Bilan

Le capitalisme sous le feu des critiques

En relisant l’interview d’André Gorz parue en 1989, on y retrouve la dénonciation des mêmes impasses sociales qu’affrontent aujourd’hui les pays développés, notamment de fortes inégalités.

Le penseur français André Gorz (1923-2007) dans sa maison en Bourgogne en 1990.

Crédits: Lillian Birnbaum/Bridgeman Images

Il y a trente ans, Bilan donnait la parole à André Gorz. Le philosophe socialiste et humaniste français, qui avait fait partie de la rédaction en chef du Nouvel Obs, se livrait à 65 ans à une critique du capitalisme, décelant les germes d’une détérioration des conditions sociales de la masse des salariés dans les économies développées (lire l’encadré). Son interview évoque déjà l’idée de taxer les robots (en 1989!), et aussi la nécessité que les salariés travaillent moins d’heures et répartissent différemment leur temps entre travail et vie culturelle «non marchande». 

Des idées qui s’avèrent d’actualité aujourd’hui, après une période marquée par des débats sur le bien-fondé du revenu de base universel, la robotisation accrue du travail, la colère des classes populaires, l’élection de Donald Trump et le vote du Brexit en 2016, les soulèvements des Gilets jaunes en France en 2018-2019, et la victoire du parti de Marine Le Pen au Parlement européen en ce mois de mai 2019.  

De l’euphorie aux dures réalités

La critique du capitalisme avait pris une longue pause après les années 1980. Au début des années 1990, une période d’euphorie s’est ouverte après la chute du mur de Berlin, alors qu’on assistait à la validation magistrale du système capitaliste et libéral. Elle s’est accompagnée d’un fabuleux essor boursier et d’une forte expansion des échanges commerciaux mondiaux. 

Cet optimisme a toutefois pris fin au début des années 2000, avec un enchaînement de crises financières (crise asiatique, bulle internet, krachs immobiliers), qui ont révélé certaines fissures dans le vernis du capitalisme dérégulé qui avait alors conquis la planète. Une nouvelle bulle spéculative, plus conséquente que les précédentes, enflait aux Etats-Unis: la spéculation sur l’immobilier subprime, qui a débouché sur la plus grande crise financière de l’histoire, avec plus de 40 millions d’Américains réduits à la soupe populaire à la suite de la saisie de leurs biens. 

C’est à partir de cette crise de 2008 qu’a émergé une critique plus radicale et permanente du capitalisme, aidée par l’émergence de mouvements comme «Occupy Wall Street». Au même moment, la révélation du creusement des inégalités de richesses a favorisé une intensification de la critique. Après les sauvetages très impopulaires des banques du monde occidental, la guerre contre l’évasion fiscale et contre les paradis fiscaux a permis aux gouvernements d’améliorer leur popularité avec la «chasse aux riches». 

A cette époque de l’après-crise, par crainte éventuelle d’un sentiment antiriches ou par réel souci pour les moins favorisés, les milliardaires américains Warren Buffett et Bill Gates ont plaidé pour un système fiscal plus équitable et se sont engagés en 2010 à céder la majeure partie de leur fortune à des fondations philanthropiques. Le premier (surnommé l’«oracle d’Omaha») a admis qu’il payait un taux d’imposition moins élevé que sa secrétaire. 

Politique des «portes dérobées»

Plus tard, une enquête de 2018 allait cependant révéler que les discours des milliardaires contredisaient leurs efforts réels d’influencer la politique américaine, qui allaient toujours dans le sens d’une réduction de leur propre imposition. Cette étude, menée par trois chercheurs de Northwestern University, et coauteurs de l’ouvrage Billionaires and Stealth Politics, est parue dans The Guardian. Elle explique que la vaste majorité des milliardaires américains financent les candidats républicains les plus conservateurs, aux politiques antisociales et dérégulatrices, contrairement à ce que peuvent laisser croire des déclarations à tonalité sociale d’un Buffett ou d’un Gates. 

Sauf que rien ne transparaît en public. Les 100 plus riches Américains financent pour l’essentiel, à l’aide de sommes considérables, les politiques qui œuvrent à la baisse des impôts sur les successions, mais aussi les coupes dans les prestations sociales, et dans les aides à l’emploi, à la santé et aux retraites. Fait notable, 97% de ces milliardaires n’ont jamais exprimé en public ni dans les médias la moindre opinion contre la sécurité sociale. Une politique des «portes dérobées» qui menace la démocratie, selon les auteurs du rapport. 

Ces constats corroborent les travaux précédents de Francis Fukuyama. Dans un numéro du magazine The American Interest de janvier 2011, l’influent auteur et politologue, proche du Parti républicain et auteur du bestseller La fin de l’histoire, avait théorisé le concept de ploutocratie américaine, définie comme l’exercice d’une influence disproportionnée de la classe des plus riches sur la politique des Etats-Unis en faveur de ses propres intérêts. 

