Bilan

Le capitalisme libéral n’est plus qu’un mythe

Critiqué pour ses excès, le système capitaliste n’a pourtant rien de libéral depuis vingt ans, particulièrement aux états-Unis. en réalité, on glisse vers des oligopoles qui doivent beaucoup aux aides de l’état. Par Jean-Philippe Buchs et Myret Zaki

Crédits: Vectorlab/Depositphotos

Le vrai visagedes économies modernes

Notre époque est celle d’une libération de la parole critique à l’encontre du capitalisme, dans sa version occidentale et libérale. S’il est remis en question, c’est parce que ce modèle est jugé à la fois pour ses dégâts sociaux, largement documentés, mais aussi environnementaux désormais.

Par extension, c’est le néolibéralisme qui est en ligne de mire. Version la plus extrême du capitalisme, il s’attaque plus frontalement au secteur public et à l’Etat providence (protections sociales, salaire minimal, impôt progressif, régulation de la finance), et prône une extension des mécanismes du libre marché à tous les domaines de la société, sans souci particulier pour une responsabilité sociale allant au-delà de la seule valeur actionnariale.

Des économistes très critiques

Cette doctrine qui a prévalu en Occident depuis l’après-guerre compte de moins en moins d’adeptes. «La faillite du néolibéralisme a été démontrée par les chiffres», commente l’économiste nobélisé Joseph Stiglitz, auteur des ouvrages Peuple, pouvoir et profits et Le prix de l’inégalité: «Le néolibéralisme promettait une croissance plus rapide, avec des bénéfices qui ruisselleraient jusqu’en bas de l’échelle; il disait que pour y arriver, les travailleurs devaient accepter des salaires plus bas et les citoyens devaient accepter des coupes dans d’importants programmes publics. Mais après quarante ans, les chiffres sont là: la croissance a ralenti, et les fruits de cette croissance sont revenus de façon démesurée à un très petit nombre d’individus au sommet de l’échelle. Les salaires ont stagné tandis que la bourse a explosé, les revenus et la fortune ont ruisselé vers le haut plutôt que vers le bas.»

Un autre Prix Nobel américain, Robert James Shiller, avait révélé les failles de la théorie des marchés efficients avant même la bulle immobilière américaine de 2008 et avait prédit le krach. Joseph Stiglitz conclut, dans un éditorial publié le 4 novembre: «Nous vivons à présent les conséquences politiques de la grande déception des peuples: perte de confiance dans les élites, dans les sciences économiques sur lesquelles le néolibéralisme a reposé, et dans le système politique corrompu par l’argent qui a rendu tout cela possible.»

D’autres économistes influents, dont Thomas Piketty, présentés plus loin dans ce dossier, cherchent des solutions aux excès du libéralisme, aux inégalités, aux dérives des entreprises en position dominante, au coût écologique de la croissance et à l’échec d’une certaine science économique déconnectée des réalités. Marc Chesney, professeur de finance à l’Université de Zurich, critique la manière dont on continue à enseigner l’économie, alors que les limites de la théorie de l’efficience des marchés ne sont plus à démontrer. Récemment interviewé par la RTS, il estime que cette pensée dominante porte une responsabilité dans la crise financière de 2008 et que les concepts et théories utilisés en finance ne sont plus adaptés.

Potentiel d’explosion sociale

Alors que le Fonds monétaire international (FMI) et l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) ont mis en garde contre le creusement des inégalités, des CEO de grands groupes ont rejoint le concert des critiques, s’affirmant engagés pour un capitalisme plus responsable. Fait éloquent, le Prix Nobel d’économie décerné en 2019 a récompensé des travaux portant sur la réduction de la pauvreté, quand le Prix Nobel de 1987 avait primé des contributions à la théorie de la croissance économique.

De même, et à contre-courant des louanges classiques tissées au capitalisme parce qu’il a «sorti des millions de gens de la pauvreté», Bernard Thibault, ancien secrétaire général de la CGT (syndicat français de salariés) et administrateur de l’Organisation internationale du travail, dénonce une autre réalité. Son dernier livre, La troisième guerre mondiale est sociale, présenté sur France Culture, évoque un chômage qui augmente dans le monde, des travailleurs qui, à 40%, n’ont pas de contrat de travail, des dizaines de millions d’enfants contraints de travailler, près d’un milliard et demi de personnes vivant avec moins de 4,50 euros par jour, 70% de la population mondiale sans système de protection sociale et une Europe où les droits sociaux sont désormais perçus comme des «privilèges» d’un autre temps.

