Bilan

Le business en or des rebuts de chantier

En Suisse romande, le secteur de la construction génère près de 12 millions de tonnes de déchets par an, ce qui représente près de 260 millions de francs. Notre enquête.
  • Les matériaux de type A (terres non polluées) sont évacués par camion vers des décharges contrôlées. ici, celle de la société Ronchi, au-dessus de Lausanne.

    Crédits: Olivier Evard
  • La gravière d’Epeisses (GE) traite 600 000 tonnes de matériaux par an.

    Crédits: Drww

La forte croissance démographique de l’arc lémanique produit un effet méconnu: le boom des déchets de chantier. En effet, pour loger les nouveaux habitants, il faut construire toujours davantage. La Suisse romande génère près de 12 millions de tonnes de déchets de chantier par année, soit 24  fois la quantité de déchets produits par les ménages! Ce marché pèse la bagatelle de 260 millions de francs par an, un secteur dominé par quelques poids lourds: Perrin, Colas, Orllati et Holcim, pour ne citer qu’eux.

De quoi parle-t-on? Les déchets de chantier proviennent surtout du contenu des sols qui sont excavés. Pour l’essentiel (80%), il s’agit de terres non polluées, qualifiées de matériaux de type A. Elles ne nécessitent aucun traitement particulier et doivent simplement être évacuées par camion vers des décharges contrôlées. Dans le type A, les volumes sont élevés (environ 8 millions de tonnes), mais les prix sont bas (entre 13 et 20  francs la tonne, selon les cantons).

Il y a un gros problème sur Genève, où les gravières actuelles sont saturées (200 000 m3 disponibles pour une production de 1,2 million de mètres cubes par an). La majeure partie est ainsi évacuée en France, que cela soit au pied du Salève chez la famille Chavaz (Helvetia Environnement), ou jusqu’à plus de 200  km comme le chantier du CEVA. 

Les prix peuvent doubler lorsqu’on entre dans la catégorie dite de type B. Celle-ci concerne les terres légèrement polluées ou salies par des matériaux inertes, tels que des morceaux de béton, de pierres ou de briques, ainsi que les résidus non recyclables. Il s’en produit un peu moins de 1,5 million de tonnes par an. Ils doivent être évacués dans des décharges de type B spécifiquement autorisées et contrôlées.

Depuis quelques années, la densification urbaine a pour incidence la réutilisation d’anciennes friches industrielles. Il en résulte une augmentation des volumes de terres excavées polluées, voire fortement polluées. Il s’agit des terres dites de type E. Il s’agit de petits volumes (environ 160  000  tonnes par année pour la Suisse romande), mais les prix pratiqués sont cinq à six fois plus élevés que pour les matériaux de type A.

Par ailleurs, les terres qui dépassent les valeurs seuils de pollution d’acceptation (métaux lourds, hydrocarbures) dans les décharges de type E doivent au préalable être «lavées» dans des machines sophistiquées. Dans ce cas, le prix peut aller jusqu’à près de 200  francs la tonne. Mais actuellement, comme aucune de ces machines n’est exploitée en Suisse romande, ces matériaux pollués doivent être transportés vers la Suisse alémanique.

Pour réduire l’impact environnemental de ces déplacements, trois projets existent en Suisse romande, sur le canton de Vaud: à Eclépens (via une société regroupant Cridec, Holcim et Kibag), à Bioley-Orjulaz (groupe Orllati) et à Vufflens-la-Ville (sous la houlette d’Ecosor, avec la participation de Sotrag).

Enfin, il existe encore deux types de déchets très spécifiques: les résidus issus de l’incinération des déchets: les cendres volantes (type C) qui sont toutes entreposées dans une installation publique intercantonale (ISDDS) à Oulens-sous-Echallens (VD) et les mâchefers/scories (type D) qui doivent être entreposés dans des décharges remplissant les mêmes spécificités que les décharges hautement sécurisées de type E. 

Alors qu’il existe quelques dizaines de décharges de type A et B en Suisse romande, les décharges de type E ou D se comptent sur les doigts d’une main: une à Genève et une dans le canton de Fribourg. Quant aux décharges uniquement de type D, il en existe deux dans le canton de Vaud, dont les capacités seront épuisées à l’horizon 2020. La décharge en cours de planification cantonale de type D et E qui devrait être autorisée pour leur succéder se situe sur les communes de Daillens et Oulens-sous-Echallens (VD) et sera exploitée par le groupe Orllati.

Un cadre très réglementé

Le secteur des déchets est fortement réglementé et surveillé par l’Etat. Une ordonnance fédérale impose aux cantons de planifier la gestion de leurs déchets. Ils doivent par conséquent faire en sorte que les déchets produits sur leur territoire puissent être détruits, valorisés ou stockés au fur et à mesure de leur production. Cette planification doit couvrir les quinze années à venir. Chaque canton possède son plan de gestion des déchets qui identifie et répartit les sites exploitables selon différents critères. Souvent, pour les matériaux de type A, on cherche à coupler l’exploitation d’une gravière à celle d’une décharge pour que le trou formé par l’extraction du gravier puisse être comblé par des terres issues des excavations.

Un terrain agricole situé sur un tel site possède un fort potentiel de plus-value. L’entreprise désireuse d’exploiter le site va en effet verser une redevance à la tonne aux propriétaires fonciers. L’entreprise en question devra ouvrir une procédure administrative visant à obtenir une autorisation de construire, puis une autorisation d’exploiter. Il s’agit de très longues procédures (trois à cinq  ans, voire davantage sur Genève), impliquant la production d’études d’impact. Plus les terres stockées sont polluées, plus la procédure est lourde et coûteuse.

Une décharge est toujours une activité temporaire. Les terres agricoles sont décapées pour en prélever la partie supérieure, fertile. Ces terres seront stockées sous contrôle environnemental le temps nécessaire à l’exploitation de la décharge. Ensuite, elles sont remblayées par-dessus les déchets et le site est rendu à sa fonction initiale, respectivement à l’exploitant agricole qui, après trois années de culture en prairie, pourra reprendre une activité agricole provisoirement interrompue.

Serge Guertchakoff

RÉDACTEUR EN CHEF DE BILAN

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Serge Guertchakoff est rédacteur en chef de Bilan et auteur de quatre livres, dont l'un sur le secret bancaire. Journaliste d'investigation spécialiste de l'immobilier, des RH ou encore des PME en général, il est également à l'initiative du supplément Immoluxe et du numéro dédié aux 300 plus riches. Après avoir été rédacteur en chef adjoint de Bilan de 2014 à 2019, il a pris la succession de Myret Zaki en juin de cette année.

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