Bilan

Le mirage japonais contre la déflation

Le pays lutte, comme la Suisse, contre une devise forte. Les experts avertissent: la stratégie du gouvernement, qui a pris le pouvoir de la Banque centrale, est dangereuse.
  • Bâtiment de la Banque centrale du Japon à Tokyo. Crédits: Toshifumi Kitamura/Kazuhiro Nogi/AFP
  • Masaaki Shirakawa, gouverneur de la Banque centrale du Japon quittera son poste, en mars. Crédits: Toshifumi Kitamura/Kazuhiro Nogi/AFP

Avant d’amarrer le franc à l’euro via un taux plancher, la Banque nationale suisse (BNS) avait subi des pressions de toute part. Elle y avait résisté en défendant son statut d’indépendance. Au Japon, la pression de Shinzo Abe, premier ministre depuis près de deux mois, a eu raison de Masaaki Shirakawa, gouverneur de la Banque centrale du Japon (BoJ). Il partira avec trois semaines d’avance sur l’agenda prévu. Soit en mars déjà. 

Le nouvel homme fort du Japon l’avait déjà poussé à adopter un objectif d’inflation doublé à 2%. Son retrait signifie un pas supplémentaire dans la perte d’indépendance de la BoJ. Son successeur mènera une politique monétaire plus expansionniste. Il obéira ainsi à la volonté de Shinzo Abe de sortir le pays d’une déflation qui dure depuis deux décennies et de relancer les exportations en affaiblissant le yen.

«Le Japon souffre certes d’une déflation depuis très longtemps, mais le moyen utilisé par le gouvernement pour résoudre ce problème n’est pas le bon. En prenant le contrôle de la Banque centrale et en lui faisant perdre son indépendance, il joue avec le feu. Les périodes de haute inflation ont toutes été provoquées par un gouvernement qui a pu diriger la Banque centrale. Cela a été le cas avec le Brésil en 1990, avec la Russie et l’Ukraine en 1993 ou le Zimbabwe ensuite», fait remarquer Jan Poser, chef économiste chez Sarasin.

Comme la Suisse, le Japon est confronté à la problématique d’une devise forte. Les marchés ont du coup rapidement réagi à l’annonce de la nouvelle politique monétaire promue par Shinzo Abe en novembre dernier. Elle a suffi à affaiblir la devise de 20% face au billet vert. Mais la BoJ n’a pas suivi le modèle du taux plancher de 1,20 franc pour un euro de la Banque nationale suisse. L’institut nippon est en position de faiblesse.

«Si la Banque centrale du Japon essayait de manipuler sa devise, cela entraînerait une intervention de la Chine et des Etats-Unis. Cette stratégie, au vu des tensions avec son voisin, provoquerait une guerre des devises qui s’avérerait extrêmement coûteuse», souligne Jan Poser.

La politique monétaire de la BoJ repose aujourd’hui sur trois piliers. Le premier: des taux d’intérêt extrêmement bas, de 0 à 0,1%. Le second: des rachats d’actifs comprenant des bons du trésor japonais à court terme, des obligations d’Etat appelées «JGB», d’entreprises, ainsi que des titres adossés à des fonds immobiliers. D’ici à fin 2013, la BoJ en aura acquis au total l’équivalent de 1110 milliards de francs.

La grande majorité de ces rachats d’actifs concernera des obligations d’Etat. Contrairement à la BNS qui peut acquérir des obligations en devises étrangères pour affaiblir le franc, la Banque centrale du Japon ne peut légalement pas le faire pour influencer le cours du yen. La dette américaine, détenue à 20% par le Japon, se trouve dans les comptes du Ministère des finances et non dans ceux de la BoJ.

Toutefois, d’âpres discussions ont lieu pour demander à l’institut monétaire nippon d’acquérir des actifs étrangers Enfin, troisième pilier qui vient d’être modifié en janvier: la BoJ offrira des possibilités de crédits illimités aux banques. Mais, comme elles regorgent de liquidités qui ne trouvent pas preneur, cette manne théoriquement inépuisable ne sera pas touchée.