Pourquoi cette situation? Quelles en sont les origines, qui en est responsable et comment peut-on en sortir? s’interroge France Culture. La réponse tient en quelques mots: le système actuel n’a rien du capitalisme libéral. Peu analysé, ce fait explique les déséquilibres aigus des économies occidentales. Il s’illustre par la forte consanguinité qui caractérise les relations entre Etat et secteur privé, en contraste flagrant avec tout ce que suppose le mythe du capitalisme libéral.

Trois ouvrages récents font littéralement voler le mythe capitaliste en éclats: les Etats-Unis, première économie mondiale, ont cessé d’être une économie libérale depuis au moins vingt ans. Ces dernières années, l’Etat est intervenu sans cesse, non pas seulement lors des crises, mais même dans la genèse des géants de la Silicon Valley, qui lui doivent l’innovation et la prise de risque initiale, contrairement à ce que pense une majorité d’observateurs. Nous vivons depuis plus de deux décennies dans un régime capitaliste de type oligarchique, sans libre concurrence, sans réelle économie de marché, dominé par quelques acteurs en situation d’oligopole, sans les prises de risque et de responsabilité individuelles associées à leur statut.

Aux Etats-Unis, la concurrence est faussée. Ainsi, deux groupes contrôlent 90% du marché de la bière. (Crédits: Daniel Acker/Bloomberg via Getty Images)

Montée des oligopoles aux Etats-Unis

Les Etats-Unis, en particulier, ont connu une «grande inversion» depuis vingt ans, explique Thomas Philippon, professeur de finance à la Stern School of Business de l’Université de New York, dans son ouvrage The Great Reversal, How America Gave Up On Free Markets (2019). Le lieu commun est que les marchés y sont les plus compétitifs du monde et qu’il y est très facile de démarrer une entreprise. Rien de tout cela n’est vrai aujourd’hui: en analysant les données, l’économiste était le premier surpris de constater à quel point le libre jeu du marché et de la concurrence y est faussé.

Tout est parti d’une interrogation chez Thomas Philippon, qui siège aussi au conseil de la Réserve fédérale de New York: pourquoi les forfaits téléphoniques aux Etats-Unis sont-ils beaucoup plus chers qu’en Europe aujourd’hui? Son enquête révèle, secteur après secteur, une concentration industrielle aux Etats-Unis nettement plus forte qu’il y a vingt ans, avec des acteurs toujours plus gros et moins nombreux. Le capitalisme libéral n’y est plus qu’un mythe bien entretenu.

Le changement a été graduel, mais à 180 degrés: il y a vingt ans aux Etats-Unis, les forfaits téléphoniques mensuels étaient moins chers qu’en Europe, tout comme les prix des billets d’avion et des laptops (qui étaient 30% meilleur marché qu’en France). Tout s’est inversé dans les 15-20 années qui ont suivi: l’Europe et aussi l’Asie sont devenues beaucoup moins chères que les Etats-Unis pour l’accès à internet, les forfaits mobiles et les billets d’avion, tandis que les laptops sont à des prix comparables. Qui l’eût cru? L’Europe surtout, depuis longtemps critiquée pour son manque de concurrence et ses cartels, s’en sort mieux au jeu de la libre concurrence que le pays des startups et des millionnaires trentenaires.

Explication: la montée des oligopoles aux Etats-Unis, qui font du lobbying intense auprès des politiciens et financent leurs campagnes, dans le but de se protéger et d’accroître leur marge bénéficiaire. Aux Etats-Unis, politique et business ne font plus qu’un. Les contributions de campagne y sont 50 fois plus importantes que dans la plupart des pays d’Europe. Avec pour effet d’ériger des barrières à l’entrée pour les nouveaux arrivés, d’affaiblir les règles anticartels, d’entraver la concurrence par des régulations, d’étouffer les PME et de faire monter les prix à la consommation.

Thomas Philippon calcule que cette situation anticoncurrentielle a coûté aux salariés américains 1500 milliards de dollars de revenus, soit plus que la croissance totale des salaires réels cumulés entre 2012 et 2018. Une évolution à observer de près, sachant que l’Europe a tendance à suivre les Etats-Unis avec quelques années d’écart. Nous avions par ailleurs analysé dans un dossier de Bilan de février 2019 combien les lobbies ont gagné en importance à Bruxelles («Lobbies: le culte du secret»).

