Bilan

Le nouveau défi de Bernard Lehmann

Professeur à l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich, Bernard Lehmann a consacré toute sa carrière à l’enseignement et à la recherche dans le domaine de l’économie agraire. Le 1er juillet, il prendra les rênes de l’Office fédéral de l’agriculture, un poste très exposé.

Alors qu’un déluge s’abat sur la ville de Zurich, Bernard Lehmann parle calmement, avec l’assurance et la sérénité qui caractérisent les hommes de conviction. Phrase après phrase, dans une logique implacable, il développe sa vision du paysage agricole helvétique pour la prochaine décennie. L’homme raconte aussi son enfance et son adolescence dans le Gros-de-Vaud puis ses études et ses recherches réalisées au sein de l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich (EPFZ) où il occupe différentes fonctions dirigeantes. Au dehors, le ciel se dégage progressivement. Depuis le restaurant de l’EPFZ dans lequel Bernard Lehmann nous dévoile davantage ses espoirs que ses craintes, la vue plonge sur la cathédrale et l’église de Fraumünster ainsi que sur la Limmat et le lac. Dans quelques semaines, sa carrière prendra une nouvelle dimension. A partir du 1er juillet, le professeur d’économie rurale dirigera l’Office fédéral de l’agriculture (OFAG) à Berne. A 57 ans, c’est le couronnement de sa carrière. Mais, par modestie, il ne l’avoue pas.

Fils d’une famille paysanne bernoise immigrée dans le canton de Vaud, Bernard Lehmann a toujours vécu dans ce monde qu’il connaît mieux que personne. Son père, l’aîné d’une lignée de sept rejetons, n’a pas pu reprendre la ferme familiale car le cadet, qui avait la priorité, en avait déjà pris la responsabilité. Dans les années 1950, il est donc contraint à l’exil. Ses pérégrinations le conduisent à Mex (VD) et à Stein am Rhein (SH). Avec son épouse, son choix se porte finalement sur la commune vaudoise (le sol est de meilleure qualité) plutôt que les rives du Rhin (la peur d’une nouvelle guerre).

Bernard Lehmann naît en 1954. Entouré de deux frères et d’une sœur, il participe comme tous les enfants de ce milieu au travail de l’exploitation (lait, colza et betteraves sucrières) d’une petite quinzaine d’hectares. Son intérêt se tourne très vite vers les champs et la botanique. Bon élève, l’adolescent peut viser le gymnase. Mais son instituteur en décide autrement: les fils de paysans ne font pas d’études. Bernard Lehmann entreprend alors un apprentissage à l’Ecole d’agriculture de Schwand, à Münsingen (BE). Parlant parfaitement le dialecte grâce à ses parents, ce dernier suit les cours avec beaucoup de facilité et découvre l’agronomie. C’est une révélation. Il demande aussitôt à ses parents de pouvoir entreprendre des études afin de pouvoir se lancer ultérieurement dans ce domaine.

Mais les passerelles pour rejoindre le gymnase public sont plus ou moins inexistantes. Unique possibilité: un cursus au sein d’une école privée. «Pour une famille paysanne relativement pauvre par rapport à d’autres, le prix à débourser a nécessité de gros sacrifices financiers», se souvient Bernard Lehmann. Après six mois d’apprentissage, il peut quitter Münsingen pour l’Ecole Lémania à Lausanne. Les efforts de ses parents ne se sont pas avérés vains: l’étudiant obtient sa maturité (type C) en 1973 avec les meilleurs résultats de Suisse romande. «Je reste encore marqué par le contexte dans lequel j’ai vécu mon enfance et mon adolescence. Je crois que cet environnement a imprégné toutes mes réflexions», souligne-t-il.

Du scientifique visionnaire…

A partir de là, tout s’enchaîne. Le Vaudois s’inscrit à l’EPFZ où il décroche un diplôme d’ingénieur agronome puis un doctorat après un bref passage d’une année auprès de l’Union suisse des paysans (USP) à Brugg. De la botanique, sa passion vire aux mathématiques et à l’économie. La réalisation de sa thèse lui permet de réfléchir à l’avenir de l’agriculture helvétique. Avec le soutien de professeurs qui regardent au-delà des frontières helvétiques, elle simule plusieurs scénarios: versement de paiements directs non liés aux quantités produites, adhésion à l’Union européenne, fin du contingentement laitier, etc. L’objectif est de comprendre comment le secteur primaire réagirait à des bouleversements politiques majeurs.

«Les différentes recherches publiées par Bernard Lehmann montrent qu’il a toujours su développer une vision scientifique, prospective et internationale de l’agriculture», constate Francis Egger, responsable du département économie et politique de l’USP. Pour preuve, il s’inquiète en 1996 déjà de la pression qui pèsera sur l’alimentation dans le futur. «Toutes les prévisions démographiques et économiques convergent: dans vingt à vingt-cinq ans, la planète entrera dans une ère de pénurie alimentaire grave. Les prix vont donc remonter. A ce moment-là, la production agricole intensive reprendra tout son sens en Suisse. Sans parler de l’autoapprovisionnement en cas de crise internationale grave», explique-t-il à L’Hebdo. Dans le cadre de ses activités de chef de la division d’économie agraire de l’USP dès 1984, puis dans celles de directeur adjoint de cette organisation de défense professionnelle entre 1987 et 1991, Bernard Lehmann cherche à concrétiser les résultats de sa thèse. Il figure parmi les initiateurs de la nouvelle politique agricole mise en œuvre par le conseiller fédéral radical Jean-Pascal Delamuraz dont il partage les idées politiques. Principale innovation: les paiements directs versés pour compenser la baisse des revenus consécutive au retrait de la Confédération dans la fixation des prix à la production. Cette rétribution est par la suite mieux ciblée: elle vise à régler les prestations que jouent les paysans dans la protection de l’environnement et du paysage. Avec d’autres acteurs de la branche, le Vaudois d’origine invente le terme de multifonctionnalité de l’agriculture.

