Bilan

Le journalisme indépendant est en quête de mécènes engagés

L’information factuelle et rigoureuse dans les zones de conflit est un puissant outil de paix, selon la Fondation Hirondelle. L’organisation basée à Lausanne se tourne vers les donateurs privés.
  • La Fondation Hirondelle soutient les journalistes sur le terrain. Ici, une correspondante de la Radio tunisienne à Gafsa, en juin 2015.

    Crédits: Gwenn Dubourthoumieu/ Fondation Hirondelle, 2015
  • Jean-Marie Etter: «Nos financements respectent une totale liberté rédactionnelle.»

    Crédits: Sébastien Rieussec/ Fondation Hirondelle
  • Jean-Marie Etter: «Nos financements respectent une totale liberté rédactionnelle.»

    Crédits: Dr

Le journalisme indépendant et factuel, un outil de paix? C’est la mission que s’est donnée, il y a une vingtaine d’années, la Fondation Hirondelle. Créée à Lausanne en 1995 par Jean-Marie Etter, Philippe Dahinden et François Gross, elle emploie et soutient des journalistes de radio à large diffusion et en langue nationale, mais aussi des médias en ligne dans des zones de conflit où l’information manque parfois à des millions de personnes.

Aujourd’hui, elle est écoutée régulièrement par plus de 30 millions de personnes dans le monde. Parmi ses zones d’intervention présentes et passées: de nombreux pays d’Afrique, Mali, Congo, Burkina, RCA, Tunisie …. mais aussi le Kosovo, le Timor, le Népal, la Birmanie, et une petite présence en Ukraine. Jean-Marie Etter, directeur général de la fondation jusqu’en décembre dernier, vient de prendre sa retraite et cède la place à la nouvelle directrice Caroline Vuillemin. 

Il revient sur ses deux décennies de travail au service d’un journalisme rigoureux et indépendant. «La mission de la fondation part d’une question que nous nous sommes posée en tant que journalistes: est-ce que nous pouvons faire quelque chose pour des populations qui sont durement affectées par des conflits, des génocides, des régimes totalitaires, des crises de différentes natures? La réponse est oui: en informant, nous répondons à un besoin essentiel.» Le but, poursuit Jean-Marie Etter, «n’est pas de faire du «journalisme de paix», mais un journalisme hyperfactuel, hyperrigoureux, très axé sur le terrain, avec une capacité à s’adresser à de larges communautés nationales».  

Lutter contre les rumeurs

Le journalisme indépendant est aujourd’hui menacé partout, et pas uniquement dans les zones de conflit, estime Romaine Jean, présidente du Conseil de la Fondation Hirondelle et journaliste à la RTS: «Les médias sont contestés et les récentes élections américaines ont été à cet égard une leçon pour tous. La campagne présidentielle a vu les électeurs se détourner des grands titres, jugés trop proches des élites. Les réseaux sociaux ont été infestés par des informations manipulées, ces «fake» qui ont influencé le vote. Ces élections ont démontré, a contrario, l’importance d’une presse indépendante et crédible, poursuit la productrice à la RTS, qui a longtemps dirigé l’actualité (lire son éditorial en p. 24). C’est exactement ce que nous cherchons à promouvoir depuis vingt ans avec la Fondation Hirondelle dans les pays où nous sommes implantés, souvent menacés par les tensions politiques et l’extrémisme religieux. Nos médias donnent la parole à tous les acteurs sociaux et favorisent le dialogue par des débats maîtrisés et une information crédible. Ils atteignent des millions de personnes et le public ne s’y trompe pas, qui les place régulièrement en tête des ratings et sondages de popularité.» 

L’un des premiers modes d’action pour la Fondation Hirondelle, c’est la lutte contre la rumeur. En l’absence d’informations, les rumeurs prolifèrent (une embuscade a fait 50 morts selon un camp, 500 morts selon le camp adverse…). Dans ces zones, les populations découvrent souvent leur pays à travers les journalistes de terrain, qui ouvrent leur micro aux simples citoyens.

«Donner la parole à un chômeur en Tunisie, ce n’était pas une habitude sous Ben Ali. Or, si on n’est jamais entendu par un média, on a l’impression de ne pas exister», observe Jean-Marie Etter. L’absence d’information amplifie la peur et donc la violence.

«Peur pour sa vie, peur économique, poursuit le cofondateur de la fondation. On ignore la réalité des mouvements militaires, des attentats, et de ce qu’on risque.» Le fait d’informer de manière factuelle construit une crédibilité. «Dès lors que le média est crédible, le niveau de peur s’ajuste à ce que dit cet organe d’information.» La règle, selon lui, c’est d’avoir dans les rédactions des journalistes aux sensibilités différentes. «Le but est de trouver le terrain où on est d’accord de ne pas être partisan.» 

