Bilan

«Le tourisme durable n’est ni plus rustique ni moins confortable»

Avec Swisstainable, Suisse Tourisme veut engager tout un secteur majeur de l'économie helvétique dans une démarche durable et responsable. Décryptage de ce vaste programme avec Letizia Elia, responsable de cette stratégie.

Avec Swisstainable, Suisse Tourisme entend placer la démarche d'une tourisme plus vertueux sur le plan environnemental au coeur de la stratégie des acteurs de la branche.

Crédits: MySwitzerland

A l’occasion de son bilan annuel, Suisse Tourisme a dévoilé voici quelques jours une vaste stratégie pour les années à venir. Avec Swisstainable, l’organisation nationale du tourisme helvétique ne veut pas juste un outil supplémentaire de communication, mais entend engager une vaste démarche responsable et durable dans le secteur du tourisme. Letizia Elia, directrice du département Business Development/Partenariats et membre de la direction de Suisse Tourisme depuis juin 2018, a piloté la réflexion à ce sujet. Elle explique les enjeux de ce virage vert du tourisme suisse.

D’où vient ce concept de Swisstainable, que Suisse Tourisme a présenté voici quelques jours?

Letizia Elia: Il s’agit d’une stratégie initiée il y a plusieurs années, bien avant la crise Covid. Puis le coronavirus a surgi. Nous nous sommes posé la question avec la crise actuelle: était-ce le bon moment pour l’annoncer maintenant? Cela a été confirmé, car nous entrons dans une ère de durabilité, une tendance renforcée par la crise. C’est pour ça qu’il est temps de lancer cette initiative, car la Suisse incarne cet esprit d’attention à la durabilité depuis bien longtemps. Mais nos efforts en la matière ne sont pas encore assez connus au niveau national et international.

Mais est-ce que le tourisme, par essence, n’est pas une activité qui a un impact carbone et qui ne peut pas être durable?

Il y a beaucoup d’industries qui se retrouvent dans le dilemme de répondre à cette question de leur compatibilité avec la durabilité. Nous sommes convaincus qu’on peut avoir un tourisme plus durable, la durabilité ne signifie pas ne plus voyager. Le tourisme est source de richesse, d’échanges culturels et intellectuels. Pour participer à rendre le tourisme plus durable, nous donnons des recommandations aux hôtes: découvrir la nature dans toute sa diversité, consommer local, rester plus longtemps. Ce n’est pas une initiative uniquement liée à Suisse Tourisme, mais nous avons l’ambition de lancer un mouvement pour tout le tourisme suisse, avec des possibilités pour chaque prestataire de s’engager pour la durabilité. Il ne s’agit pas seulement de faire de la communication, mais d’une volonté de convaincre les prestataires touristiques de passer du discours aux actes.

Vous dites que cette crise donne l’occasion d’opérer ce virage. En quoi le moment est-il propice?

Il y avait déjà une tendance avant la crise à la découverte de ce qui est proche, de faire des voyages dans des pays voisins et de s’immerger davantage dans la culture locale, d’approfondir sa connaissance d’un lieu. On l’avait senti ces dernières années. Cela s’est renforcé avec la crise. Cette tendance est encore plus forte maintenant. Nous nous adressons à cette clientèle de plus en plus intéressée par ce type de séjours avec notre initiative, au bon moment selon nous. Du côté des prestataires, la plupart traversent des moments difficiles, avec des défis liés au Covid. Mais il y a aussi des prestataires déjà actifs dans ce domaine, et qui voient la durabilité comme un atout pour se différencier au niveau international et relancer leur activité sur des bases saines.

Nous analysons cela comme une stratégie à long terme, pour préparer la Suisse au tourisme du futur. La campagne de communication pour la mise en place de la stratégie dans toute la branche se déploie théoriquement sur trois années, dans un premier temps, mais la stratégie de développement de la durabilité va durer beaucoup plus longtemps. Nous avons déjà des demandes de participation de prestataires ayant déjà adopté des mesures et pris de l’avance. Mais tous les autres peuvent nous rejoindre et adopter des mesures, même avec de petits budgets.

En quoi la Suisse, destination chère, dispose-t-elle une clientèle cible adéquate pour ce type de stratégie?

La durabilité est liée à une haute qualité. Cela aide à justifier un niveau de prix plus élevé, car le client sait qu’il a un impact positif sur son environnement. Quand on voyage en Suisse, on s’attend à des prix élevés, mais aussi à une haute qualité des prestations. C’est ce que nous voyons dans nos études de marché. A l’avenir, plus de 50% des voyageurs vont chercher des offres plus durables. Il y a une vraie tendance à voir la demande augmenter sur ce créneau. Avec la clientèle traditionnelle qui visite déjà la Suisse, il y a donc une adéquation. Et il y a aussi la demande intérieure, sensible à ces questions et à ces enjeux. Cette focalisation sur la durabilité donne des perspectives d’avenir pour les prestataires.

