Bilan

Le jeu dangereux des banques centrales

Seules en charge de la relance économique depuis la crise de 2008, les banques centrales s’entêtent dans une politique stérile de taux négatifs. Cette pratique aurait atteint ses limites.

La BCE a annoncé une politique d’assouplissement monétaire sans précédent.

Crédits: Thorsten Jansen/BCE

Jeudi 10  mars 2016, Mario Draghi, directeur de la Banque centrale européenne, est attendu au tournant. Les valeurs européennes, qui s’étaient repliées de 20% en moyenne en un mois et demi – et jusqu’à 40% pour certains titres du secteur bancaire comme Deutsche Bank – amorcent une reprise depuis mi-février. Dans un contexte d’extrême fébrilité, la BCE met alors tout son poids dans la balance pour rassurer.

Elle annonce une politique d’assouplissement monétaire sans précédent. Outre un taux directeur abaissé à 0%, les dépôts des banques auprès de la Banque centrale seront désormais frappés d’un taux négatif de 0,4 contre 0,3% précédemment, se rapprochant du -0,75% pratiqué par la BNS depuis mars 2015. L’annonce fait suite à l’entrée du Japon en zone négative en janvier, malgré les réticences de Haruhiko Kuroda, gouverneur de la Banque du Japon, qui avait déclaré l’an passé que les taux négatifs ne «devraient pas être utilisés comme outil de politique monétaire». 

Pallier les Etats démissionnaires

Le mouvement général est dicté par le contexte économique. Pour contrer le ralentissement mondial qui touche les Etats-Unis et la Chine et menace d’atteindre par ricochet une économie européenne en fragile reprise, l’argent dormant est taxé afin d’inciter les banques à prêter. Une conséquence de l’austérité appliquée depuis 2008 par les gouvernements, en particulier européens.

Ces derniers se sont en effet défaussés des politiques de relance sur les banques centrales, analyse Jean-Paul Jeckelmann, chef économiste de la Banque Bonhôte à Neuchâtel: «En Europe, où les Etats sont particulièrement endettés, on a depuis 2010 cette volonté de discipline budgétaire, à savoir ramener les déficits en dessous de 3% du PIB en appliquant des politiques d’austérité. La marge de manœuvre des gouvernements en termes de relance a dès lors été très limitée, et on a fait reposer sur les banques centrales la responsabilité de faire disparaître les cycles économiques. Mais ça n’a jamais fonctionné.» 

Les raisons de cet échec sont détaillées dans le rapport trimestriel de la Banque des règlements internationaux (BRI) publié le 4 mars, aux allures de réquisitoire contre les politiques de relance «non conventionnelles» menées par les banques centrales. Si le non-interventionnisme des Etats a effectivement permis de limiter l’augmentation de la dette publique mondiale depuis la crise de 2008, l’endettement du secteur privé a lui explosé, en particulier dans les pays émergents qui ont souffert pendant le même temps d’une dépréciation générale de leur monnaie face au dollar. 

Pour Claudio Borio, chef du Département économique et monétaire de la BRI, la politique de baisse des taux par les banques centrales a incité les banques à prêter à tout va, aboutissant à une mauvaise allocation des ressources. Le niveau d’endettement global a ainsi pris 30% en huit ans pour atteindre le niveau record de 135 000 milliards de dollars à l’échelle mondiale, tandis qu’une croissance décevante de la productivité fragilisait les emprunteurs et leur capacité à rembourser. Une situation d’autant plus préoccupante que les banques centrales s’avèrent aujourd’hui impuissantes à prévenir le ralentissement actuel, tout comme le risque déflationniste qui se profile, en particulier dans la zone euro et en Suisse.

Sous pression, le secteur bancaire résiste

La dérive menace en premier lieu le secteur bancaire, sur qui repose la politique de relance. Début mars, Klaus Regling, directeur du fonds de soutien de la zone euro, estimait à 900 milliards le niveau des créances douteuses accumulées par les banques européennes, précisant que ce montant était désormais «stable» et avait «cessé d’augmenter».

Pour Jean-Paul Jeckelmann, de Bonhôte, les banques sont entrées en résistance, en particulier en Suisse: «Avec des taux d’intérêt si bas, tout paraît rémunérateur. Pourtant les banques se retiennent et préfèrent payer pour l’argent dormant que continuer à prendre des risques trop importants.» 

C’est ainsi que l’équivalent de 50% du PIB suisse stagne actuellement en dépôt dans les caisses de la BNS, au taux de -0,75%. Cette situation provoque une importante érosion des marges du secteur, mais les banques évitent de la répercuter directement sur les comptes des clients privés.

«Si les banques appliquent des taux négatifs à leurs clients, il y a un risque de retrait d’espèces, estime Jean-Paul Jeckelmann. Pour rétablir leurs marges, elles préfèrent introduire diverses taxes ou, quand c’est possible, augmenter leurs marges de taux, comme sur les hypothèques où la demande de prêt reste soutenue.» Soit l’exact opposé du but poursuivi par les politiques de taux négatifs.

Après avoir entraîné une accumulation dangereuse et contre-productive de créances douteuses, les politiques de baisse de taux atteignent donc leur limite, selon le chef économiste de Bonhôte: «A notre avis, les banques centrales arrivent au bout de ce qu’elles peuvent faire. Aller plus loin serait une fuite en avant. Si les taux d’intérêt sont inférieurs à l’inflation, les rentiers voient le capital perdre de sa valeur. Il y a donc un transfert d’argent depuis les rentiers vers ceux qui sont endettés. Ces politiques non conventionnelles entraînent à terme une distorsion insoutenable pour le système.»

Joan Plancade
Joan Plancade

JOURNALISTE

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Diplômé du master en management de l’Ecole supérieure de Commerce de Nantes, Joan a exercé pendant sept ans dans le domaine du recrutement, auprès de plusieurs agences de placement en France et en Suisse romande. Collaborateur externe pour Bilan, Il travaille en particulier sur des sujets liés à l’entreprise, l’innovation et l’actualité économique.

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