Banques japonaises menacées

Ce cadre étant posé, une politique plus expansionniste avec en toile de fond des achats plus importants d’obligations de l’Etat japonais, serait-ce un modèle à suivre? Le Japon, qui imprime nettement moins d’argent, proportionnellement à son bilan, que la BNS ou la Réserve américaine, devrait-il être plus agressif?

«Non, répond Atsuto Sawakami, directeur et fondateur de Sawakami Asset Management. Cette politique monétaire est très dangereuse. La Banque centrale du Japon a déjà acquis des obligations d’Etat pour 100 trilliards de yens (1000 milliards de francs, soit 20% de son produit intérieur brut, ndlr). Or, Abenomics (le nom donné à la politique de relance de Shinzo Abe, ndlr) vise à obliger la BoJ à acheter encore des obligations d’Etat à hauteur de trois trilliards de yens chaque mois.

Si les taux d’intérêt remontent à des niveaux normaux, soit 3 à 4%, cela pourrait poser de graves problèmes aux grandes banques japonaises, aux établissements bancaires régionaux et municipaux. Ils en détiennent en grande quantité. Un nombre important d’établissements pourraient alors faire faillite et provoquer de graves problèmes à l’économie japonaise.»

D’autant plus que l’archipel, contrairement à la Suisse, croule sous une dette qui représente 230% de son produit intérieur brut. Conséquence: «Il faudrait un redressement fiscal de 20% du produit intérieur brut jusqu’en 2020 pour sortir le Japon de la spirale de l’endettement. Le pays devrait parallèlement enregistrer une balance excédentaire de 11% par an. C’est impossible à réaliser», estime Jan Poser.

En 2012, le Japon a connu un déficit de sa balance commerciale record à 72 milliards de francs, en raison du boycott des produits japonais en Chine et de la forte hausse des coûts de l’énergie.  

L’une des solutions aux multiples problèmes du Japon se trouve dans les comptes des banques privées et postales, estime Atsuto Sawakami. «Ils représentent 1500 trilliards de yens, dont 790 trilliards sont placés dans des obligations à un taux d’intérêt de 0,02%. En d’autres termes, 1,7 fois le produit intérieur brut du Japon dort dans des comptes et ne rapporte que 160 milliards aux ménages par an.

Si on ne prenait que 10% de ces 790 trilliards pour les placer dans des actions, on relancerait l’économie japonaise. Avec des taux d’intérêt normaux, de 3 à 4%, les ménages encaisseraient chaque année 25 à 31 trilliards de yens. Ils consommeraient davantage», explique le directeur.

L’autre pari de Shinzo Abe est la relance des exportations en affaiblissant le yen. Mais elles ne sont pas reparties à la hausse, car les tensions avec la Chine sont loin de s’apaiser. Un affaiblissement de la devise japonaise pourra améliorer l’économie, mais cela ne sera que temporaire, juge le financier Marc Faber, spécialiste de la finance. «Une telle politique n’est pas sans conséquences.

Sur le long terme, les dévaluations ne fonctionnent pas. Elles ont tendance à engendrer des effets négatifs, comme une plus grande inflation des prix des produits importés et une baisse du niveau de vie», explique-t-il.

Pénurie de main-d’œuvre

De nombreux experts, comme le chef économiste de Credit Suisse au Japon, estiment que la politique monétaire ne pourra faire de miracle. Des réformes structurelles sont indispensables pour relancer le pays. La pénurie de main-d’œuvre constitue l’un des plus gros défis de l’archipel. Contrairement à la Suisse, il ne peut miser sur l’immigration car sa politique d’accueil est très restrictive. La proportion d’étrangers résidents n’atteint que 1,5%. 

Parallèlement, le taux de natalité est très faible (1,39 enfant par famille), ce qui fait que la démographie diminue. Le Japon devrait ainsi se retrouver avec 100 millions d’habitants en 2050, perdant ainsi 26 millions d’individus par rapport à la situation actuelle. Du coup, même si la politique d’Abe vise aussi l’accroissement des investissements dans les infrastructures et la reconstruction des zones sinistrées par le tsunami, aujourd’hui de nombreux travaux sont à l’arrêt, faute de main-d’œuvre.

Ce capital humain dont la Suisse dispose grâce à l’immigration est plus que jamais indispensable si le Japon veut retrouver le chemin de la croissance.  

 

Daniel Eskenazi

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