La concentration aux Etats-Unis s’observe aussi dans la high-tech: la capitalisation boursière combinée de Microsoft et d’Apple pèse 250 milliards de dollars de plus que la totalité de la Bourse allemande! Les mastodontes Google, Apple, Facebook et Amazon ont pu entrer sur le marché à la faveur des lois anticartels des années 1990, et paradoxalement, ces mêmes groupes font à présent du lobbying pour se soustraire à ces mêmes lois et empêcher d’autres acteurs d’entrer. Avec leurs positions dominantes, les GAFA pourraient se permettre un service médiocre ou des protections déficientes des données des utilisateurs, estime Thomas Philippon, faisant longuement la démonstration de l’aberration économique des monopoles ou oligopoles.

Un autre livre paru fin 2018 fait le même constat: The Myth of Capitalism: Monopolies and the Death of Competition. Son auteur, Jonathan Tepper, ancien trader de Lehman Brothers, décrit une économie américaine de toutes les concentrations, antithèse d’un marché concurrentiel: quatre compagnies aériennes dominent le trafic aérien aux Etats-Unis; deux groupes contrôlent 90% du marché américain de la bière, cinq banques contrôlent la moitié des actifs bancaires du pays, plus des trois quarts des ménages ayant l’internet à grande vitesse ont le même fournisseur. Et dans plusieurs Etats américains, les deux plus gros assureurs du pays trustent 80 à 90% du marché.

Le rôle prépondérant de l’Etat

Dans un essai tout aussi documenté, The Entrepreneurial State, publié en 2013 et réédité en 2018, la professeure d’économie britannique Mariana Mazzucato arrive à la conclusion très surprenante mais indubitable que le principal moteur de l’innovation et de la prise de risque aux Etats-Unis n’a jamais été autre que... l’Etat.

Là aussi, les poncifs habituels sur la supériorité californienne volent en éclats. L’algorithme de recherche de Google, rappelle-t-elle, a été initialement financé par la National Science Foundation, une agence publique américaine. Le géant des voitures électriques Tesla peinait à lever des fonds jusqu’à ce qu’il reçoive un prêt de 465 millions de dollars du Département américain de l’énergie. Les trois entreprises d’Elon Musk, Tesla, SolarCity et SpaceX, ont ensemble bénéficié de quelque 5 milliards de dollars de soutien public sous formes diverses. Chacune des technologies qu’utilise Apple dans l’iPhone a été rendue possible grâce aux contributions de recherche du CERN, du Département américain de la défense, de la National Science Foundation, de la CIA, de l’Université Stanford ou de la DARPA (Defense Advanced Research Projects Agency). Cette dernière a investi des milliards dans les prototypes qui ont précédé des technologies commerciales comme le Windows de Microsoft, la vidéoconférence, Google Maps, Linux ou le cloud. Aucun de ces géants n’aurait pu consentir lui-même ces investissements massifs qui ont propulsé les révolutions informatique, internet et digitale.

«Il est important de comprendre le caractère «collectif» de l’innovation», souligne-t-elle dans son ouvrage. Sa position est que si l’Etat prend de gros risques initiaux que le secteur privé ne veut pas prendre, alors il doit engranger un retour sur cette prise de risque, ce qui serait économiquement plus juste et essentiel pour la durabilité du cycle d’innovation. En attendant, attribuer l’entier du génie de l’innovation aux seuls fondateurs de startups technologiques a permis à ces derniers de faire du lobbying plus efficacement pour des déréglementations et des impôts bas ou quasi inexistants, mais ce n’était là qu’une largesse de plus arrachée à l’Etat.

Quant au secteur pharmaceutique américain, il reçoit quelque 32 milliards de dollars par an de financement pour l’innovation de la part du gouvernement. Là aussi, cette aide profite aux actionnaires privés, tandis que le contribuable, qui a financé une bonne part de ces profits, se retrouve à acheter des médicaments, même vitaux, à des prix très élevés, déplore Mariana Mazzucato. Le public agit donc comme un investisseur de la première heure dans la recherche, qui finit par produire des médicaments hautement lucratifs, sans aucun retour pour le public sur cet investissement.

