Bilan

Le boom de la main d’œuvre étrangère

Hôtellerie, santé, bâtiment, horlogerie, banque, etc. multiplient le recours aux travailleurs européens depuis l’entrée en vigueur de la libre-circulation des personnes. Avec quels effets?
  • Les secteurs de l’hôtellerie, du bâtiment et de la santé emploient un grand nombre d’étrangers.

    Crédits: Yvain Genevay
  • Crédits: Yvain Genevay
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  • A la BCV, le Français Maxime Charbonnel dirige une équipe de six personnes... dont cinq Français.

    Crédits: BCV

Passeport suisse ou européen, peu importe, le marché de l’emploi ne compte plus de barrières avec l’Union européenne. Avec quelles conséquences? Le sujet est politiquement délicat: «Depuis l’entrée en vigueur de la libre circulation des personnes le 1er juin 2002, l’immigration en provenance de l’Union européenne des 28 (AELE comprise) a pris une ampleur considérable», constate le dernier rapport du Secrétariat d’Etat à l’économie (Seco). Entre 2002 et 2016, 65 600 personnes en moyenne ont rejoint la Suisse tous les ans, dont près de deux tiers (42 100) en provenance de l’UE/AELE, soit près d’un million de personnes en sus.

Hôtellerie: des frontaliers 

Suivant les branches de métier, les chiffres varient. Dans l’hôtellerie de l’arc lémanique, il serait impensable de travailler sans le réservoir de main-d’œuvre française. Pas forcément des frontaliers. Des Bretons ou des Normands viennent s’installer aux frontières, trouvent du travail avec le permis G (frontalier) et font quotidiennement les trajets. Mais ce n’est pas le cas de tous «Le frontalier doit rentrer au minimum une fois par semaine en France, commente la direction du Beau-Rivage Palace et ses annexes à Lausanne. Nous avons des collaborateurs qui ont un logement en Suisse mais possèdent un permis G, car ils rentrent au minimum une fois par semaine en France.» Le fleuron des palaces vaudois emploie 535 collaborateurs; un quart de Suisses (23%) et 65 % de l’UE/AELE, dont 39% de Français. 

Au Montreux Palace, selon son directeur Michael Smithuis, sur 378 collaborateurs, seuls 21% sont des Suisses et 59% de l’UE. Les Français totalisent 26% des emplois. L’explication généralement donnée est que les Suisses n’aiment pas le service et préfèrent les bureaux ou à la rigueur les cuisines.  

Dans les banques

Dans les banques en revanche, la main-d’œuvre suisse est abondante. Ce qui n’a pas empêché récemment la BCV, à 67% en mains de l’Etat de Vaud, de recruter cinq Français pour les six postes nouvellement créés de son département digital et multicanal, dirigé par le Français Maxime Charbonnel. Certains ont été transférés depuis d’autres services de la banque. 

Le directeur des ressources humaines Eric Muller relativise: «Avant la libre circulation des personnes, le taux d’étrangers provenant de l’UE se situait à 11%. Aujourd’hui, avec 15% de collaborateurs de l’UE, dont 9% de Français, la BCV se place bien en dessous de la moyenne suisse (25%) ou de la moyenne cantonale (33%) et bien en dessous de la moyenne du secteur bancaire (20%). En quinze ans, la progression des ressortissants de l’UE est relativement faible. De 2002 à 2017, nous avons procédé à environ 40 engagements par an de ressortissants de l’UE, dont environ 20 Français. En ce qui concerne les frontaliers, ils représentent moins de 2,5% des emplois, résidant tous en France; dans ce chiffre, un certain nombre sont Suisses.»

Dumping salarial? Dans tous les cas de figure, précise la BCV, «l’engagement d’un collaborateur non suisse n’est jamais dicté par le niveau salarial ou par une volonté de dumping salarial, mais bien par les compétences du candidat, notamment dans les métiers IT et digital. Une grande partie des étrangers engagés l’est pour des postes de spécialistes dans lesquels il est difficile de trouver en Suisse les compétences recherchées.» Autre explication rationnelle et moins officielle: quand un directeur de RH français a la possibilité de recruter, il va puiser dans le réservoir hexagonal, voire auprès de ses anciens camarades d’études: bac + 1 leur parle davantage que maturité fédérale… 

La direction devrait veiller au grain, mais souvent l’indifférence l’emporte: «Le Suisse minoritaire aura tendance à déprimer dans son coin et l’entreprise risque bien de le voir partir», confie le cadre suisse d’un groupe français du bâtiment qui a finalement choisi d’aller voir ailleurs.  