Dans quel domaine pouvez-vous orienter la demande et l’offre touristiques pour que la durabilité s’impose?

Nous allons créer un inventaire d’activités et de prestataires avec des options durables, pour que les hôtes aient la possibilité de s’orienter vers des offres plus respectueuses de l’environnement, des milieux naturels, mais qui ont aussi un impact dans les domaines économiques et sociaux. C’est intéressant pour la clientèle suisse, mais aussi pour les touristes étrangers. Pour les marchés proches, nous avons des solutions de voyages durables, avec le train notamment. Ce sur quoi nous misons aussi beaucoup, c’est le «deep tourism»: rester plus longtemps sur place, plutôt que des courts séjours avec une découverte souvent superficielle. La durabilité, nous la prenons en compte dans toutes ses dimensions, sociale, économique et écologique. Les touristes de marchés lointains, qui voyagent souvent dans des périodes en dehors des pics de haute fréquentation par les touristes locaux et proches, permettent d’assurer une activité économique en marge de la haute saison.

Justement, vous évoquez des pics de fréquentation, qui peuvent être nocifs aux milieux naturels…

Ce que nous aimerions faire, c’est de donner des options avec notre communication, afin d’offrir des choix aux touristes, qu’ils soient suisses ou étrangers. Ce faisant, nous pourrons influer sur les choix et faire en sorte, par exemple, que tous les touristes ne voyagent pas aux mêmes endroits aux mêmes périodes. Permettre à tous les acteurs du tourisme de participer à une stratégie de durabilité c’est essentiel, car c’est en agissant ensemble qu’on trouvera un bon équilibre.

Suisse Tourisme est une organisation qui est chargée du marketing touristique de la Suisse, sans pouvoir coercitif et avec un budget limité. Comment allez-vous mobiliser les différentes branches et les multiples acteurs pour s’engager dans cette démarche?

Nous avons mené beaucoup d’entretiens avec la branche ces dernières années. Nous avons senti un besoin de se réinventer pour l’avenir. Devenir plus durable, c’est un projet et une vision qui peuvent mobiliser la branche. Nous sommes conscients qu’on ne va pas tout changer dès 2021. Ce qui était crucial pour nous était d’être en contact avec les autres associations touristiques et des prestataires.

Nous avons écouté et intégré les besoins de la branche. Ce que nous voulons faire maintenant, c’est de lancer le mouvement, en montrer la valeur ajoutée à celles et ceux qui participent. C’est comme ça que nous allons réussir à établir et donner de l’ampleur à ce mouvement que nous avons amorcé. C’est avec la Covid que nous avons eu la confirmation qu’il est crucial de se diversifier et, pour la Suisse, essentiel de le faire en termes de durabilité. C’est ainsi que dans les prochaines années, nous allons voir les progrès.

Quels sont les leviers que vous allez proposer aux acteurs de terrain et aux prestataires de services touristiques?

Ce que nous voulons faire, c’est de montrer que les intérêts des acteurs de la branche sont pris en considération, qu’il y a des retombées positives avec une clientèle attentive à la durabilité des prestations touristiques. Nous allons les aider à examiner leur entreprise, grâce à des outils créés avec la Haute École de Lucerne, afin de leur donner des clefs pour savoir où et comment agir, mais aussi leur montrer qu’ils seront plus attractifs, sur le marché du travail notamment. Nous allons organiser des sessions de formation pour le programme, mais aussi pour le développement des entreprises dans la durabilité. Comme nous avons créé cette initiative avec les associations faîtières de notre secteur, comme celles de l’hôtellerie ou des remontées mécaniques, elles aussi vont mettre sur pied des formations et transmettre à leurs membres des clefs pour que ce mouvement devienne concret.

Qu’en est-il du concept Swisstainable et d’un logo annoncé? Qui pourra l’apposer sur sa devanture?

Le label Swisstainable pourra être utilisé par les prestataires touristiques. Il ne s’agit pas d'une certification mais d’un label d’orientation, une classification. Les trois échelons du programme se basent sur des critères internationaux. Ceux qui participent dans les niveaux 2 et 3, ce sont des entreprises qui ont obtenu des certifications. Nous vérifions et permettons l’utilisation du label Swisstainable. Pour le niveau 1, nous voulions quelque chose qui puisse mobiliser les prestataires qui n’ont pas encore de certification. Ils doivent signer une déclaration d’engagement, puis réaliser un «Sustainability Check», créé par les experts scientifiques de la Haute École de Lucerne et définir des mesures qui doivent être mises en œuvre en 24 mois, ce qui sera contrôlé par nos services et partenaires.

