Bilan

Le banquier suisse et les mafias corses

Six ans après les faits, la justice française se penche sur les acteurs du cercle de jeu Concorde, dont le Genevois François Rouge. En se gardant toutefois d’épingler l’UMP de Nicolas Sarkozy.
  • François Rouge a déjà passé huit mois et demi dans une prison à Marseille. Crédits: Gérard Julien/AFP
  • Paul Lantieri, l’un des principaux accusés, risque dix ans de prison. Crédits: Gérard Julien/AFP

Fin 2007, la presse révèle que deux clans corses s’entre-tuent pour prendre le contrôle d’un cercle de jeu parisien, le mal nommé Concorde. On arrête Jean-François Raffali, Emmanuel Brunini, Jean Pinelli, Jean-Paul Susini, Henri Panunzi, tandis que Paul Lantieri prend le maquis.

Au milieu de ces personnages pas forcément très recommandables, un banquier suisse, François Rouge, alors patron de la Banque de Patrimoines Privés Genève (BPG). Le financier genevois passe huit mois et demi dans la prison des Baumettes à Marseille, avant de recouvrer la liberté.

Depuis le 27 mai dernier, et jusqu’au 21 juin, il est jugé, avec dix-neuf autres personnes, par la sixième chambre du Tribunal correctionnel de Marseille. Les prévenus risquent au maximum cinq ans d’emprisonnement. Pour faire simple, on accuse les voyous d’avoir voulu s’en mettre plein les poches, et le banquier suisse de les avoir aidés à blanchir l’argent.

Une légende raconte qu’au lendemain de la Seconde Guerre mondiale le pouvoir politique a octroyé aux Corses le droit d’ouvrir des cercles de jeu dans la capitale, afin de les remercier pour leurs brillants états de service dans la Résistance. Edmond Raffali était l’un de ces seigneurs des jeux. Il avait débuté comme croupier en 1957, avant de devenir patron du Cercle Concorde de 1978 à 1988, date de sa fermeture.

Depuis, il se démène pour faire rouvrir l’établissement. Seulement voilà, très proche de Charles Pasqua, alors ministre français de l’Intérieur, Edmond Raffali est mouillé dans un scandale politico-financier, l’affaire du Carrefour du développement. Sept millions de francs sont détournés des caisses du Ministère de la coopération. Pour pouvoir s’enfuir au Brésil, Yves Chalier, l’ancien directeur de cabinet du ministre, obtient un vrai-faux passeport de Charles Pasqua. Et qui lui remet le précieux document? Edmond Raffali.

Résultat, Edmond sent le soufre. Les Renseignements généraux, qui contrôlent les cercles de jeu et les casinos, s’opposent à ce que son nom réapparaisse autour des tables de poker. Dans son réquisitoire, Marc Rivet, vice-procureur, note qu’une demande de réouverture présentée en septembre 2004 est refusée. «C’est au prix sans doute d’entremises fructueuses que, quelques mois plus tard, les réserves étaient amendées et que la Commission supérieure des jeux, sous la tutelle du même ministère, autorisait le Cercle, par arrêté du 19 juillet 2005, à rouvrir ses portes.»

Le magistrat n’hésite pas à parler d’«un établissement à la moralité improbable (…) bénéficiant de financement d’origines inconnues et d’une tolérance administrative accablante». Plus précisément, Edmond Raffali se flattait «d’un intense lobbying politique depuis plusieurs années auprès des milieux ex-RPR». Le parti politique RPR est devenu depuis l’UMP. Et le ministre de l’Intérieur qui autorise la réouverture du Cercle Concorde n’est autre que Nicolas Sarkozy, par ailleurs président de l’UMP.

Mais comme Edmond Raffali n’est toujours pas présentable, le Cercle est d’abord présidé par un homme de paille, Jean-Pierre Mocheff, un courtier en assurances, venu expliquer piteusement au tribunal à Marseille qu’il n’y connaissait absolument rien aux jeux de hasard. L’assureur est rapidement remplacé par Jean-François Raffali, le fils d’Edmond.

Au moment de son interpellation, le 27  novembre 2007, les policiers découvrent 180  000  euros dans sa buanderie, et 80  000  euros dans un sac de sport sous son lit. Inculpé pour «extorsion de fonds en bande organisée» et «association de malfaiteurs», Jean-François Raffali assure toujours que cet argent n’était pas à lui… 

Blanchiment en bande organisée

Mais apparemment, la justice française n’a pas souhaité mener des investigations afin d’en savoir plus sur «l’intense lobbying politique» du clan Raffali. Les Corses ont-ils versé de l’argent pour les bonnes œuvres de l’UMP?

En page  41 de son réquisitoire, le vice-procureur Marc Rivet évoque la répartition du produit d’exploitation du Cercle Concorde: 15% pour la famille Raffali, plus 200  000  euros en espèces, 5% pour Jean Pinelli et Jean-Paul Susini, 22,5% pour la famille Lantieri, 22,5% pour François Rouge, 5% pour un avocat genevois (qui doit venir témoigner au tribunal à Marseille), et enfin 30% pour un «Monsieur Charles», proche des Raffali.

Quant à ce «Monsieur Charles», on suggère dans le réquisitoire qu’il pourrait s’agir de Charles Pasqua, l’ancien ministre de l’Intérieur, qui avait accordé une autorisation au premier Cercle Concorde. Mais curieusement, les magistrats n’envisagent pas d’interroger celui-ci, longtemps président du Conseil général des Hauts-de-Seine, avant qu’un certain Nicolas Sarkozy ne lui succède.

Sans doute par pure coïncidence, Patrick Devedjian, l’actuel président du Conseil général des Hauts-de-Seine, et ancien secrétaire général de l’UMP, apparaît lui aussi dans ce dossier. Alors qu’en 2007 deux clans se battent pour prendre le contrôle du Cercle, François Rouge entre en contact avec des politiques. «Il citera le député Patrick Devedjian comme relation susceptible de pouvoir lui apporter une aide», écrit le vice-procureur, précisant que le banquier suisse et le député gaulliste ont eu dans le passé des «rapports amicaux».

Lors d’un interrogatoire, François Rouge déclare que le fameux avocat Jacques Vergès «pensait qu’il convenait de prévenir d’une façon ou d’une autre l’autorité politique». Interrogé sur ce point par Bilan, François Rouge reconnaît aujourd’hui qu’il a bien rencontré Patrick Devedjian, mais que l’entretien n’a finalement débouché sur rien de concret. «Devedjian n’est pas intervenu dans le Cercle Concorde. Je pense personnellement qu’il faut minimiser ce lobbying politique. On n’a pas retrouvé dans les comptes du Cercle de versements au profit d’hommes politiques», assure l’ancien banquier genevois.

A Marseille, la justice lui reproche pas moins de neuf infractions, notamment «abus de confiance», «participation à une association de malfaiteurs en vue de l’extorsion», et «blanchiment en bande organisée». Renonçant à son conseil suisse, Marc Bonnant, François Rouge a pris un avocat local particulièrement pugnace, Lionel Moroni, qui réfute point par point toutes les accusations. «Sous prétexte que je suis banquier et Suisse, on me traite de blanchisseur!

Mais, il n’y a pas de blanchiment, car je n’ai jamais mis d’argent sale dans le Cercle. Je fais citer deux procureurs suisses, trois commandants de police français, trois banquiers français», ajoute François Rouge. Par ailleurs, il a communiqué au tribunal une longue liste de personnalités suisses comme témoins de moralité. Mais il n’est pas sûr que toutes effectueront le déplacement jusqu’au Tribunal correctionnel de Marseille.

Iam Hamel

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