Horlogerie, bâtiment et santé

Dans l’horlogerie concentrée sur l’arc jurassien, aucune statistique par nationalité dans la branche n’est disponible. Ce n’est donc pas un sujet sensible? «Ce sont les marques qui comptabilisent l’origine. Globalement, on estime que deux tiers des employés sont Suisses», commente la Convention patronale de l’industrie horlogère à La Chaux-de-Fonds.

Dans le secteur du bâtiment en revanche, les statistiques sont tenues très à jour, y compris en fonction des classes d’âge: «La libre circulation des personnes sur les chantiers en Romandie n’a pas eu d’incidence sur les nationalités depuis 2006», précise Silvan Müggler, de la Société suisse des entrepreneurs à Zurich. A fin février, on trouve les Suisses en tête avec 36,5% devant les Portugais (31%) et les Italiens (12%). Mais cela change par catégorie d’âge: en fin d’apprentissage, 87% sont de jeunes Suisses alors qu’ils ne sont plus que 29% entre 40 et 49 ans. C’est au Tessin et en Suisse romande que les Suisses sont les moins nombreux sur les chantiers (15 et 25%).

Mais c’est avant tout dans le domaine de la santé que la concentration étrangère est la plus manifeste. Les Hôpitaux universitaires de Genève emploient ainsi 11 500 personnes. Moins de la moitié sont Suisses (5468 personnes ou 49%), alors que les HUG comptabilisent 3801 Français (34%) et 1481 ressortissants de l’UE hors France (13%). Au CHUV à Lausanne, les Suisses atteignent les 56% pour 36% de l’UE, dont 18% de France voisine. La très forte différence des salaires infirmiers est une raison majeure.  

L’abus des travailleurs détachés

Le Seco le reconnaît, le statut de travailleur détaché – défini par une directive européenne de 1996 – est source d’abus. Il publie sur son site une interminable liste d’employeurs suisses qui ont abusé du système permettant à un employé travaillant dans un Etat membre de l’UE d’être «détaché» pour travailler dans un autre Etat. En principe, le travail détaché devait répondre à un besoin de main-d’œuvre spécialisée et temporaire dans un domaine précis. C’est loin d’être le cas et c’est la source de multiples abus.

Le Seco avertit: «Contrairement à l’Allemagne, le niveau conjoncturel en Italie et en France continue d’être relativement terne. Il est toujours aisé pour les entreprises suisses d’y recruter de la main-d’œuvre, également en tant que frontalière.» Dans le cadre des accords frontaliers conclus avec nos voisins, les zones frontalières consistaient en des communes proches d’une frontière, dans lesquelles les frontaliers devaient résider. En les supprimant, il est devenu possible de recruter des frontaliers dans toute la Suisse et dans toutes les régions limitrophes. Leur nombre a ainsi doublé.

En 2002, la Suisse comptait 163 300 frontaliers contre 318 500 fin 2016, leur part passant de 4,0 à 6,5%. En 2016, une moitié des frontaliers (175 000 ou 55%) venaient de France, un quart d’Italie (71 900 ou 23%) et un cinquième d’Allemagne (61 500 ou 19%). Ces proportions ont peu évolué, mais l’emploi frontalier varie d’un canton à l’autre. En 2016, Genève a accueilli 86 300 frontaliers (27%) contre 64 300 (20%) au Tessin. «Le fossé économique sans précédent entre la Suisse et l’UE induira à coup sûr de nouveaux mouvements migratoires vers notre pays,» prédit le Seco, qui voit la libre circulation comme un enrichissement pour la Suisse.   

Grivatolivier
Olivier Grivat

JOURNALISTE

Lui écrire

Olivier Grivat est journaliste indépendant après avoir été rédacteur en chef adjoint de 24 Heures et travaillé 30 ans chez Edipresse. Licencié en droit, il s’est spécialisé dans les reportages et les sujets économiques (transports, énergie, tourisme et hôtellerie). Il a écrit plusieurs ouvrages, notamment sur la jeunesse suisse du roi de Thaïlande et la marine suisse de haute mer.

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