Les entreprises d’Elon Musk, comme SpaceX, ont bénéficié de 5 milliards de dollars de soutien public. (Crédits: SpaceX)

Ce livre incontournable établit, avec faits à l’appui, l’étendue insoupçonnée de l’Etat dans les plus grandes réussites du système capitaliste. Ce rôle est positif en ce qu’il a permis d’apporter le soutien le plus important à la recherche fondamentale et à l’innovation. Mais pour Mariana Mazzucato, l’Etat entrepreneurial doit récolter le fruit de ses prises de risque, jusqu’ici non rémunérées. Se contenter de subventions à sens unique crée un processus «parasitaire»: ces coups de pouce accroissent la valorisation des entreprises privées, puis cette valeur est convertie en gains exclusivement privés. Les salariés ont peu bénéficié, ces dernières années, de la croissance des entreprises cotées en bourse, les bénéfices ayant été moins consacrés à des augmentations de salaire qu’à des versements de dividende. En outre, les entreprises de l’indice S&P 500 ont utilisé une large part de leurs profits pour racheter leurs propres actions sur le marché, plutôt que pour investir en R&D. Le rachat d’actions propres permet de doper le bénéfice par action.

Système asymétrique

Investissements publics, bénéfices privés: de ces ouvrages émerge l’image sans fard d’une économie capitaliste lourdement assistée par l’Etat, où le gouvernement fournit des ressources publiques sans contrepartie à l’économie privée, aide les entreprises à gagner, prend les risques initiaux et les pertes à leur place dans des proportions trop souvent mésestimées. Le diagnostic révèle un système asymétrique, moins rationnel que les postulats de base d’une économie libérale, qui, en capturant des ressources publiques au profit d’actionnaires privés, contribue à créer un marché de type oligopolistique qu’incarne le plus purement l’économie américaine aujourd’hui. Le régime est miné par les mauvaises incitations, l’aléa moral, les situations de capture institutionnelle, l’absence de mécanismes de sanction opérants, l’asymétrie de rendements privés sur risque public, la forte accélération des inégalités, et in fine le potentiel d’explosion sociale et de grandes inefficiences économiques.

Ces auteurs nous permettent d’établir le bon diagnostic, de voir le vrai visage des économies modernes, et d’apprécier correctement les contributions des différents acteurs de l’économie aux richesses produites. Dans une économie de marché pure, l’entrepreneur finance son entreprise avec l’aide d’investisseurs privés; il prend ses propres risques, essuie ses pertes, paie ses coûts et investissements, récolte ses propres gains. Dans une économie capitaliste de type étatiste, les contributions publiques aux entreprises seraient nécessairement payées en retour. Dans le système actuel, l’interventionnisme – non payé en retour – de l’Etat en faveur de l’économie privée accentue les inégalités et élimine la responsabilité consubstantielle au capitalisme libéral.


«Il faut repenser la science économique»

(Crédits: Dr)

Devant la complexité des enjeux, on ne peut pas appréhender le fonctionnement de l’économie uniquement par des théories abstraites, estime le professeur genevois Beat Bürgenmeier.

Dans son ouvrage «L’économie au pluriel» (lire p. 30), Beat Bürgenmeier, professeur émérite de l’Université de Genève, défend une approche interdisciplinaire de l’économie. Selon lui, elle seule peut relever les défis de la transition écologique et des inégalités sociales.

La crise de 2007-2008 constitue-t-elle une défaite cinglante pour la science économique?

Elle marque plutôt l’échec de la pensée unique. Autrement dit, de ce modèle qui domine la science économique et qui est encore à l’origine de nombreuses prescriptions de politique économique. Selon ses théoriciens, la concurrence, la globalisation, la flexibilité du marché du travail, la baisse des impôts, moins d’Etat et plus de marché constituent la clé des succès d’un pays. Ce qui est grave, c’est que l’enseignement académique a soutenu cette doxa.

Ce modèle n’a donc pas évolué?

En se fondant sur une enquête qui porte sur une centaine de programmes d’études universitaires dans douze pays, des étudiants se sont plaints d’un véritable lavage de cerveau leur imposant une pensée unique au lieu de les inciter à une réflexion critique. Leur mobilisation m’a motivé à écrire cet ouvrage. On ne peut pas appréhender le fonctionnement de l’économie uniquement par des théories abstraites qui distillent des lois universelles valables dans n’importe quel contexte. Dire que le marché a toujours raison est une ânerie.

