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Aéroports et avions: clusters de la pandémie ou risques fantasmés?

A l’occasion d’une table ronde organisée par l’Université de Genève mardi soir, des spécialistes de la santé et le directeur de Genève Aéroport ont discuté de l’impact des voyages sur la crise Covid-19.

Les voyageurs craignent désormais les aéroports.

Crédits: Pixabay

Que ce soit pour un weekend ou de longues vacances, vers un pays voisin ou à l’autre bout du monde, voyager est devenu presque aussi simple que d’aller faire ses courses. A tel point, que l’on pensait cette industrie invincible.

Un postulat qui s’est vu ébranlé par le coronavirus en mars dernier et qui a remis les compteurs à zéro en matière de globalisation. Début mai, selon l’Organisation mondiale du tourisme (OMT), seules 3% des destinations dans le monde possédaient encore des frontières ouvertes. Une situation impactant toute la branche touristique, voire l’économie toute entière de certains hubs de voyageurs.

Genève durement touchée

A titre d’exemple, Genève n’y a pas échappé. Bien que ce ne soit pas la première crise que Genève Aéroport ait dû affronter en 100 ans, celle-ci étonne par ses effets qui semblent s’étirer dans la durée. Son directeur général, André Schneider, s’est exprimé sur le sujet mardi soir, lors d’une table ronde organisée par l’Université de Genève (UNIGE). «Nous subissons une pression importante. Avec seulement 15% du trafic de l’année passée, nous avons perdu toute attractivité, et la politique de quarantaines renforce encore cet état», indique-t-il.

Confusions entre pays, manque d’alignement des règles et sentiment de danger, ces listes rouges feraient tomber le nombre de passagers comme des mouches. A savoir que 70% des voyageurs au départ de Genève en juillet s’envolaient en direction d’un pays désormais à risque. Le Canada ayant rejoint à son tour le listing ce lundi, pour André Schneider, dur de voir le bout du tunnel.

Au départ prévue pour 2022, le consensus international prévoit à présent une sortie de crise à l’horizon 2024. «Nous sommes un moteur central pour la région, nous représentons 33’000 emplois et 4,1 milliards de valeur ajoutée par année. Nous savons que 2021 sera très difficile mais nous allons tout mettre en œuvre pour redémarrer au plus vite», assure le directeur de Genève Aéroport.

Autofinancé et ses revenus dépendants à 95% des passagers, le hub genevois a dû faire des concessions en planifiant d’ores et déjà des économies ainsi que la suppression de 56 postes l’an prochain. Quant à la possibilité de réductions supplémentaires, le dirigeant répond: «On ne peut rien exclure. Ce n’est pas notre première volonté mais tout est une question de durée de la crise. C’est là que nous allons voir la limite de notre système.»

Des avions sans danger

De son côté, le professeur médecin des frontières et responsable du programme de l’OMS «Clean Care is Safer Care», Didier Pittet, déplore la stigmatisation des vols en avion qui a un impact dramatique sur les crises sociales et économiques qui vont suivre. Pourtant, ce dernier l’affirme: il n’est pas plus dangereux de voyager en avion qu’en train. 

«Le risque de prendre l’avion est extrêmement faible et ne dépend pas du transport mais de l’activité qui précède ou suit le passage en avion. A Genève nous déterminons que 30% des contaminations se font au sein de la famille, 20% au travail et 15% lors d'activités sociales. Aucune donnée épidémiologique ne prouve aujourd’hui que le voyage en avion est risqué», précise le médecin.

Les derniers chiffres de l’Association internationale du transport aérien (IATA) faisant état de moins de 50 cas connus de transmission à bord d’un vol sur plus de 20 millions de cas de Covid-19. Le professeur et directeur de l'Institut de santé globale de l’UNIGE, Antoine Flahault, se veut lui aussi rassurant à ce sujet: «Il faut que l’air soit renouvelé au moins six fois par heure pour limiter la transmission et les avions le permettent. On peut, à condition de porter des masques, effectuer des courts et moyens courriers quasiment sans courir de risques. Pour les long courriers, où l’exposition est prolongée et donc le risque plus élevé, le port du masque est recommandé ainsi que la limitation des déplacements en cabine.»

Ayant fait le déplacement depuis Bern, Virginie Masserey, cheffe de la section Contrôle de l'infection à Office fédéral de la santé publique (OFSP), s’est montrée quant à elle plus mesurée. «Il ne faut pas oublier que l’épidémie a été essaimée par les voyageurs. Le risque reste tout de même plus grand pour un nomade qu’une personne vivant en Suisse. Il est clair qu’il y a eu une transmission familiale lors des voyages, notamment dans les Balkans, et nous souhaitons ralentir cette importation du virus avec un instrument dissuasif tel que la quarantaine», souligne la responsable.

