Bilan

Le capitaliste n’est plus si protestant

L’analyse du sociologue allemand Max Weber, qui dresse des affinités entre pays réformés et développement économique, peine aujourd’hui à éclairer la crise actuelle.
  • Max Weber (1864-1920)

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  • «Le combat de carnaval et carême» (1559), par Pieter Bruegel l’Ancien, illustre le partage de la société entre protestants et catholiques.

    Crédits: Yelkrokoyade

La crise qui a frappé l’économie mondiale dès 2007-2008 n’a pas épargné l’Europe, comme en témoignent la croissance anémique, l’explosion du chômage et l’endettement abyssal de nombreux Etats. Cette crise a également mis en pleine lumière les différences existant entre les performances des économies du nord de l’Europe (Allemagne, Angleterre, Pays-Bas, pays scandinaves) et celles du sud (Italie, Grèce, Espagne, Portugal). D’un côté, l’économie dynamique et la gestion prudente et rigoureuse des pays du Nord; de l’autre, la stagnation, l’endettement croissant et le chômage endémique des pays du Sud.

Le classement sur le niveau de corruption du secteur public, effectué chaque année par l’ONG Transparency International, apporte également un éclairage sur ce clivage Nord-Sud, puisque l’Europe du Nord occupe aujourd’hui sept des dix premières places dans la hiérarchie mondiale des pays les moins touchés par la corruption, alors que l’Europe du Sud ne se situe qu’entre la 26e place (France) et le 69e rang (Grèce et Italie). 

Cet état de fait a contribué à renforcer le poids des clichés, déjà anciens, opposant Nord et Sud, «fourmis» et «cigales». Cela a conduit de nombreux observateurs à commenter cette dichotomie culturelle et lier cette opposition à la distinction entre, d’une part, pays de religion et de tradition réformée et, d’autre part, pays de religion et de tradition catholique. Au cœur de ce constat figure la fameuse thèse formulée au début du XXe siècle par le sociologue Max Weber dans son célèbre ouvrage L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme, publié en 1904.

Plus prospères, vraiment?

Or, une telle référence à des oppositions confessionnelles et religieuses n’a plus grand sens aujourd’hui, car elle ne permet pas à elle seule d’expliquer l’incontestable écart existant entre le Nord et le Sud, entre les bons et les mauvais élèves de l’Europe. Tout d’abord en effet, le constat sur lequel elle se fonde correspond partiellement à la réalité de l’Europe d’aujourd’hui. Certes, Max Weber, selon une idée largement admise à son époque, estimait que les pays de religion réformée étaient plus prospères que les pays de religion catholique. 

Weber notait ainsi, avec raison, qu’au pays de Bade les protestants étaient, au XIXe siècle, majoritaires chez les dirigeants d’entreprise, les responsables économiques et les cadres supérieurs techniques ou commerciaux.

Néanmoins, ce lien entre protestantisme et développement du capitalisme souffre historiquement de plusieurs exceptions, en raison notamment d’une absence de synchronisme. Par exemple, la croissance économique fut antérieure à la Réforme aux Pays-Bas, alors qu’elle lui fut largement postérieure en Ecosse et en Suisse. Aujourd’hui, force est de constater que les pays de religion réformée sont loin de bénéficier d’une situation économique exemplaire.

Par ailleurs, les grandes différences de développement économique entre le nord et le sud de l’Italie, pays de tradition catholique par excellence, ne sont pas liées à des facteurs religieux. De même, à l’intérieur d’un pays fédéraliste comme l’Allemagne, les succès économiques de la Bavière catholique contrastent avec la situation économique plus difficile de länder majoritairement protestants tels que le Schleswig-Holstein ou la Basse-Saxe. 

D’un point de vue historique, Max Weber s’est avant tout interrogé sur les origines du capitalisme moderne, dont l’esprit est selon lui caractérisé par la rationalité et par l’organisation méthodique des facteurs de production afin de réaliser un profit au sein d’une entreprise destinée à durer. C’est pourquoi le sociologue allemand, qui était d’inspiration kantienne, a cherché à mettre en lumière non pas un lien de causalité, mais plutôt des affinités entre l’ascétisme du protestantisme radical et le comportement économique dans les premiers temps de ce capitalisme. 

On comprend donc la difficulté d’une application de la thèse de Weber au capitalisme du XXIe siècle, caractérisé par la mondialisation. La crise financière de 2008, dont l’origine se situe aux Etats-Unis, ne peut être vue comme la conséquence d’une crise de l’éthique protestante américaine, alors que l’analyse de Weber avait pour objet la Nouvelle-Angleterre du XVIIe siècle.

Pour Max Weber, l’existence «d’affinités électives», selon sa terminologie, renvoie à l’existence de conditions favorables pour que l’éthique protestante ait contribué historiquement au développement de l’esprit du capitalisme moderne. C’est pourquoi Weber s’est clairement opposé, ainsi qu’il l’écrit, à «l’idée que le simple fait de l’appartenance confessionnelle pourrait faire surgir un développement économique déterminé». Autrement dit, il n’y a pas, selon lui, de déterminisme économique lié à la confession.

En outre, l’explication psychologique qu’avance Weber pour expliquer l’influence du puritanisme d’obédience calviniste sur la formation de l’esprit du capitalisme moderne est discutable, car trop étroite. Il est en effet réducteur de vouloir rendre compte de cette influence par la seule référence à la conception calviniste en affirmant que l’assiduité au métier, l’engagement avec succès dans le travail et la réussite économique permettraient de dissiper l’angoisse du croyant qui se demande s’il a été choisi par Dieu. Si cette explication pouvait avoir une certaine pertinence à l’aube du capitalisme moderne, elle n’a de toute évidence plus grand sens dans les sociétés largement déchristianisées de l’Europe contemporaine et du monde occidental. 

D’autres facteurs explicatifs

Force est de reconnaître que d’autres facteurs sont intervenus dans le développement du capitalisme moderne. Des chercheurs de l’Université de Warwick ont montré que les différences de prospérité économique entre les régions protestantes et catholiques de la Prusse de la fin du XIXe siècle étaient strictement liées à des différences de niveau d’éducation et de formation. Ils ont formulé une hypothèse originale en expliquant ces différences par le fait que la Réforme avait, sous l’impulsion de Luther, favorisé une large alphabétisation, nécessaire à la lecture par chacun de la Bible. Cela avait contribué au renforcement de l’éducation, élément clé du développement de la prospérité économique. 

Enfin et surtout, il ne faut pas négliger les facteurs politiques, institutionnels, sociaux et géostratégiques, qui sont sans lien direct avec la religion. C’est le cas par exemple des freins liés à la construction de l’Etat-nation et à l’instauration de la démocratie dans plusieurs pays du sud de l’Europe au cours des deux derniers siècles, qui ont sans conteste péjoré leur développement économique.

L’analyse de Weber reste de premier ordre, mais ce serait faire injure au père de la sociologie moderne que de vouloir donner des explications de nature essentiellement religieuse pour éclairer la crise du capitalisme actuel. 

* Philippe Braillard est professeur honoraire de l’Université de Genève et Jérôme Koechlin enseigne au Médi@LAB de l’Université de Genève.

Philippe Braillard

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