)</p>

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Depuis le 1er janvier 2015, Stéphane Benoit-Godet dirige la rédaction du quotidien Le Temps. Il était le rédacteur en chef de Bilan de 2006 à 2015. Auparavant, il a travaillé pour les quotidiens La Tribune de Genève et Le Temps 1998-2003), journal dont il a dirigé la rubrique économique (fin 2000 à mi-2003). Juriste de formation, Stéphane a fait ses études en France à l'Université d'Aix-Marseille III. 

 

 

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