Bilan

Le business hippique se développe en Suisse

La France et l’Allemagne dominent le marché. Mais les éleveurs et les propriétaires de manège qui profilent leur savoir-faire comme une marque de haute qualité sont gagnants en Suisse.
  • Le Domaine de la Ruche à Founex offre un des plus grands manèges de Suisse.

    Crédits: Lionel Flusin
  • Le crack «Tequi d’I» monté par la Suissesse Faye Schoch.

    Crédits: Lionel Flusin
  • 34 nouveaux boxes ont été construits en 2012.

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Avec 110 000 équidés en Suisse et une augmentation de 4% par an, la filière helvétique peut être considérée comme relativement importante – comparativement à la France qui en compte 1 million – si l’on en juge à la densité au mètre carré. Passablement démocratisé depuis les années 1990, le loisir équestre est aujourd’hui une forme de lifestyle très prisée des Suisses. Si seulement 5% le pratiquent à un haut niveau de compétition, 200 000 personnes s’y adonnent de manière régulière, dont 40 000 sont aujourd’hui propriétaires d’un cheval.

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L’activité, globalement gérée par 18 000 structures agricoles dont 4000 privés, attire toujours plus de passionnés. Et malgré la cherté des infrastructures et la taille extrêmement réduite du marché, la Suisse compte des professionnels de très haute volée qui, par la capacité de leurs moyens investis, sont aujourd’hui reconnus mondialement. 

Haras de Dachsegg, Wald. «Elever un champion, c’est un investissement colossal» Ruth Maurer

Sur les hauteurs du lac de Zurich, face aux Préalpes glaronaises, Ruth Maurer, 58 ans, gère son haras Dachsegg qu’elle a fondé il y a une vingtaine d’années. Fascinée depuis toujours par l’allure du pur-sang arabe, son histoire passionnelle débute dans les années 1990 avec la jument «Elequance», une nièce du célèbre étalon égyptien «Madkour I», et avec «Rawayesh», une jument pure «asil» dont le pedigree remonte aux véritables pur-sang arabes du désert élevés par les Bédouins.

Des lignées prestigieuses que l’éleveur va respecter, donnant naissance à des chevaux médaillés d’or. L’un des plus grands haras suisses de pur-sang arabes jusqu’en 2012, une soixantaine de poulains ont connu des destinées exceptionnelles au-delà des frontières helvétiques depuis les débuts du haras Dachsegg. Des étalons titrés comme «El-Sahir» et «Psykan» ont donné naissance à des poulains qui continuent à transmettre leurs gènes aristocratiques dans les haras du monde entier. Ruth Maurer a même vendu certains de ses pur-sang aux pays du Golfe, lorsque la péninsule Arabique a repris la tradition de l’élevage.

Aujourd’hui, l’éleveuse, qui dresse elle-même ses chevaux, en possède moins. «C’est un travail colossal de s’occuper d’un élevage de pur-sang, et il n’est pas toujours facile de trouver le bon étalon qui assurera la lignée. Certaines années sont plus fastes que d’autres. En 2015, j’ai eu le bonheur de voir naître un poulain, mais l’année prochaine, il n’y en aura pas.» Une petite quinzaine de chevaux seulement galopent aujourd’hui sur ses cinq hectares de terre, toujours aussi nobles et prestigieux.

«J’ai de très bons poulains, réputés jusqu’en Arabie saoudite. Des clients du royaume viennent me voir régulièrement. Je sais par exemple que mon poulain de 2 ans «Zah Im» sera particulièrement prisé, car il a une lignée exceptionnelle.»

Ruth Maurer, reconnue, veut élever son propre type de cheval: «Ils doivent avoir de grands yeux. J’aimerais encore sélectionner une tête concave à la manière d’un hippocampe, la nuque fine, une encolure longue et peu épaisse, une arrière-main plus robuste, un nez fin et de grands naseaux. Pour qu’un élevage marche, il faut avoir l’œil, de solides connaissances des lignées et, ce n’est pas un détail, beaucoup d’intuition. Mais on n’obtient pas toujours ce qu’on a prévu.»

Les gains non plus ne sont pas toujours à la hauteur des expectatives, et les années sans poulains sont difficiles à affronter. Mais lorsque la vente se conclut, le prix d’un poulain chez Ruth Maurer ne se négocie jamais en dessous de 30 000 euros et peut atteindre jusqu’à 150 000 euros selon la lignée.