Bernard Lehmann comprend aussi très tôt le rôle du marché. «Ses contraintes de même que celles liées au changement climatique en cours doivent être perçues non comme un risque mais comme une chance», insiste celui qui devient en 1991 professeur d’économie agricole à l’EPFZ. «La Suisse dispose de potentiels agronomiques fantastiques, mais nous ne sommes pas assez compétitifs pour les mettre en valeur avec suffisamment de rentabilité au niveau des exploitations», affirme-t-il en juin 2007 dans l’hebdomadaire Agri. Pour y parvenir, les agriculteurs doivent se regrouper et innover encore davantage qu’aujourd’hui pour qu’ils puissent continuer de produire tout en protégeant l’environnement. «Si nous nous en donnons les moyens, notre pays peut devenir un laboratoire pour la planète», souligne Bernard Lehmann.

L’homme croit en la fabrication de produits indigènes. Par exemple, il croit en un label «compensé CO2» pour la viande. Marqué par ses expériences en Mongolie, au Sri Lanka, en Tanzanie et dans d’autres pays, il est convaincu que la Suisse ne doit pas limiter trop fortement les importations de produits agricoles d’origine étrangère. «Nous ne sommes pas seuls au monde», insiste-t-il. Avant de préciser: «En raison de leur taille, nos exploitations ne seront jamais aussi compétitives que les grands domaines brésiliens, américains ou européens. C’est pourquoi les paiements directs sont indispensables, pour autant qu’ils servent à produire de manière écologique.» Pour Bernard Lehmann, le mode d’élevage est également capital. «Si son bétail broute de l’herbe, le paysan pourra diminuer ses importations de soja. Ce qui réduira ses coûts de production. D’où la nécessité de préserver la zone agricole.» Bref, l’agriculture suisse peut devenir dans un avenir proche davantage compétitive, respectueuse de l’environnement et ouverte sur le monde qu’aujourd’hui.

… à la fonction sensible

Dans la branche, Bernard Lehmann est réputé pour ses recherches qui prennent en compte les intérêts des paysans mais qui visent surtout à les amener vers d’autres horizons et d’autres défis. Il est parfois perçu comme un économiste libéral, trop tourné vers la loi de l’offre et de la demande. «Ses études ont toujours postulé une politique agricole fondée sur une augmentation de la production destinée à faire chuter les prix afin d’augmenter les exportations. C’est tout faux. Ce que veulent les consommateurs helvétiques, ce sont des produits suisses de qualité qui permettent de couvrir nos coûts de production», s’emporte Pierre-André Tombez, président d’Uniterre, un syndicat dissident regroupant environ 2000 membres. Bernard Lehmann conteste: «Je ne partage pas les excès du capitalisme, mais l’économie de marché dans laquelle nous vivons doit rémunérer l’entrepreneur.

Aujourd’hui plus que jamais, l’agriculture helvétique doit construire son avenir.» La tâche de Bernard Lehmann s’annonce rude. D’un statut de professeur et de chercheur, il passe à celui de dirigeant qui devra décider au risque de déplaire et de mettre les paysans en colère. Président de la direction de la Fenaco, une coopérative agricole de 5,4 milliards de francs de chiffre d’affaires, Willy Gehriger est confiant: «Il a le sens du dialogue avec les gens de la base. C’est un homme de terrain, très réaliste.» Un avis partagé par Dominique Barjolle, cheffe du Service romand de vulgarisation agricole entre 2002 et 2010 et enseignante à l’EPFZ depuis 2011. «Bernard Lehmann sait comment développer ses arguments pour convaincre. Je suis certaine qu’il trouvera les mots pour y parvenir», relève-t-elle. L’avenir le dira.

 

EN DATES

1954 Naissance, enfance à Mex (VD). 1973-1977 Etudes d’agronomie couronnées par un diplôme d’ingénieur agronome de l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich (EPFZ). 1977-1978 Collaborateur scientifique à l’Union suisse des paysans (USP). 1984 Docteur ès sciences de l’Institut rural de l’EPFZ. 1984 Chef de la division économie agraire de l’USP. 1987 Directeur adjoint de l’USP. 1991 Professeur d’économie agricole à l’EPFZ. 2011 Directeur de l’Office fédéral de l’agriculture à partir du 1er juillet.

Crédit photo:Dominic Büttner/Pixsil.com

Jean Philippe Buchs
Jean-Philippe Buchs

JOURNALISTE À BILAN

Lui écrire

Journaliste à Bilan depuis 2005.
Auparavant: L'Hebdo (2000-2004), La Liberté (1990-1999).
Distinctions: Prix Jean Dumur 1998, Prix BZ du journalisme local

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