Bilan

Le capitalisme rend-il obèse?

A l’ère du profit à tout prix, les consommateurs sont entraînés dans un monde de dépendance, de compulsion alimentaire et technologique. Comment résister?

Nous consommons, cliquons pour exister... jusqu’à l’infobésité.

Crédits: Shutterstock

Le principe du capitalisme est de faire de l’argent et du profit. Aux Etats-Unis, c’est d’ailleurs inscrit dans la loi: l’objet d’une entreprise est de maximiser le revenu des actionnaires. Conséquence, les entreprises cherchent à développer leurs profits à tout prix en poussant les clients vers toujours plus de consommation jusqu’à les rendre dépendants de leur produit. Le capitalisme et son corollaire, le profit, vont-ils nous rendre tous malades et obèses?

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On l’a vu dans l’industrie alimentaire. L’industrie du sucre et les sucres cachés ont créé un monstre: la diabésité (obésité et diabète dans les pays développés). Les fabricants de tabac ont eux minimisé (voire dissimulé) les conséquences de la nicotine sur la santé des fumeurs. On connaît aujourd’hui la dangerosité de la cigarette. Ces mensonges sanitaires associés à des pratiques de vente agressives sont aussi qualifiés de «piratage psychologique», tant les ruses commerciales répétées peuvent influencer les comportements. 

Sur internet, on voit aujourd’hui poindre des techniques marketing similaires: les grands réseaux sociaux (Facebook, LinkedIn, Twitter, Instagram, Snapchat...) poussent dans leurs applications les utilisateurs à cliquer toujours plus. Relances par mail, notifications multiples sur les smartphones, ces applications stimulent en permanence les circuits de la récompense: «Des personnes consultent votre profil», nous dit LinkedIn. J’ai 36 «like» sur Facebook. D’autres suggèrent des contenus en fonction de vos goûts: «Les personnes qui ont lu ce livre ont aussi acheté...» Nous cliquons pour exister. Jusqu’à l’infobésité. 

«Voué à disparaître»

L’impact de cette consommation excessive prête à discussion. L’argent montrerait-il ses limites et bientôt sa fin? «L’argent est essentiel au fonctionnement du monde. L’argent, c’est comme le sang dans le corps: ça irrigue, c’est vital», répond l’entrepreneur Benoit Greindl. Ce Belge d’origine a créé plusieurs sociétés dans le secteur des services immobiliers aux entreprises. Après la Belgique et la Chine, c’est en Valais qu’il a posé ses valises. Depuis 2010, il y développe deux nouvelles entreprises, Montagne Alternative et Resilience Institute Europe.

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Il explique: «C’est vrai qu’on a aujourd’hui un cœur (la finance) qui est malade, en transition. Le cœur est vital pour vivre, mais ce n’est pas la raison d’être d’une personne. Pour vivre, il faut du sens et de la confiance. Je suis convaincu que le capitalisme, dans sa forme actuelle, est voué à disparaître. Tout cela est in fine très positif. Nous devons évoluer et trouver plus de sens, plus d’éthique dans notre action entrepreneuriale, créer sans détruire par ailleurs. Les critères uniquement financiers ont vécu.»

«Benoit Greindl a raison, commente le philosophe André Comte-Sponville. Le sang est nécessaire à la vie, mais il ne donne pas par lui-même une raison de vivre. C’est la même chose pour l’argent: le capitalisme, ça sert à créer de la richesse, et c’est le seul moyen de faire reculer la pauvreté. Mais la richesse n’a jamais suffi à faire une civilisation, ni même une société qui soit humainement acceptable. A nous, donc, de trouver du sens ailleurs dans la politique, la morale, l’amour, la philosophie, la spiritualité... Mais ne comptez pas sur le capitalisme pour s’occuper du sens à votre place!»

Le philosophe se montre toutefois assez optimiste. Il est possible, selon lui, de reprendre le contrôle: «Lucrèce, dans la Rome antique, dénonçait déjà ce travers, qui consiste à en vouloir toujours plus et à noyer son angoisse dans la consommation. Mais il est vrai que le capitalisme développé accentue cette tendance. A nous de savoir y résister ! Si je me goinfre, c’est de ma faute, pas la faute du capitalisme!»

La culture d’entreprise

Mais alors, comment sortir de la crise actuelle? «Le changement se fera par une prise de conscience des acteurs qui ont du pouvoir, affirme Benoit Greindl. Or, les politiciens sont affaiblis. Les entreprises ont, elles, un pouvoir de plus en plus grand. Qui dépasse souvent les frontières dans le cas des multinationales.»

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Avec Resilience Institute Europe, basé sur l’idée de «Conscious Business» ou «Conscious Capitalism», l’entrepreneur et ses associés aident les chefs d’entreprise à mettre l’humain au cœur de leur stratégie: «Nos outils permettent de libérer la résilience, cette capacité à rebondir dans l’adversité et à s’épanouir dans les crises. Après la révolution digitale en cours, quand les machines seront capables de tout faire, l’avantage compétitif se fera par la culture d’entreprise qui sera toujours la somme des comportements. Les clients, fournisseurs, partenaires et toutes les autres parties prenantes y adhéreront ou pas. Sans âme, une entreprise n’est rien, comme le souligne le patron d’Uniqlo, Tadashi Yanai.»

L’entrepreneur poursuit:«Avant, il y avait deux modèles économiques: le collectivisme avec le communisme, qui est mort en 1989, et le capitalisme, qui est sans doute mort en 2007 ou en 2011. Aujourd’hui, la crise que nous traversons est majeure et pas seulement économique. C’est aussi une crise politique, environnementale avec un modèle de société qui nous a poussés à avoir des Etats structurellement endettés, ce qui est un non-sens. Sur le plan philosophique, c’est la fin du cartésianisme, la fin du «je pense donc je suis», de la primauté de la pensée sur le reste.

Cela crée aujourd’hui une ouverture pour un nouveau modèle de société qui sera basée sur la responsabilité, l’éthique et où l’on pourra relier sens et profit. On se réunifie. C’est un véritable changement de paradigme. Toutes les références et tous les modes de fonctionnement sont bouleversés. Un monde disparaît, un autre arrive. C’est une renaissance qui peut nous mener vers quelque chose de mieux, si on le veut.» 

Nivez C Photoa
Catherine Nivez

JOURNALISTE

Lui écrire

Journaliste en France depuis 1990, d’abord comme reporter et journaliste dans le secteur de la musique, puis dans les nouvelles technologies, internet et l’entrepreneuriat. Après 20 ans en France, j’ai migré en Suisse et à Genève ou je vis et travaille désormais sur ma nouvelle passion: l’alimentation et la santé.

J’ai fait l’essentiel de mon parcours dans l’audiovisuel français (France Inter, France Info, Europe1, ou encore Canal+). Désormais journaliste freelance en Suisse, j’ai signé une série d’articles pour le quotidien suisse-romand Le Temps et travaille désormais pour BILAN où je tiens la rubrique mensuelle « Santé & Nutrition ».

Vous pouvez aussi me retrouver sur mes blogs : www.suisse-entrepreneurs.com, galerie de portraits des entrepreneurs que je côtoie en Suisse, et sur LE BONJUS mon nouveau blog consacré aux jus et à l’alimentation.

Du même auteur:

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Xavier Casile, le pubard de la Suisse

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