Bilan

Approvisionnement en énergie: le risque de blackout augmente

Entre le développement des énergies renouvelables et la sortie du nucléaire, l’approvisionnement en fin d’hiver pourrait ne plus être garanti en Suisse.

Démantèlement d’un pylône obsolète en Valais. 150 à 200 millions de francs sont engagés chaque année afin de redimensionner le réseau très haute tension.

Crédits: Valentin Flauraud/Keystone

Le scénario d’un blackout total ou partiel préoccupe sérieusement la branche suisse de l’électricité. Dans un document de synthèse actualisé en mars 2020 et intitulé «Blackout électrique», l’Association des entreprises électriques suisses (AES) identifie comme premier risque à court terme la surcharge des réseaux très haute tension (THT) - vieillissants - susceptibles de «conduire à des déclenchements en cascades et ainsi au blackout». Un risque jugé croissant en Europe, avec un coût potentiel pour la Suisse qui se chiffrerait en milliards.

Parmi les causes invoquées, les «très fortes variations de production liées à un recours massif aux productions instables telles que l’éolien ou le photovoltaïque», dans un contexte de hausse du transit transfrontalier. On se rappelle qu’en 2016 déjà, en Australie, un brutal pic de production en provenance de champs éoliens avait coupé l’alimentation de 850 000 foyers. Le réseau suisse, par lequel transite l’électricité des parcs éoliens et solaires allemands (30 GW de puissance) vers l’Italie, est également très exposé aux fortes variations du renouvelable.

Redimensionner le réseau

Swissgrid, qui gère le réseau THT suisse, se veut rassurant, mettant en avant «l’un des réseaux les plus stables et les plus sûrs au monde», tout en reconnaissant que «de grandes quantités d’électricité sont produites et les congestions dans le réseau de transport augmentent. L’énergie produite ne peut pas être transportée en quantité suffisante vers les centres de consommation». 150 à 200 millions sont engagés chaque année, et ce jusqu’à 2025, afin de redimensionner le réseau. Swissgrid déplore toutefois que «d’importants projets de construction continuent d’être retardés en raison d’oppositions et de la longueur des procédures d’approbation».

Si le renouvelable challenge la capacité du réseau, il interroge également à moyen terme sur la capacité à assurer l’approvisionnement du pays. Exportatrice de mai à septembre, la Suisse se mue chaque année en importatrice dès le milieu de l’automne, et ce jusqu’à la fonte des neiges qui remplit les barrages de montagne en avril-mai (voir graphique ci-contre). Durant l’hiver, le pays importe jusqu’à 20% de son électricité consommée, au moment où les barrages sont au plus bas. Une donnée de plus en plus préoccupante, selon Alain Sapin, directeur énergie électrique de Groupe E. «Jusqu’à présent, en hiver, on a compté sur le charbon allemand et le nucléaire français. Mais les deux pays sont engagés dans une sortie progressive de ces énergies. Si cette électricité française et allemande ne rentre pas, on n’équilibre plus. Pour l’instant, la tension en France se traduit juste par une hausse des prix sur le spot. Mais à terme?»

En janvier 2021 précisément, on a entraperçu la matérialisation de ce risque côté français. 20% des réacteurs étaient à l’arrêt, et l’opérateur RTE a lancé un appel aux habitants afin qu’ils modèrent leur consommation. En effet, celle-ci frôlait la capacité de production du pays (88 gigawatts), au point que le Sénat français s’est emparé de la question.

Michel Kolly, responsable des activités de trading chez Alpiq à Lausanne, détaille une tension déjà perceptible, et qui devrait s’accroître: «Le photovoltaïque produit beaucoup plus que la demande au moment où celle-ci est la plus faible, et beaucoup moins le soir ou l’hiver, quand celle-ci est la plus forte. Sur le marché physique, on constate des pics sur certains quarts d’heure à 1000 euros le MWh, au lieu de 50 en moyenne. Les réserves ordonnées par Swissgrid sont de plus en plus souvent activées, mais les solutions de stockage restent limitées: de l’ordre de quelques heures pour une batterie, à peut-être 15 à 30 jours grâce aux barrages en février. Pas de quoi répondre à un manque structurel prolongé.»

Si la sortie du nucléaire se confirme en Suisse et en Europe, il faudra reconstituer la moitié de l’approvisionnement énergétique du pays d’ici à 2050, sachant qu’aucune baisse significative de la consommation n’est attendue. Pour Michel Kolly, une chose est certaine: «On ne peut pas à la fois arrêter le nucléaire, s’opposer à la construction de parcs éoliens et ne pas avoir d’accord-cadre avec l’UE qui, en régissant l’accès de la Suisse aux capacités d’importation, est essentiel pour obtenir des garanties d’approvisionnement.»

L’absence d’accord-cadre avec l’UE inquiète en effet les professionnels suisses de l’électricité car les marchés et les réseaux, en plein bouleversement, se réorganisent en Europe. Valérie Bourdin, porte-parle de la faîtière AES, déplore que «la Suisse soit de plus en plus exclue de la table des discussions concernant la coopération dans le domaine de la préparation aux risques. Il est pourtant crucial de s’accorder au niveau technique pour pouvoir garantir l’approvisionnement.»

Beaucoup d’espoirs sont placés dans l’autoproduction d’énergie photovoltaïque. Pourtant, une projection du think tank Avenir Suisse montre que même en couvrant la moitié des toits de panneaux photovoltaïques, on ne parviendrait pas à compenser l’arrêt du nucléaire. Valérie Bourdin estime qu’augmenter l’auto-approvisionnement du pays passe par le développement de tous les renouvelables: «Outre un développement fort du photovoltaïque, de l’éolien, de la biomasse et de la géothermie – qui ne représentent que 4% de la production aujourd’hui -, on doit demander un effort supplémentaire à l’hydraulique. Il s’agira par exemple de rehausser les barrages existants, de valoriser les surplus du solaire avec les installations de pompage-turbinage. Ou encore de développer les centrales au fil de l’eau, qui produisent une bande continue.»


En cas de pénurie

(Getty images)

Si une pénurie grave se faisait jour, le régime dit Ostral, prévu par la Confédération, devrait être activé. Les marchés seraient alors suspendus et la distribution électrique directement contingentée par la Confédération. Saunas, escalators, éclairage public, enseignes lumineuses s’éteindraient et des rotations seraient instaurées chez les consommateurs avec des cycles de 4 heures de coupures électriques. Mobilité et économie seraient lourdement impactées, le coût d’un blackout étant évalué entre 2 et 4 milliards par jour.

Dans une interview accordée à la newsletter bulletin.ch, le chef de la commission Ostral, Lukas Küng, déclarait: «Si une pénurie d’électricité survient, la demande en bougies, en lampes frontales, en piles et en batteries externes (power banks) va grimper en flèche. Ces biens seront rapidement en rupture de stock: il est donc judicieux d’en constituer des provisions.»

Joan Plancade
Joan Plancade

JOURNALISTE

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Journaliste économique et d’investigation pour Bilan, observateur critique de la scène tech suisse et internationale, Joan Plancade s’intéresse aux tendances de fonds qui redessinent l’économie et la société. Parmi les premiers journalistes romands à écrire sur la blockchain -Ethereum en particulier- ses sujets de prédilection portent en outre sur l'impact de la digitalisation, les enjeux de la transition énergétique et le marché du travail.

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