Les chaires financées par des acteurs économiques contribuent-elles à figer l’enseignement au profit des milieux des affaires?

Certainement. Un professeur profitant d’un financement privé est implicitement dépendant de son donateur. C’est une relation ambiguë qui peut se répercuter sur l’orientation de son enseignement.

Vous affirmez que l’ambition scientifique de la science économique nous mène dans une impasse. Pourquoi?

Son objectif, qui est d’être évaluée selon les critères en vigueur dans les sciences exactes, conduit les chercheurs à travailler sur des modèles – par exemple le fonctionnement idéalisé d’un marché. Pour vérifier leur validité, ils les testent empiriquement avec des méthodes quantitatives. Or, leur méthodologie est peu pertinente car elle exclut tout ce qui peut perturber cette modélisation comme le bien-être, la qualité de l’air et ses incidences sur la santé et ses coûts, le degré des inégalités, etc. On ne peut plus penser l’économie sans ces variables.

C’est pour cette raison que vous défendez l’interdisciplinarité entre la science économique et les sciences sociales...

Cette interdisciplinarité doit permettre aux chercheurs d’aboutir à des prescriptions les plus pertinentes possible en matière de politique économique. Pour soutenir la transition écologique sans tomber dans les travers idéologiques de la décroissance et sans opposer le tout écologique au tout économique, il est nécessaire de repenser les fondements de la science économique. Devant la complexité des enjeux, l’ouverture aux autres disciplines est plus que jamais nécessaire.

En 2013, l’Université de Genève a réorganisé la Faculté des sciences économiques et sociales en deux pôles. D’un côté, la Faculté d’économie et de management. De l’autre, la Faculté des sciences de la société. Pourquoi continuez-vous à dire que c’était une erreur?

Je constate que cette réorganisation a eu pour conséquence un appauvrissement de l’approche interdisciplinaire. C’est d’autant plus regrettable que, dans le contexte du développement durable dont certains acteurs locaux veulent faire de Genève la capitale internationale, sa haute école aurait pu devenir un pôle d’excellence dans ce domaine, grâce à son expertise socio-économique. Mais il n’est jamais trop tard pour corriger les erreurs.


Réformer le capitalisme

Beat Bürgenmeier: «Un défi intellectuel sans précédent»

(Crédits: Dr)

Dans «L’économie au pluriel»*, Beat Bürgenmeier dresse un réquisitoire contre la pensée unique et un plaidoyer pour un libéralisme qui reconnaît la nécessité d’un Etat fort capable d’imposer les mêmes règles à tous. «L’ambition scientifique de la science économique dominante, qui étend irrésistiblement son pouvoir dans tous les domaines de la vie en commun, nous mène dans une impasse», constate le professeur émérite de l’Université de Genève. Selon lui, la science économique se trouve devant un «défi intellectuel sans précédent». Il estime qu’«elle ne peut plus prétendre analyser l’économie pour elle-même. Elle doit se montrer capable de proposer des recommandations opérationnelles pour réussir une transition écologique et sociale perçue comme juste.» Son ouvrage s’intéresse ainsi à la politique économique dans une optique sociale et environnementale en prenant en compte l’apport provenant d’autres disciplines. Comme les réformes menées pour une plus grande efficacité économique ont abouti à une augmentation des inégalités sociales, il faut réorienter la politique économique.

Cette obligation s’impose aussi pour une autre raison. «La protection de notre environnement naturel dominera à l’avenir le vieux conflit entre l’économie et le social», affirme Beat Bürgenmeier. Le prélèvement de taxes environnementales nécessite la prise en compte de l’aspect social. La politique monétaire des banques centrales ainsi que la politique budgétaire et financière des collectivités publiques peuvent jouer un rôle clé. Encore faut-il que tous les acteurs parviennent à s’entendre pour trouver des compromis.

* Beat Bürgenmeier: «L’économie au pluriel: les théories économiques face aux défis environnementaux et sociaux», Editions Mardaga, 192 pages, oct. 2019.


L’avis d’André Mach, professeur à l’Institut d’études politiques de l’Université de Lausanne:

Les principales forces de ce livre: Sa critique des dérives de la science économique dominante. Son ouverture interdisciplinaire: les phénomènes économiques sont insérés dans un certain contexte culturel, social et politique et la prise en considération de ces dimensions est indispensable pour comprendre l’évolution économique. Une écriture claire et synthétique.