Haras Elevage d’I, Vuarrens «L’élevage, c’est une leçon de modestie» Isabel Balitzer-Domon

Très engagée sur l’élevage suisse, auteur en 1986 du livre «CH comme cheval» qui a fait date dans l’étude des statistiques génétiques, Isabel Balitzer-Domon, éleveuse à Vuarrens, est une des grandes spécialistes des lignées. Il y a moins d’un mois, elle présentait encore les résultats d’une étude qui analysait la suite de la carrière sportive des jeunes chevaux ayant participé au saut en liberté du Swiss Breed Classic en 2008. Rien ne lui échappe. Lors de la mise à pied de Steve Guerdat cet été, elle écrivait une lettre ouverte au magazine «Cavalier romand» pour rappeler la difficulté des éleveurs et agriculteurs mais aussi des cavaliers à discerner un foin non contaminé par des espèces réintroduites par la biodiversité.

Isabel Balitzer-Domon, en grande théoricienne, n’a toujours eu qu’une idée en tête: prouver que la souche maternelle est plus importante que la paternelle, «car dans le phénotype, la mère a une importance supérieure à l’étalon!»

Cavalière de concours hippiques, sa passion pour l’élevage s’enflamme lorsqu’elle acquiert sa jument «Indienne». Elle découvre que sa lignée est exceptionnelle, «alors qu’elle était perdue dans une écurie de vaches en Appenzell, même pas à vendre». C’est un coup de foudre, une révélation qui signe ses débuts comme éleveuse en 1992. Elle fait pouliner «Indienne» qui produit, entre autres, le demi-sang «Apindienne» dont les résultats en concours sont phénoménaux, plus de 30 classements dans les 140.

Mais pour Isabel Balitzer-Domon, «un crack ne naît pas crack, il le devient». Il lui faut d’abord un pedigree irréprochable. Et dans son haras Elevage d’I (I comme Indienne), la meilleure génétique s'obtient avec des juments qui ont prouvé leurs qualités sportives en saut au plus haut niveau (minimum 140 cm) avant de pouliner. Elle préfère attendre plus longtemps, faire saillir une jument plus âgée, mais dont les résultats ont été probants. Les juments sont ensuite inséminées par des étalons qui ont été des cracks comme «Baloubet du Rouet», «Cornet Obolensky», «Calvaro Z» et bien d’autres noms prestigieux.

La formule marche, le haras Elevage d’I devient réputé pour produire des chevaux de très haut niveau. Sa jument «Téqui d’I», issue d’«Indienne» et de l’étalon «Tanaël du Serein» est un crack qui «totalise plus de 130 classements internationaux, dont plus de 60 en Grand Prix et Coupe du monde. Elle aurait pu être vendue plus de 1 million de francs si cela avait été le but.»

Mais à la question de la rentabilité, Isabel Balitzer-Domon préfère éluder l’aspect financier: «En 2006, j’ai pris la décision d’acheter 10 hectares de domaine agricole alors que je ne suis pas de souche paysanne. Il me fallait ma propre structure pour mieux perfectionner mon élevage. J’ai des terres ouvertes, je produis du blé, ma production est autonome. Et j’investis continuellement. J’ai conclu des partenariats avec deux cavaliers propriétaires de cracks qui me permettent d’élever plus de poulains. Mon haras est un petit élevage, mais très pointu. Chaque année est différente, mais en moyenne j’arrive à produire deux poulains. Actuellement il y en a huit (sur 12 chevaux) âgés de 6 mois à 4 ans. En Suisse, un poulain est vendu 20 000 euros en moyenne, contre 12 000 à 15 000 en France.»

