Bilan

Le club des femmes cheffes de la Défense

Première conseillère fédérale chargée de l’armée, Viola Amherd n’est de loin pas une exception parmi les pays de l’OTAN et ses alliés. Toutes ont augmenté le budget militaire.

  • Viola Amherd, conseillère fédérale chargée de l’armée et du renseignement.

    Crédits: Ennio Leanza/Keystone
  • Ursula von der Leyen, première femme ministre de la Défense en Allemagne en 2013.

    Crédits: Michel Porro
  • Ine Marie Eriksen Søreide, ministre de la Défense norvégienne entre 2013 et 2017.

    Crédits: Inga Kjer
  • Marillyn Hewson, à la tête de Lockheed Martin, numéro 1 mondial de l’armement.

    Crédits: Andrew Harrer
  • Jeanine Hennis Plasschaert, ministre de la Défense des Pays-Bas de 2012 à 2017.

    Crédits: Thomas F. Starke / Getty
  • Roberta Pinotti, ministre de la Défense du gouvernement italien depuis décembre 2016.

    Crédits: Riccardo De Luca/Anadolu Agency / Getty

Viola Amherd est donc devenue, le 1er janvier 2019, la première conseillère fédérale chargée de l’armée, de l’armement et du renseignement de la Confédération. Pour son tout premier déplacement officiel, le 20 janvier dernier, elle s’est rendue à Vienne. Elle y était conviée par son homologue autrichien Mario Kunasek à une réunion tripartite du «format D-A-CH» avec sa collègue allemande Ursula von der Leyen. Cette dernière y a notamment plaidé en faveur d’une «armée d’Européens». La Suisse en sera-t-elle un jour?
Voici en tout cas Viola Amherd plongée directement dans le bain. Et ses premières remarques indiquent qu’elle y sera sans doute à l’aise. La chose militaire fait son «retour dans la politique», a-t-elle constaté lors de ce forum, de sorte que la défense peut à nouveau recevoir «toute l’attention qu’elle mérite», ce qui est pour elle une «bonne nouvelle». Cette attention se traduira bien entendu dans le budget de notre défense car, comme elle l’a également annoncé à cette occasion, «la sécurité
a un prix».

Si l’augmentation du budget militaire de la Confédération devait se confirmer sous la houlette de Viola Amherd, elle ne serait pas la première femme à y réussir, parfois mieux que ses collègues masculins. Les années Obama en ont apporté la preuve. Sa présidence semble avoir, en effet, sérieusement dynamisé la nomination de femmes aux postes de ministres de la Défense au sein de l’OTAN et de ses partenaires et alliés. Avec elles, les dépenses militaires ont formidablement rebondi, mais tout en douceur. Comme l’explique Alexandra de Hoop Scheffer, directrice de l’antenne parisienne du German Marshall Fund (fondation à laquelle la carrière d’Emmanuel Macron doit beaucoup), ces femmes furent avant tout choisies pour leur aptitude coopérative dans la gestion des augmentations budgétaires de l’OTAN, vers les fameux 2% de PIB, à l’horizon 2025. 

Une longue liste

Et les résultats sont là. Dès 2016, ce sont 10 milliards de dollars de plus que l’OTAN avait déjà concédés à l’industrie militaire, en partie grâce à elles, et d’ici à 2024, ce ne seront pas moins de 266 milliards de dollars de contributions supplémentaires qui sont planifiées. L’Allemande Ursula von der Leyen (en poste depuis 2013) fit à elle seule progresser les dépenses militaires allemandes de 8% sur l’année 2016 et de
4 milliards d’euros supplémentaires en 2018. C’est un peu moins bien qu’Ine Marie Eriksen Søreide, sa jeune collègue norvégienne (en poste de 2012 à 2017), qui afficha un beau 9,8% d’augmentation en un an, majoritairement au profit de Lockheed Martin via la confirmation de commande de 52 F-35. Idem pour la Néerlandaise Jeanine Hennis Plasschaert (2013-2017), qui imposa la première augmentation du budget de la défense des Pays-Bas après vingt-quatre années de baisse, et l’achat, là encore, de chasseurs F-35 et autres hélicoptères Chinook (Boeing). L’Italienne Roberta Pinotti, ancien membre du Parti communiste qui milita pour un «Shengen de la défense», arracha également ses F-35, même si ce fut de haute lutte parlementaire. 

