Bilan

Le chocolat suisse bientôt produit à l’étranger?

Franc fort, nouvelles exigences liées au Swiss made, fin de la loi chocolatière et flambée des prix du cacao. Les fabricants doivent relever d’énormes défis pour continuer à produire en Suisse.
  • Pour obtenir le label Swiss made, le chocolat doit contenir au moins 80% de matières premières suisses.

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  • Daniel Bloch, à la tête de Camille Bloch, n’exclut pas des barres Ragusa produites à l’étranger.

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Produit helvétique emblématique, le chocolat pourrait bien être prochainement préparé à l’étranger, en regard des difficultés qui s’accumulent pour les fabricants. «Avec le renforcement du franc, nous devons sacrifier une partie de nos marges sur les 20% de la production qui partent dans la zone euro. Les bénéfices sont également mis sous pression par des distributeurs qui veulent des baisses de prix pour lutter contre le tourisme d’achat», explique Daniel Bloch, directeur de Camille Bloch à Courtelary (Jura bernois).

Patron d’une entreprise de 180 collaborateurs, ce représentant de la troisième génération poursuit: «Autre problème, la fin programmée pour 2020 de la loi chocolatière. Celle-ci compense pour les fabricants le désavantage de prix sur les denrées agricoles helvétiques, plus chères que la concurrence européenne.» En clair, l’industrie de transformation alimentaire devra payer davantage pour des matières premières qu’elle est tenue d’acquérir en Suisse afin de conserver le Swiss made.

La fin de la loi chocolatière préoccupe aussi Daniel Meyer, directeur pour la Suisse de Mondelez International, le groupe américain qui fabrique le Toblerone dans l’usine de Berne-Brünnen. Quelque 97% de sa production part pour l’étranger, tandis que la flambée des prix du cacao est compensée à l’interne.

«Pour conserver une chance sur le marché mondial, nous devons commercialiser le Toblerone comme un produit suisse. Nous espérons que le Conseil fédéral et
les agriculteurs arriveront à se mettre d’accord sur une solution qui préserve nos intérêts. La branche se voit aujourd’hui confrontée à une différence de coût annuel d’environ 140 millions de francs au total.»

Même pour Lindt, qui figure parmi les leaders mondiaux du chocolat premium, la fin de la loi chocolatière constitue un sérieux souci. «Nous espérons un compromis raisonnable et durable qui nous permettra de rester compétitif sur les marchés internationaux, affirme la porte-parole Nathalie Zagoda. Quant à la hausse des prix du cacao, nous la compensons par des gains de productivité, sans exclure des hausses de prix ponctuelles.»

A ces entraves s’ajoutent les lois Swissness adoptées par le Parlement. Les denrées alimentaires prétendant au Swiss made doivent contenir au moins 80% de matières premières helvétiques lorsqu’elles sont disponibles. «C’est le cas pour tous nos produits, dont le Ragusa, atteste Daniel Bloch. Mais il nous faudra faire la preuve de la provenance des matières premières, ce qui représente des coûts administratifs supplémentaires.»

Exportant 80% de sa production helvétique dans quelque 120 pays, Lindt dispose déjà d’usines aux Etats-Unis et dans l’Union européenne. Selon Nathalie Zagoda, le Swiss made a un impact variable selon les régions. «Ce label est très important en Asie. Mais aux Etats-Unis, par exemple, notre chocolat est simplement étiqueté «Maître chocolatier suisse depuis 1845.» 

Sacrifier le Swiss made?

Face à la pression sur les prix, l’industrie des machines a déjà franchi le pas du sacrifice du Swiss made sur certains marchés. Ainsi, le vaudois Bobst, un des leaders mondiaux des machines d’emballage, a transféré certaines activités à des sites de production en Chine et en Inde. Le fabricant genevois de capteurs LEM a quant à lui relocalisé des lignes de production dans des pays à faible coût de production. Selon les dires de ces industriels, les articles conservent sur ces marchés leur réputation de qualité grâce aux efforts des maisons mères pour garantir des standards de niveau helvétique.

Filiale du groupe Migros, la marque de chocolat Frey a recours au même processus. Par l’intermédiaire de l’entreprise américaine SweetWorks, Frey détient deux usines en Amérique du Nord. Elles utilisent des produits semi-finis fabriqués en Suisse qui alimentent le marché local d’articles estampillés d’un drapeau suisse mais non du Swiss made. Porte-parole de la Fédération des coopératives Migros, Lisa Krähenbühl dévoile: «Un tel modèle serait envisageable pour l’Europe.»

Nestlé ne fabrique quant à elle en Suisse que 1,5% des chocolats qu’elle vend dans le monde. «Ceux que l’on exporte sous les marques Nestlé ou Lanvin ne portent pas la croix helvétique mais juste la mention: «Produit en Suisse.» Vendu principalement sur le marché suisse, Cailler fait bien sûr exception», détaille Philippe Oertlé, porte-parole de Nestlé Suisse.

Le géant alimentaire se profile comme le plus gros exportateur de lait et céréales helvétiques sous la forme de produits transformés. La fin de la loi chocolatière représente de gros enjeux pour Nestlé autant que pour l’agriculture, dont la firme est une des principales clientes. Philippe Oertlé fait passer le message: «Il faudra trouver un nouveau système assurant que les matières premières helvétiques restent à des prix compétitifs.»

Du côté des PME, l’inflation de nouvelles réglementations fait redouter à Daniel Bloch une standardisation excessive des produits. «Les autorités devraient prendre conscience de la richesse que ces petites structures représentent et prendre des mesures pour les soulager.» Pourrait-on imaginer des barres Ragusa produites
à l’étranger? Daniel Bloch ne l’exclut pas.

«Camille Bloch est lié à la Suisse par son histoire. Mon grand-père était juif et a néanmoins pu y lancer le Ragusa pendant la guerre, en 1942. Cette réussite aurait été impossible dans les pays voisins. Mais malgré tout il faut savoir rester ouvert et s’adapter aux conditions.»

Mary Vacharidis
Mary Vakaridis

JOURNALISTE

Lui écrire

Journaliste chez Bilan, Mary Vakaridis vit à Zurich depuis 1997. Durant sa carrière professionnelle, elle a travaillé pour différents titres de la presse quotidienne, ainsi que pour la télévision puis la radio romandes (RTS). Diplômée de l'Université de Lausanne en Lettres, elle chérit son statut de journaliste qui lui permet de laisser libre cours à sa curiosité.

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