Un niveau 1 qui s’appuie sur des contraintes minimales, des niveaux 2 et 3 avec des certifications. Et une communication à large échelle. Cela peut donner l’impression de positiver sur cette relance, alors que les vacances écolos ont souvent été vues comme frugales…

Ce qui est important, c’est de communiquer la durabilité comme quelque chose de positif et non de contraignant. Vivre des vacances ou un voyage respectueux de l’environnement ne se traduit pas par un renoncement au confort, ou à une offre réduite, mais par une expérience enrichie par des découvertes encore plus intenses. Nous souhaitons mettre l’accent sur ce message pour les hôtes, mais aussi pour la branche, afin d’avoir une mobilisation et des effets positifs sur le long terme. Afin que toute l’industrie s’engage. Nous voulons communiquer sur le tourisme durable comme un enrichissement, avec la possibilité de faire des expériences beaucoup plus authentiques, montrer aux prestataires des exemples. Et adopter ce business-model, cela ne signifie pas des marges plus petites pour les professionnels. Sur l’axe du gaspillage alimentaire, nous avons des exemples intéressants avec une réduction des coûts pour les restaurants tout en réduisant le gaspillage. L’un des défis est de changer cette idée reçue qui veut que le tourisme durable soit plus rustique et moins confortable.

Certaines destinations dans le monde sont connues pour leur prise en compte des enjeux environnementaux, pour avoir développé un tourisme eco-friendly. Avez-vous étudié leur travail pour mettre en place le programme Swisstainable?

Nous avons piloté des recherches et mené des entretiens. C’était important d’avoir un programme typiquement suisse, mais il était crucial aussi de regarder ce qui est fait ailleurs. Le Costa Rica est très actif dans la partie éco-tourisme, surtout pour la faune et la flore. Les pays scandinaves aussi sont très actifs, comme la Norvège, avec qui nous avons été en contact. Et aussi Nouvelle-Zélande, qui a une large palette d’activités en lien avec la nature. Pour nous, c’était important de définir un plan d’action suisse. Savoir ce que font les autres, mais se concentrer sur nos atouts, notre ADN. Notamment la mobilité, les transports publics, la qualité de l’eau, de l’air, etc. Une large partie de l’impact carbone du tourisme vient du transport. Chez nous, les touristes des pays européens peuvent venir en train et accéder à l’ensemble du pays par les transports en commun. C’est un atout majeur pour réduire l’empreinte environnementale.

Vous évoquez les recoins du pays. Y a-t-il des secteurs pilotes ou des destinations en avance dans la stratégie Swisstainable?

Géographiquement, il y a des initiatives phares en matière de durabilité dans toute la Suisse. Dans les villes, il y a beaucoup d’hôtels et de prestataires gastronomiques, qui ont pris conscience de ces enjeux. Nous assistons, par exemple, à une vaste tendance pour un approvisionnement en produits locaux et sains. Il y a des régions très bien placées pour répondre positivement à cette stratégie. Mais nous voulons surtout motiver chaque prestataire. Nous travaillons avec les 13 régions touristiques de Suisse et les différentes associations faîtières de la branche. Il n’y a pas une région-pilote.

Ce mouvement de la durabilité touche de nombreux secteurs économiques en Suisse. Des passerelles ou des collaborations avec d’autres programmes comme Swiss Triple Impact sont-elles envisagées?

En ce moment, nous nous appuyons surtout sur le secteur touristique pour lancer Swisstainable. Mais l’idée du programme est aussi de le développer et d’avoir des certifications, des passerelles avec d’autres programmes et partenaires. A l’avenir, nous pourrions coopérer avec d’autres organisations engagées dans une démarche similaire et combiner nos forces.

Matthieu Hoffstetter
Matthieu Hoffstetter

JOURNALISTE À BILAN

Lui écrire

Titulaire d'une maîtrise en histoire et d'un Master de journalisme, Matthieu Hoffstetter débute sa carrière en 2004 au sein des Dernières Nouvelles d'Alsace. Pendant plus de huit ans, il va ensuite couvrir l'actualité suisse et transfrontalière à Bâle pour le compte de ce quotidien régional français. En 2013, il rejoint Bilan et se spécialise dans les sujets liés à l'innovation, aux startups, et passe avec plaisir du web au print et inversement. Il contribue également aux suppléments, dont Bilan Luxe. Et réalise des sujets vidéo sur des sujets très variés (tourisme, startups, technologie, luxe).

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