Elle croit en l’avenir du cheval de sport suisse. Selon Isabel Balitzer-Domon, «il y en a de plus en plus qui vont à l’international. Je revendique cette souche, aujourd’hui stabilisée. Au troisième sang, on trouve de l’arabe et du franches-montagnes.» Quand le vent du désert siffle sur les plaines du Gros-de-Vaud… 

Domaine de la Ruche, Founex. «Tout a été réfléchi en fonction de la qualité de vie du cheval» Famille Kilchherr

Entre vignobles, arboriculture et centre équestre, les 18 hectares du Domaine de la Ruche à Founex dominent le lac. Les 34 parcs individuels dédiés à chaque cheval en pension s’étirent en pente douce jusqu’à la voie ferrée, presque invisible à l’œil. Seules les Alpes et les eaux du Léman se découpent à l’horizon. Le centre équestre, flambant neuf, est un havre de paix pour équidés de sport. C’est le concept choisi par la famille Kilchherr, propriétaire des terres depuis trois générations.

La passion hippique et la fine équitation des deux filles Kilchherr ont incité la famille à se diversifier. Elle décide en 2004 d’élargir son champ de compétences – principalement la vigne et la production de pommes – pour investir temps et argent dans une activité nouvelle, l’exploitation équestre. Vu la concurrence et le nombre élevé de manèges dans le bassin lémanique, le choix aurait pu sembler risqué.

En dix ans – le temps nécessaire pour changer l’affectation du terrain agricole – la réflexion a pu mûrir et les stratégies s’affiner. Céline Eugster, fille aînée de la famille totalement engagée dans l’affaire, confirme: «Nous souhaitions construire un centre équestre dédié à la qualité de vie des chevaux comprenant des infrastructures fonctionnelles, simples et adaptées à des chevaux de compétition. Nous aurions pu rajouter du bling-bling, une apparence cinq étoiles pensée pour l’homme, mais nous avons préféré respecter le confort du cheval, du cavalier et de notre personnel. Que les barreaux soient dorés plutôt que chromés n’étaient pas une nécessité absolue pour le cheval. Investir dans du neuf nous a permis d’apporter une qualité hors norme indispensable à l’attention requise par le cheval de concours, notre manière à nous de nous distinguer de la concurrence. Le concept a marché au-delà de nos espérances, et avant même l’ouverture en décembre 2013, nous étions complets et les contrats des 34 nouveaux boxes déjà signés!»

Le besoin en structure haut de gamme dédiée aux propriétaires était évident dans la région. Le Domaine de la Ruche propose un grand nombre de services sur mesure. Céline Eugster: «Certains chevaux de niveau international ont besoin de recevoir des soins trois fois par jour. Nous avons donc à demeure un personnel compétent et présent sept jours sur sept qui nous aide à gérer et faire face aux imprévus. Cavalières de concours, ma sœur et moi-même savions, à force, ce que les propriétaires recherchaient. Beaucoup de manèges mélangent école d’équitation et clientèle privée. Pour cette dernière, il était primordial de créer une infrastructure qui lui permette de travailler à n’importe quelle heure de la journée. Nous avons donc axé sur cette clientèle qui attend une grande liberté et flexibilité d’horaire. Nous leur fournissons une pension et nos services sur mesure.»

Le jour de notre visite, un grand spécialiste du dressage, titré champion d’Irlande, avait fait spécialement le déplacement de Grande-Bretagne pour enseigner aux cavaliers qui le souhaitaient. Les infrastructures du Domaine de la Ruche le permettent: un manège de 70 mètres par 30 mètres, parmi les plus grands manèges privés de Suisse, avec parois en inox perforé pour faire passer l’air, la lumière, mais bloquer la pluie et le vent, un marcheur ovale, des boxes spacieux ouvrant chacun sur de grandes terrasses en extérieur, des douches, solariums, places de pansage, selleries, un tout nouveau aquatrainer, et bientôt un terrain de cross.

Le coût de l’investissement? Environ 5 millions de francs, les terrains appartenant déjà à la famille. En termes de rentabilité, Céline Eugster ajoute: «C’est rentable, ou plutôt nous arrivons à couvrir nos coûts. Quand on se lance dans une structure neuve, c’est difficile de faire de l’argent. Tout coûte plus cher en Suisse, mais pour une qualité souvent irréprochable. Dès que le centre sera profitable, j’aimerais récompenser les employés, c’est la première chose à faire quand le business dégage plus. Ce sont des personnes indispensables qui travaillent très bien. Mais on ne veut pas grandir, 50 chevaux c’est une bonne taille, gérable émotionnellement. Nous devons tout savoir de chaque cheval, c’est essentiel pour une bonne gestion.»

Cristina d’Agostino

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