Sa principale faiblesse: Fait preuve d’une certaine naïveté sur la capacité d’une science économique, même renouvelée, à impulser les réformes nécessaires pour faire face aux défis des inégalités sociales et du changement climatique.


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Jeremy Rifkin: «vers un changement radical»

Jeremy Rifkin a conservé son sens de la provocation. Dans «Le new deal vert mondial»*, il affirme que la civilisation fossile s’effondrera d’ici à 2028. Son coût devient en effet chaque année plus élevé, alors que le prix des énergies renouvelables ne cesse de baisser. Un signe ne trompe pas: les fonds de pension ont commencé à retirer leurs parts dans les industries fossiles pour les réinvestir dans l’économie verte et intelligente.

Selon l’essayiste américain, chaque révolution industrielle repose sur trois éléments qui interagissent pour que le système fonctionne comme un tout: «Un médium de communication, une source d’énergie et un mécanisme de transport.» Aujourd’hui, internet, l’électricité d’origine solaire et éolienne produite de manière décentralisée et les véhicules autonomes donnent naissance à la troisième révolution industrielle. Selon Jeremy Rifkin, le new deal vert, qui vise à interconnecter les objets, les bâtiments et les véhicules aux sources d’énergie renouvelable, «est avant tout une question d’infrastructure». Pour financer les investissements, il compte sur l’argent public, mais surtout sur les fonds de pension et leur patrimoine de 41 000 milliards de dollars. Cette mutation permettra de faire face au changement climatique. «Dans cette économie verte numérique, le coût marginal de certains biens et services sera proche de zéro, ce qui obligera à un changement radical du système capitaliste», assène Jeremy Rifkin.

*Jeremy Rifkin: «Le new deal vert mondial: pourquoi la civilisation fossile va disparaître; le plan économique pour sauver la vie sur Terre», Editions Les Liens qui libèrent, 304 pages, oct. 2019.


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L’avis de Suren Erkman, professeur à la Faculté des géosciences et de l’environnement de l’Université de Lausanne: «Jeremy Rifkin conserve son sens de la rhétorique appliquée à quelques grandes tendances, vraisemblables (voire triviales), mais choisies et présentées de façon très sélective. Ouvrage après ouvrage, il construit des récits sur l’avenir du système économique qui condensent habilement certains thèmes en vogue et peuvent inspirer (voire impressionner) certains. Mais sur le fond, ses affirmations à l’emporte-pièce, ses généralisations et approximations ne convaincront guère les praticiens confrontés aux réalités du terrain.»


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Joseph Stiglitz: «Le capitalisme est un mélange de marchés privés et d’état»

Le néolibéralisme, qui se caractérise par moins d’impôts pour les riches, la dérégulation des marchés financiers et une mondialisation à outrance, s’est soldé par un échec spectaculaire. Dans «Peuple, pouvoir & profits»*, Joseph Stiglitz se livre à une critique acide du capitalisme américain qui concerne, par extension, les autres économies avancées. Selon le Prix Nobel d’économie 2001, leurs dérives se sont répercutées négativement sur la cohésion sociale, la confiance et la performance économique. «Parmi les problèmes qui accablent notre société, affirme-t-il, beaucoup ont été créés par les marchés et par le secteur privé – de la pollution démesurée à l’instabilité financière et à l’inégalité sociale.»

L’économiste américain livre un plaidoyer pour restaurer l’équilibre entre l’Etat, les marchés et la société civile. Objectif: parvenir à un nouveau contrat social. L’Etat a le devoir de protéger l’environnement, d’assurer la justice sociale et économique et de promouvoir une société de la connaissance par ses investissements dans la recherche fondamentale et la technologie. «Cessons de croire que l’Etat est toujours et partout inefficace et oppresseur», insiste Joseph Stiglitz.

Pour démanteler les obstacles à la croissance et à l’égalité et créer de la richesse au profit de tous, l’économiste estime qu’il faut lutter contre les rentes acquises par les entreprises en position dominante, renforcer le pouvoir de négociation des travailleurs, soutenir davantage la recherche fondamentale, encourager les entreprises privées à s’orienter vers la création de richesses plutôt que vers la recherche de rente. «Les économies capitalistes ont toujours été un mélange de marchés privés et d’Etat. La question n’est pas: les marchés ou l’Etat? C’est: comment combiner les deux pour obtenir le meilleur résultat social?», affirme Joseph Stiglitz.