La solution des tests rapides

Les quarantaines n’étant pas une solution viable à long terme sur le plan économique, les experts explorent dès lors des pistes pour relancer l’industrie touristique en toute sécurité. L’une d’entre elles serait l’option des tests rapides. 

«Nous ne sommes pas médecins mais nous travaillons en étroite collaboration avec l’OFSP et les médecins frontières pour envisager ces nouvelles pistes. Nous pourrions intégrer le contrôle des tests rapides dans le processus d’enregistrement ou assurer un contrôle sanitaire au même titre que celui de sûreté (pas d’arme…) mais il ne s’agit pas là de créer une file d’attente de trois heures comme ce fut le cas après les attentats de 2001», déclare André Schneider, directeur de Genève Aéroport.

Pour l’instant, seuls les tests PCR effectués au fond de la gorge ou de la fosse nasale sont disponibles pour détecter le virus. Cette nouvelle catégorie de tests rapides, moins sensible mais dont le résultat est donné au bout de 30 minutes, pourrait ainsi faciliter grandement les voyages. «Les laboratoires ont déjà annoncé qu’il était question de quelques mois pour valider ces tests. Plusieurs compagnies travaillent activement dessus», témoigne Didier Pittet.

Pour le professeur Antoine Flahault, cette avancée serait notable: «Ces tests rapides vont changer la donne dans la gestion de la pandémie car nous pourrons répéter ces contrôles de manière plus systématique. Je loue l’agilité des autorités qui prennent des décisions difficiles mais les quarantaines ne font plus de sens quant on revient par exemple de Vénétie et que l’on doit rester dix jours en Suisse, pays plus à risque que l’Italie. L’épidémiologie a changé et mettre l’espace Schengen sur liste rouge n’est pas justifié. Les tests rapides pourraient être une alternative.»

Cheffe de la section Contrôle de l'infection à l’OFSP, Virginie Masserey garantit que des discussions concernant l’espace Schengen sont en cours mais relativise l’effet salvateur de ces tests rapides pour une relance des échanges internationaux. «Ce ne sera pas une baguette magique car il ne faut pas se leurrer sur ce que sont ces tests. On pourrait avoir des doutes sur la fiabilité des résultats, qui dépend de quand et comment le frottis a été réalisé, et il y a également la question de la disponibilité de ces tests. Est-ce que nous aurons les moyens et la patience d’effectuer ces dépistages régulièrement?», soulève cette dernière.

Le vaccin comme graal

Finalement, le plus attendu reste le fameux vaccin «miracle». Antoine Flahault a fait le point sur la situation. Aujourd’hui, plus de 130 vaccins candidats sont en lice dans cette course planétaire, dont une quarantaine sont en essais cliniques et onze en passe de franchir la ligne d’arrivée. On distingue aujourd’hui quatre types de vaccins:

  • Ceux inactivés, qui arriveront bientôt sur le marché, qui ne sont pas très efficaces mais qui évitent les complications et la mortalité chez les personnes âgées.
  • Ceux avec la protéine S, plus raffinés, le but étant d’injecter cette protéine qui provoquerait une réaction immunitaire au virus. Ils devraient arriver en 2021.
  • Ceux portés par vecteurs viraux, on injecte un virus inoffensif pour nous qui transporte le matériel génétique dans les cellules. Ils devraient aussi arriver en 2021.
  • Enfin ceux à la pointe de l’innovation, qui nous injectent du matériel génétique afin d’avoir la protéine S mais ceux-ci ne sont pas encore prêts.

Là encore, Virginie Masserey, cheffe de la section Contrôle de l'infection à l’OFSP, a préféré modérer les ardeurs: «Le vaccin est un espoir mais nous ne comptons pas là-dessus. Les préoccupations économiques prennent de l’ampleur et nous ne pouvons pas prévoir notre stratégie uniquement sur cet espoir. Pour l’instant, notre arme est la prévention et relève de la responsabilité individuelle de chacun. Se laver les mains, de la distanciation sociale, et lorsque ce n’est pas possible, le port du masque. On a beau le savoir, il faut constamment le rappeler car, une fois encore, ce virus n’est pas une simple grosse grippe», conclut-elle.


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Julie Müller

Journaliste à Bilan

Lui écrire

Du Chili à la Corée du Sud, en passant par Neuchâtel pour effectuer ses deux ans de Master en journalisme, Julie Müller dépose à présent ses valises à Genève pour travailler auprès de Bilan. Quand cette férue de voyages ne parcourait pas le monde, elle décrochait des stages dans les rédactions de Suisse romande. Tribune de Genève, 24 Heures, L'Agefi, 20minutes ou encore Le Temps lui ont ainsi ouvert leurs portes. Formée à tous types de médias elle se spécialise actuellement dans la presse écrite économique.

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