Bilan

Le prix de la liberté d’expression

La décision du New York Times de mettre fin à la publication des dessins de presse montre que la liberté d’expression a un coût considérable, au moins symboliquement. Qu’en est-il en Suisse?

Patrick Chapatte regrette l'arrêt des dessins de presse par le New York Times.

Crédits: Eddy Mottaz

C’était une décision qui a provoqué des réactions dans le monde entier : Le New York Times met fin à ses dessins de presse politiques, suite à une caricature controversé du dessinateur portugais Antonio Moreira Antunes. En conséquence, le journal renommé l’a retiré et, quelques semaines plus tard, mit fin aux dessins de presse tout court. Touchés par cette décision sont les deux dessinateurs employés par le New York Times, Heng Kim Song et Patrick Chappatte. Ce dernier est l’un des dessinateurs suisses les plus connus, qui travaille aussi pour Le Temps et la NZZ am Sonntag. Bien que personnellement, il juge que ce dessin controversé n’avait rien à faire dans le New York Times, il voit la décision de supprimer tous les dessins de presse comme un coup porté à la liberté: «C’est un espace de libre expression qui se ferme», confie-t-il à Bilan.

Après avoir publié un manifeste exprimant son regret, il a été surpris par l’écho sur internet et dans la presse mondiale: «Comme si la société sentait qu’on lui enlevait quelque chose qui lui est cher», dit-il. Il ne pense pas que ce choix était motivé par des soucis financiers. «L’année passée, le New York Times a commencé à traduire mes dessins pour les éditions espagnoles et chinoises du journal, donc ça donnait l’impression qu’ils investissaient dans le dessin de presse.» Mais il constate que les éditeurs perdent courage et indépendance: «Ce n’est pas la première fois que les médias reculent face à une critique massive. Par peur de perdre leur lectorat», dit Chappatte.

En Suisse aussi, la décision du New York Times a été vivement discutée; ici, les dessins de presse ont un public fidèle. Cette année, le journal satirique Vigousse fête ses dix ans. Le journal reçoit énormément de retours positifs de la part du lectorat, dit le rédacteur en chef Stéphane Babey. Mais pour eux comme pour tous les autres médias, la pression économique s’est accrue au cours des dernières années : baisse des annonces qui se transfèrent vers Google, Facebook etc., baisse des lecteurs abonnés qui consomment d’avantage d’articles gratuits en ligne, baisse des tirages imprimés et, par conséquence, croissance des coûts de production.

Effet éphémère de solidarité                                                                                                   

Certes, on se rappelle l’effet de soutien après les attentats contre la rédaction de Charlie Hebdo à Paris en janvier 2015 : le nombre d’abonnés du journal satirique avait explosé de 10'000 à 260'000. Aujourd’hui, quatre ans après, leur nombre d’abonnés a chuté à 30'000, et le chiffre d’affaires est retombé dans le rouge, notamment à cause des dépenses beaucoup plus importantes pour la sécurité.

Chez Vigousse, on a également pu constater une montée de soutien après les attentats à Paris, bien que cet effet se soit résorbé de nouveau. «Aujourd’hui, le nombre reste constant autour de 6000 abonnés avec des ventes en kiosque de 1000 à 1200 exemplaires, mais les coûts de production montent», dit Babey. L’hebdomadaire suisse n’a pas besoin de prendre de mesures de sécurité supplémentaires, et pour l’instant les revenus suffisent à couvrir les dépenses.

La Torche 2.0, Maret
La Torche 2.0, Maret

Mais la situation pour les dessinateurs et dessinatrices de presse reste difficile au niveau financier, comme le montre un sondage mené par Bilan : Même si les plus connus sont salariés du journal pour lequel ils dessinent, tous n’arrivent pas à vivre uniquement de leurs dessins pour les médias. «Et pourtant je travaille pour différents hebdomadaires et magazines», dit par exemple le dessinateur jurassien Pitch Comment. «J’arrive à vivre uniquement de mes dessins, mais seulement en mélangeant dessins de presse, BD, illustrations, commandes, etc.» Aussi d’autres dessinateurs suisses ont besoin de commandes supplémentaires pour pouvoir en vivre.

Avec la disparition de L’Hebdo et du Matin, le territoire des dessinateurs de presse en Suisse romande s’est réduit. Bien sûr on trouve aussi des dessins de presse en ligne, mais le grand problème: L’internet ne paye pas. Les revenus des annonces en ligne constituent une fraction des revenus des annonces imprimées. De plus, les lecteurs ne se rendent pas compte de la valeur de l’information en ligne, dit Alexandre Ballaman («Alex») de La Liberté: «La digitalisation est à double tranchant. Elle permet une plus grande diffusion de nos dessins, donc c’est positif. Mais elle induit aussi un sentiment de «gratuité» du dessin, ce qui est dommageable.»

De plus, la digitalisation a donné lieu à l’arrivée d’amateurs. Cette démocratisation d’internet a aussi un impact concret sur le travail des professionnels, comme l’explique Gérald Hermann qui dessine pour la Tribune de Genève: «Lors de grands évènements comme par exemple Notre-Dame en feu, avant que j’arrive au bureau, il y a déjà une revue de dessins parus partout sur le net sur notre site.»

Format innovant mais encore peu populaire

Luc Schindelholz, fondateur de La Torche. (DR)
Luc Schindelholz, fondateur de La Torche. (DR)

Pour répondre aux défis de la digitalisation et pour essayer de monétiser les dessins de presse, le jurassien Luc Schindelholz a créé La Torche 2.0, une application sur smartphone consacrée aux articles satiriques et aux dessins de presse. «Je voulais défendre les dessinateurs et dessinatrices de presse en proposant un format innovant et indépendant.» Lancée en octobre 2017, La Torche est la seule application de satire locale au monde, selon Schindelholz, qui est enseignant et journaliste, et a développé ce projet sur son temps libre avec ses propres économies.

Chaque canton romand y est représenté par une équipe de journalistes et de dessinateurs qui publient du contenu satirique sur la politique et la vie locale. Bien que La Torche existe aussi en tant que site web, le choix d’une application est stratégique, pour pouvoir envoyer des notifications aux lecteurs au lieu d’attendre qu’ils viennent visiter le site, et pour pouvoir introduire un abonnement: 60 francs par an par région, ou 140 francs par an pour toutes les régions. Le feedback, ici aussi, est très positif, se réjouit Schindelholz. Néanmoins, les chiffres sont à la traîne : La Torche compte actuellement autour de 1000 abonnées en total. Il en faudrait 2000 par région pour pouvoir payer aux dessinateurs le montant minimal proposé par le syndicat.

«Honnêtement, je me suis attendu à plus d’abonnés», dit Schindelholz un an et demi après le lancement. Selon lui, l’une des raisons principales est le fait qu’ils ne sont pas assez connus et qu’ils font peu de marketing. Mais qu'il est aussi difficile de toucher la jeune génération: «Il y a plein de jeunes qui aiment beaucoup l’idée quand on la leur explique. Mais quand ils apprennent que c’est payant, ils sont étonnés et ne veulent pas s’abonner.» C’est là le grand problème pour Schindelholz: «Il faut un grand travail d’éducation pour apprendre aux futures générations que l’information, et la défense de la liberté d’expression, a un prix.»

Eva Hirschi

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