Le fait que la direction de Lockheed Martin, numéro 1 mondial de l’armement, soit entre les mains d’une femme, la très discrète et richissime Marillyn Hewson, n’a évidemment rien pour déplaire à ces acheteuses très coopératives. Il est vrai que la plupart d’entre elles se meuvent en terrain connu, qu’elles ont vécu longuement aux Etats-Unis (comme Ursula von der Leyen) ou y avaient suivi leurs études universitaires, quand elles n’avaient pas appartenu à des ONG connues pour leur influence comme la Macédonienne Radmila Sekerinska (ministre de la Défense depuis 2017) ou la Georgienne Tinatin Khidasheli (ministre en 2015-16) qui ont travaillé au sein du réseau Open Society de George Soros.

De la Française Florence Parly (depuis 2017) à l’Espagnole Carme Chacón (2008-2011), suivie de ses compatriotes María Dolores de Cospedal (2016-2018) et aujourd’hui Margarita Robles; de la Suédoise Karin Enström (2012-2014) à la Slovène Andreja Katič  (2015-2018) et à la Tchèque Karla Slechtova (2017-2018); de la Bosniaque Marina Pendeš (depuis 2015) à l’Albanaise Mimi Kodheli (2013-2017) suivie d’Olta Xhaçka; ou encore en région Asie-Pacifique, de l’Australienne Marise Payne (2015-2018) à la Japonaise Tomomi Inada (2016-2017), toutes ces femmes ont en commun d’avoir dopé les ventes d’armement américain ou gravé dans le titane l’indispensable avancement de «l’interopérabilité» de leur arsenal national avec celui des Etats-Unis, assurant à ces derniers un marché captif. 

Avions de combat, chars...

Or, dès le mois d’octobre 2016, Lockheed Martin décidait de faire entrer ses très coûteux F-35 dans le marché suisse et entamait ses premières démarches auprès du Département fédéral de la défense (DDPS) encore dirigé par Guy Parmelin. Il revient donc aujourd’hui à Viola Amherd d’instruire ce dossier Air 2030, maintenant que les cinq candidats en lice ont déposé leurs actes de candidature, le 25 janvier dernier.
 Il s’agit de l’Eurofighter (consortium européen incluant Airbus), du F/A-18 Super Hornet de Boeing, du Rafale de Dassault, du Gripen E de Saab et du nouveau venu, le F-35A de Lockheed Martin. On doit donc s’attendre, très naturellement, à de passionnants échanges entre Marillyn Hewson et la nouvelle cheffe du DDPS.

En attendant le résultat des tests qui se dérouleront jusqu’en 2020 et l’issue d’une deuxième phase de négociations qui s’ensuivra, pour un budget de 8 milliards de francs (défense anti-aérienne comprise), Viola Amherd devra aussi gérer le remplacement des chars Léopard et M-1009 et donc plaider pour la confirmation d’adaptations budgétaires à la hausse. Un exercice dont ses collègues féminines de l’OTAN l’aideront certainement à se sortir avec succès.

Des dossiers sensibles

Mais pour se faire la main avec le monde feutré du Pentagone, rien de tel qu’un banal accord de recherche
tel que celui annoncé le 13 février 2019. Cette convention à long terme (vingt ans) avec les Etats-Unis, dont la gestion sera déléguée à l’Office fédéral de l’armement (armasuisse), vise à renforcer les transferts de compétences et de technologies entre les Etats-Unis et la Suisse, notamment en matière d’information (le sujet de la censure des «fake news» en ferait partie) et de capteurs à usage militaire et civil, en particulier dans le domaine des armes nucléaires, biologiques et chimiques (NBC). De source informée, on évoque entre autres des programmes de «biosécurité» permettant de prévenir le trafic illicite de produits utilisés en génie génétique et en biologie synthétique à des fins létales, de la recherche en microrobotique et en nanodésalinisation, ou encore en cryptologie d’objets simples.

Si on ajoute à cela le renforcement des effectifs de l’Unité spéciale pour l’étranger (AAD/DRA 10) et la question de son éventuel déploiement au Mali (dont il a été question à Vienne avec sa collègue allemande) pour y protéger les civils suisses engagés dans le Programme européen de formation de l’armée malienne, avec l’enjeu de neutralité qui en émergerait, on n’aura encore qu’une idée très partielle de ce «retour de la chose militaire en politique» qui attend effectivement Viola Amherd sur son bureau. 

Arnaud Dotézac

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