Bilan

Le double visage du président Burkhalter

S’il n’a pas réussi à convaincre dans son propre pays lors de la votation du 9 février, rarement un président de la Confédération aura été aussi actif sur la scène internationale.
  • Le Neuchâtelois a cumulé les mandats cette année: ministre des Affaires étrangères, président de la Confédération et de l’OSCE. 

    Crédits: Baz Ratner/Reuters
  • Rencontres avec des enfants de Môtiers dans le Val-de-Travers...

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  • ... avec Vladimir Poutine à Vienne en tant que président de l’OSCE...

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  • ... puis avec des étudiants de Neuchâtel.

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Il a serré la main de Vladimir Poutine, Angela Merkel, François Hollande, Joe Biden, Matteo Renzi, Shinzo Abe ainsi que celle de nombreux autres dirigeants politiques de la planète. Avec sa triple charge de président de la Confédération et de l’Organisation de la sécurité et de la coopération en Europe (OSCE) et de ministre des Affaires étrangères, Didier Burkhalter n’a cessé, au cours de l’année 2014, de parcourir le monde et en particulier le Vieux-Continent.

C’est surtout la crise ukrainienne qui a révélé une nouvelle dimension de cet homme surnommé la «souris grise» en raison de son tempérament toujours serein et sans éclat quelles que soient les circonstances. «Oui, je me réjouis. Mais un conseiller fédéral n’est pas élu pour montrer sa joie, mais pour œuvrer pour le bien du pays», avait lancé le libéral-radical neuchâtelois lors de son accession au Conseil fédéral en septembre 2009. Beaucoup craignaient donc qu’il ne puisse jouer qu’un rôle discret et effacé au cours de son année présidentielle. Or il n’en fut rien.

Après les mandats très discrets d’Eveline Widmer-Schlumpf et d’Ueli Maurer, «Didier Burkhalter a redonné à notre pays un visage sur la scène internationale», se réjouit le socialiste genevois Carlo Sommaruga, lequel dirige les débats de la Commission des affaires étrangères du Conseil national. «Les circonstances politiques ont fait qu’il a acquis une stature que la présidence de la Confédération, à elle seule, ne permet pas d’atteindre», constate l’ancien ambassadeur François Nordmann.

A la tête de l’OSCE, Didier Burkhalter a pris une nouvelle dimension en jouant un rôle de médiateur entre les différentes parties au conflit ukrainien ainsi qu’entre l’Occident et la Russie sur fond de nouvelle guerre froide. Même si cette institution n’a pas réussi à éviter la guerre (qui a déjà fait plus de 4000 morts) car elle ne dispose pas des moyens pour éviter une déflagration entre ses membres, les observateurs reconnaissent que Didier Burkhalter a fait ce qu’il a pu.

Même un parlementaire de l’Union démocratique du centre, pourtant très critique sur la nécessité pour la Suisse de préserver sa neutralité dans tout conflit, le reconnaît. «Le Neuchâtelois n’a pas démérité. La présidence de l’OSCE a permis à notre pays de sortir de l’ombre», estime Pierre Rusconi. Mais le Tessinois tient néanmoins à nuancer ses louanges: «Je remarque qu’il a été beaucoup plus à l’aise hors des frontières que sur le plan de la politique nationale.» 

Un ton mesuré

Avec le Conseil fédéral, Didier Burkhalter n’a en effet pas réussi à gagner la votation du 9  février contre l’immigration de masse. «Il aurait dû s’impliquer davantage dans la campagne de votation car c’est son département qui s’occupe des accords bilatéraux avec l’Union européenne», regrette François Nordmann. De son côté, Carlo Sommaruga lui reproche un manque de leadership: «Sa fonction aurait pu lui permettre de fédérer l’opposition autour du Conseil fédéral, des partis politiques, des syndicats et du patronat. Or, il n’est pas vraiment sorti du rang.»

Au lendemain du vote, le Neuchâtelois n’a pas réitéré le dramatique «dimanche noir» de Jean-Pascal Delamuraz de 1992, après le refus d’intégrer l’Espace économique européen. Il a préféré un ton mesuré: «Ce n’est pas la fin du monde. C’est une période difficile, qui exige calme, courage et unité.»

Puis, à chaque visite auprès des partenaires européens de la Suisse, Didier Burkhalter a tenté d’expliquer la position de ses concitoyens et la nécessité de parvenir à une solution qui ne remette en question ni la libre circulation des personnes ni la totalité des accords bilatéraux. Une partie difficile dont l’issue reste très incertaine.

Parmi les principaux thèmes que Didier Burkhalter a tenu à placer au cœur de ses préoccupations, il en est un qui a balisé les moments forts de sa présidence: l’avenir de la jeunesse. Une thématique qu’il a développée tout au long de son mandat avec le soutien d’une politique de communication habilement mise en œuvre par son département.

Dès sa réception par les autorités et la population de son canton en décembre 2013 et jusqu’à ses derniers engagements présidentiels, le Neuchâtelois a multiplié les échanges avec les jeunes en Suisse et à l’étranger et mis en valeur le rôle de l’apprentissage pour faciliter leur intégration sur le marché du travail.

Dans sa ville qui fêtait son élection puis lors de son allocution du Nouvel-An, il s’est entouré respectivement de Colombiens qui participaient à un stage de sportifs puis d’apprentis du Département des affaires étrangères. Quelques jours plus tard, lors de la réception du corps diplomatique à Berne, il a invité chacun de ses membres à se déplacer avec son plus jeune collaborateur. En novembre, il a rencontré sur un ancien champ de bataille d’Ypres, en Belgique, trois classes d’écoliers helvétiques qui avaient remporté le concours de dissertation lancé à son instigation sur le thème «1914-2014». 

Au début décembre à Bâle, lors de la dernière conférence ministérielle de l’OSCE qu’il présidait, Didier Burkhalter a tenu à mettre un terme à son mandat avec un message d’espoir en dépit du conflit qui continue à frapper la partie orientale de l’Ukraine. A sa demande, 57 jeunes (un par membre de cette organisation) ont présenté sur les rives du Rhin un plan d’action pour la jeunesse de ce continent, après avoir débattu de leur avenir tout au long de cette année.

Et maintenant?

Un an après avoir été triomphalement élu à la présidence avec 183 voix sur 202 valables, Didier Burkhalter a remis en décembre cette charge à la socialiste bernoise Simonetta Sommaruga (élue avec 181 voix) ainsi que celle à la tête de l’OSCE au Serbe Ivica Dacic. «Le risque est grand qu’il redevienne un homme effacé et difficilement audible, alors que la politique s’incarne dans des personnalités avec un discours fort», relève Carlo Sommaruga.

Un avis que ne partage pas le conseiller national démocrate-chrétien Dominique de Buman: «En détestant les coups d’éclat et en refusant de se laisser envahir par les émotions, Didier Burkhalter s’inscrit typiquement, à l’instar de son homologue socialiste Alain Berset, dans le système politique helvétique. Mais il ne renonce pas pour autant à ses convictions.» 2015 marquera-t-il le retour de la souris grise sous la Coupole? 

Jean Philippe Buchs
Jean-Philippe Buchs

JOURNALISTE À BILAN

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Journaliste à Bilan depuis 2005.
Auparavant: L'Hebdo (2000-2004), La Liberté (1990-1999).
Distinctions: Prix BZ du journalisme local 1991, Prix Jean Dumur 1998, AgroPrix 2005 et 2019.

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