Un budget de 10,5 millions

Pour la fondation, trouver des financements reste un effort permanent. «Les gouvernements viennent soutenir des programmes concrets, souligne Jean-Marie Etter. Mais de l’argent pour les médias, il n’y en a quasiment jamais, car les donateurs n’ont pas de budgets spécialisés dans l’appui aux médias indépendants. Nous sommes inclus dans d’autres programmes, par exemple dans l’aide humanitaire. Nous sommes bien reçus, notre notoriété nous permet d’avoir des financements, mais cela reste peu.»

Romaine Jean explique que «la Fondation Hirondelle a besoin de se tourner vers l’aide privée, car les demandes affluent et les soutiens publics sont à la baisse, la crise aidant». Avec un budget de 10,5 millions de francs par année, la fondation travaille grâce aux fonds octroyés principalement par la Confédération suisse, qui la soutient depuis 2013 à hauteur de 32% de son budget, suivie de l’UE (20%). Parmi les autres donateurs significatifs figurent les Pays-Bas et les Etats-Unis.

La Fondation Hirondelle a toujours conservé son entière liberté éditoriale. «Nos financements respectent une totale liberté rédactionnelle», précise Jean-Marie Etter. «Les journalistes de la fondation obéissent à une charte rédactionnelle et éthique rigoureuse, souligne Romaine Jean. Mais cela ne suffit pas. Nous leur donnons aussi les moyens d’exercer leur métier en toute indépendance. Et c’est essentiel! Les journalistes qui travaillent dans les zones de tension sont souvent perçus par les pouvoirs en place comme de simples courroies de transmission, payés «à la commission».» 

La fondation se tourne dès lors vers les donateurs privés qui ont une conscience de leur responsabilité sociale et mesurent l’importance du rôle des médias dans la pacification des crises, la reconstruction des pays, et l’émergence de sociétés démocratiques. «J’ai bon espoir que le secteur privé, en complément au secteur public, va devenir un contributeur à la fondation à travers une prise de conscience encore plus grande, affirme Jean-Marie Etter. J’attends beaucoup des fondations privées. Il faut créer la confiance.»

Pour Romaine Jean, l’action de la fondation devrait intéresser les donateurs car elle touche des millions de personnes dans le monde et correspond en tout point à «l’esprit suisse»: rigueur, écoute et dialogue. «Et n’oublions pas que les victimes des conflits d’aujourd’hui pourraient bien être les réfugiés de demain.»

Dénoncer les mensonges d’Etat

Le sujet du journalisme indépendant est d’une vive actualité. Il a fait l’objet d’un documentaire d’Oliver Stone sur Arte, Tous les gouvernements mentent, diffusé le 17 janvier et rendant hommage à Isador («Izzy») Stone (1907-1989), journaliste indépendant américain qui a eu le courage de critiquer le maccarthysme, la guerre de Corée, la guerre du Vietnam ainsi que la discrimination raciale.

Amy Goodman, présentatrice de la télévision Democracy Now!, conclut ainsi le documentaire: «Les médias pourraient être les plus grands vecteurs de paix. Mais on les utilise comme des armes de guerre. Il faut que cela change. Izzy Stone l’a montré. Les gouvernements mentent, particulièrement en temps de guerre. Quand les médias fabriquent des mensonges à la chaîne, c’est grave, parce que cela coûte des vies. De nombreuses années plus tard, on voit l’effet dévastateur qu’ont pu avoir les médias parce qu’ils n’ont pas dénoncé les mensonges (à propos de l’Irak).»   

Zaki Myret
Myret Zaki

RÉDACTRICE EN CHEF DE BILAN de 2014 à 2019

Lui écrire

En 1997, Myret Zaki fait ses débuts dans la banque privée genevoise Lombard Odier Darier Hentsch & Cie. Puis, dès 2001, elle dirige les pages et suppléments financiers du quotidien Le Temps. En octobre 2008, elle publie son premier ouvrage, "UBS, les dessous d'un scandale", qui raconte comment la banque suisse est mise en difficulté par les autorités américaines dans plusieurs affaires d'évasion fiscale aux États-Unis et surtout par la crise des subprimes. Elle obtient le prix de Journaliste Suisse 2008 de Schweizer Journalist. En janvier 2010, Myret devient rédactrice en chef adjointe du magazine Bilan. Cette année-là, elle publie "Le Secret bancaire est mort, vive l'évasion fiscale" où elle expose la guerre économique qui a mené la Suisse à abandonner son secret bancaire. En 2011, elle publie "La fin du dollar" qui prédit la fin de la monnaie américaine à cause de sa dévaluation prolongée et de la dérive monétaire de la Réserve fédérale. En 2014, Myret est nommée rédactrice en chef de Bilan. Elle quitte ce poste en mai 2019.

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