La finance dans le viseur

Mais ce sont aussi de proéminents économistes qui ont alimenté la critique des inégalités créées par le capitalisme dans sa forme actuelle. Joseph Stiglitz, Prix Nobel d’économie, a signé en 2012 un ouvrage (The Price of inequality) où il explique les effets destructeurs des inégalités, qu’il juge fatales à l’économie. Une critique majeure est aussi venue de l’économiste français Thomas Piketty qui a démontré en 2013 l’écart historiquement élevé entre la rémunération du capital et celle du travail, dans son ouvrage Le capital au XXIe siècle. Salué aux Etats-Unis, notamment par Joseph Stiglitz, son livre a stimulé le débat sur la question des inégalités, sans toutefois que le Parti démocrate américain ne s’empare efficacement du sujet, ce qui contribuera à l’échec d’Hillary Clinton face à Donald Trump aux présidentielles de  2016. 

Une critique plus radicale s’est entretemps exprimée en France dans les rangs de la gauche à partir de 2008, notamment avec Frédéric Lordon, sociologue et économiste, chercheur au CSE et directeur de recherche au CNRS, qui a plaidé pour l’abolition de la Bourse dans Le Monde diplomatique et publié un ouvrage, Capitalisme, désir et servitude, paru en 2010. Membre des Economistes Atterrés, il est l’une des figures de ce collectif qui pense l’économie de manière critique et envisage des réformes radicales. 

Le politologue et philosophe Luc Ferry, qui a été ministre sous Jacques Chirac, a aussi posé une pierre à l’édifice en décrivant dans un livre l’«ultracapitalisme» de l’économie du partage, popularisée par Airbnb, Blablacar ou Uber qui, derrière les «idéaux postcapitalistes de collaboration», cache une réalité de «marchandisation, dérégulation et dumping social». Citons encore Alain Cotta, professeur à HEC Paris et à l’Université Paris-Dauphine, qui a signé un ouvrage plus mesuré mais qui n’en constitue pas moins une mise en garde, sur L’hypercapitalisme mondial

Une microtaxe contre la spéculation?

Plus près de chez nous, Marc Chesney, auteur en 2017 de La crise permanente, ouvrage qui dénonce la culture spéculative très avancée du monde financier, passe aux actes: le professeur de finance à l’Université de Zurich vient de lancer avec quatre autres personnes une initiative populaire en Suisse en faveur d’une microtaxe sur les transactions électroniques, qui pourrait affecter en premier lieu le trading à haute fréquence. 


«Miné par des contradictions internes» 

En 1989 En visionnaire, André Gorz prédisait dans le premier numéro de Bilan que l’homme serait de plus en plus remplacé par la machine et que les coûts salariaux allaient baisser. Les faits lui donnent raison: on a bien assisté, depuis trois décennies, à une stagnation des petits et moyens salaires dans le monde développé, récemment traitée dans un dossier de Bilan. Sa description d’alors décrit bien 2019: «On retrouve (…), d’un côté, un noyau toujours plus restreint de travailleurs stables bénéficiant de garanties sociales, de l’autre, une masse croissante de travailleurs à temps partiel et de travailleurs occasionnels mal payés.» Temps partiels et salaires minimaux permettaient de réduire le chômage qui, sinon, aurait dépassé les 30% en Grande-Bretagne, selon le penseur français. Il prônait de permettre aux travailleurs de décider librement de leur emploi du temps, ou de réduire le temps de travail, afin de privilégier un type de société où les valeurs culturelles et sociétales priment sur valeurs économiques et consuméristes. 

Zaki Myret
Myret Zaki

RÉDACTRICE EN CHEF DE BILAN de 2014 à 2019

Lui écrire

En 1997, Myret Zaki fait ses débuts dans la banque privée genevoise Lombard Odier Darier Hentsch & Cie. Puis, dès 2001, elle dirige les pages et suppléments financiers du quotidien Le Temps. En octobre 2008, elle publie son premier ouvrage, "UBS, les dessous d'un scandale", qui raconte comment la banque suisse est mise en difficulté par les autorités américaines dans plusieurs affaires d'évasion fiscale aux États-Unis et surtout par la crise des subprimes. Elle obtient le prix de Journaliste Suisse 2008 de Schweizer Journalist. En janvier 2010, Myret devient rédactrice en chef adjointe du magazine Bilan. Cette année-là, elle publie "Le Secret bancaire est mort, vive l'évasion fiscale" où elle expose la guerre économique qui a mené la Suisse à abandonner son secret bancaire. En 2011, elle publie "La fin du dollar" qui prédit la fin de la monnaie américaine à cause de sa dévaluation prolongée et de la dérive monétaire de la Réserve fédérale. En 2014, Myret est nommée rédactrice en chef de Bilan. Elle quitte ce poste en mai 2019.

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