Selon lui, une société moins divisée et une économie plus égalitaire fonctionnent mieux.

*Joseph Stiglitz: «Peuple, pouvoir & profits: le capitalisme à l’heure de l’exaspération sociale», Editions Les Liens qui libèrent, 416 pages, sept. 2019.


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L’avis de Sergio Rossi, professeur de macroéconomie et d’économie monétaire à l’Université de Fribourg: Sa principale force: «Cet ouvrage a le mérite de mettre en lumière les défauts majeurs de la pensée dominante sur le plan économique et d’expliquer l’importance du rôle de l’Etat dans le système économique contemporain.»

Sa principale faiblesse: «Elle est liée à l’absence d’une analyse approfondie du rôle du système bancaire à la fois dans l’ouverture de lignes de crédit pour soutenir l’activité économique de manière durable sans nuire à l’environnement et en ce qui concerne les choix de politique monétaire affectant le climat et la distribution du revenu dans le monde entier.»


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Thomas Piketty: «L’inégalité est idéologique et politique»

Dans son nouveau livre «Capital et idéologie»*, Thomas Piketty dénonce la sacralisation de la propriété privée et l’hyperconcentration de la richesse. Entre 1980 et 2018, la part de la croissance mondiale des revenus captée par 1% des plus riches du monde s’est élevée à 27% contre 12% pour les 50% les plus pauvres. L’histoire des régimes inégalitaires dans différentes parties du monde que l’économiste français décrit dans son ouvrage lui fait dire que «l’inégalité n’est pas économique ou technologique: elle est idéologique et politique

Sa thèse centrale postule le dépassement du capitalisme et de la propriété privée par le socialisme participatif. Thomas Piketty propose d’instituer «une véritable propriété sociale du capital grâce à un meilleur partage du pouvoir dans les entreprises, et d’autre part en mettant en place un principe de propriété temporaire du capital, dans le cadre d’un impôt fortement progressif sur les propriétés importantes permettant le financement d’une dotation universelle en capital et la circulation permanente des biens». Les recettes provenant de l’impôt sur la propriété et sur l’héritage (taux d’imposition entre 60 et 90%) permettraient «de financer pour chaque jeune adulte atteignant 25 ans une dotation équivalant à environ 60% du patrimoine moyen par adulte». Son montant serait calculé sur la base du patrimoine privé moyen des pays riches (Europe de l’Ouest, Etats-Unis, Japon). En France, il s’élèverait à 120 000 euros. Avec ce montant, chaque jeune adulte pourrait par exemple acquérir un logement ou créer sa propre société.

Dans le domaine des entreprises, Thomas Piketty défend le partage du pouvoir afin de remettre le travailleur au cœur du système économique. Au-delà de la cogestion pratiquée en Allemagne et en Suède, l’économiste estime que la dotation en capital et la circulation des biens pourraient donner la possibilité aux employés d’acquérir des actions de leur entreprise et de faire basculer le pouvoir
en ajoutant des voix actionnariales à la moitié des voix dont ils disposent comme salariés.

* Thomas Piketty: «Capital et idéologie», Seuil, 1232 pages, sept. 2019.


(Crédits: Dr)

L’avis de Sergio Rossi, professeur de macroéconomie et d’économie monétaire à l’Université de Fribourg:

La principale force: «Cet ouvrage a le mérite de stimuler le débat de société. La distribution du revenu et de la richesse n’a plus tellement de liens avec la méritocratie, car elle est le résultat d’un rapport de force dont est victime la plupart de la population.»

Sa principale faiblesse: «Elle réside dans l’illusion de croire que le socialisme participatif puisse être réalisé dans un contexte où le pouvoir est aux mains de ceux qui auraient beaucoup à perdre par un tel virage.»

Jean Philippe Buchs
Jean-Philippe Buchs

JOURNALISTE À BILAN

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Journaliste à Bilan depuis 2005.
Auparavant: L'Hebdo (2000-2004), La Liberté (1990-1999).
Distinctions: Prix BZ du journalisme local 1991, Prix Jean Dumur 1998, AgroPrix 2005 et 2019.

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