Bilan

L’aviation privée dans la tempête

Annoncé grand gagnant de l’effondrement des lignes commerciales classiques, le secteur subit de plein fouet la deuxième vague du Covid. Les chiffres traduisent une situation critique.

  • Chez LunaJets: Eymeric Segard (CEO), Alain Leboursier (directeur général) et Guillaume Launay (directeur commercial).

    Crédits: Lunajet

Dès mars, l’effondrement de l’aviation commerciale classique devait faire les choux gras des opérateurs de jets privés à la demande. C’était du moins ce qu’annonçait le secteur, qui continuait récemment encore à afficher une confiance de façade. Le magazine français Challenges titrait ainsi fin juillet: «Les jets privés, grands gagnants du Covid-19», tandis que pour L’écho, quotidien économique de référence en Belgique: «La croissance du secteur des jets privés serait de 15 à 20% cette année.»

Pourtant, ce mercredi 11 novembre à l’aéroport de Genève – un des principaux hubs européens de l’aviation d’affaires – l’activité est atone. 90 mouvements sont programmés contre environ 500 en période habituelle, dont une cinquantaine de vols privés (la moitié du volume usuel). Plus inquiétant encore, des destinations phares de l’aviation d’affaires – Etats-Unis, Moyen-Orient ou encore Asie, qui représentent une grande partie du chiffre d’affaires du secteur – sont totalement absentes des écrans de contrôle.

Embellie estivale, rechute à l’automne

En termes statistiques, WingX, qui recense les mouvements de jets privés au niveau européen, montre un effondrement au printemps (-60%, à peine mieux que les -84% de l’aviation commerciale), suivi d’une reprise à l’été et d’une rechute marquée à partir d’octobre. Au bilan, c’est bien 25% de vols en moins qui ont été effectués cette année.

La société Speedwings qui opère neuf light jets (petits appareils de moins de 10 places pour les voyages européens), a eu la chance d’être positionnée sur le segment qui a le mieux tenu le coup, celui des courtes distances. Son COO, Samuel Werner, analyse: «Il faut rappeler que certains mouvements s’effectuent à vide pour faire tourner les avions ou maintenir à jour les licences des pilotes. Hors cela, l’activité en avril était quasiment à l’arrêt, notamment à Payerne. On est revenu entre -10 et -20% en juillet-août, grâce aux vols de tourisme en Europe avec l’assouplissement des contraintes, et même +7% en septembre. Mais avec les nouvelles restrictions, on constate une sévère rechute depuis octobre.»

Pour ceux qui opèrent des jets chers et haut de gamme long-courriers, comme la société Albinati (22 appareils, dont des Falcon 8X et 7X et Bombardier 6000), la situation est encore plus critique. Stefano Albinati, fondateur, ne mâche pas ses mots quant à l’hypocrisie ambiante: «Pour rassurer, certains acteurs vantent un effet d’aubaine pour l’aviation privée, mais c’est totalement faux, toute l’industrie souffre. Jugez plutôt: la société qui livre le carburant à l’aéroport de Genève ne fournit plus que 70 000 litres par jour contre 1,5 million en période habituelle! Alors oui, il y a eu quelques nouveaux clients qui ont franchi le pas, mais pas dans un volume susceptible de compenser l’effondrement de l’aviation d’affaires.» Positionnée sur les long-courriers, Albinati a constaté une baisse de 80% sur le segment, avec en particulier une quasi-disparition des vols vers les Etats-Unis qui représentaient un tiers de son activité à la demande.

Des niches sont particulièrement affectées. L’ancien chanteur Adel Kachermi, dont la compagnie de courtage Akcess Private Office travaille essentiellement pour les tournées d’artistes, constate une baisse de 50% de son activité.

Des vols bradés

Un acteur genevois a cependant pu tirer son épingle du jeu dans la débâcle. Le courtier LunaJets a profité de son positionnement indépendant et leader sur le marché européen pour négocier avec des opérateurs aux abois, et attend même 20% de croissance cette année. Flexible, la société a créé au printemps une task force d’avions-cargos et acheminé depuis la Chine 150 millions de masques et autres protections aux gouvernements anglais et français, et à la grande distribution allemande et suisse.

Son fondateur Eymeric Segard reste cependant conscient de l’instabilité du secteur et met en avant que malgré le recul de 25% des mouvements, la technologie propriétaire de LunaJets et son volume de plus de 6000 vols annuels amènent les opérateurs à lui consentir des baisses de prix significatives: «Tous les mouvements ne se valent pas pour les opérateurs. Les vols intra-européens, que nous négocions entre 5000 et 20 000 euros ont progressé, tandis que les long-courriers ont chuté. Et quand ces derniers peuvent être maintenus, la pression sur les prix est forte. On a pu négocier un Londres - New York - Londres à 100 000 euros, soit 45% de baisse.» Début septembre, LunaJets pointait déjà la fragilité de la reprise et la faiblesse des demandes transcontinentales et corporate, les sociétés privilégiant davantage les conférences vidéo aux déplacements pour traiter leurs affaires.

Consolidation en vue

Signe de perspectives sombres en Europe, les actionnaires des plus gros acteurs se désengagent. Tag Aviation (frères Ojjeh) finalise sa sortie de l’aviation d’affaires en vendant ses activités de gestion charters à son partenaire asiatique Young Brothers Aviation. Après le licenciement de 200 personnes à l’aéroport de Bâle-Mulhouse annoncé en juin par Jet Aviation, Bombardier prévoit de sabrer dans les effectifs consécutivement à la chute du carnet de commandes.

Pour Bernhard Fragner, CEO de GlobeAir (25 jets dédiés aux vols à la demande opérés dans toute l’Europe), la consolidation du secteur ne fait que commencer: «Selon mon analyse, une reprise pourra être enregistrée en mars. Mais dans l’intervalle, il va y avoir un problème de liquidités. Les petits propriétaires luttent, nous avons déjà été approchés par de petites compagnies, un ou deux appareils, qui souhaitent vendre leur business. Le marché secondaire des jets va grossir, nous y restons également attentifs. Il y aura des opportunités pour ceux qui auront les moyens de tenir.»

Joan Plancade
Joan Plancade

JOURNALISTE

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Journaliste économique et d’investigation pour Bilan, observateur critique de la scène tech suisse et internationale, Joan Plancade s’intéresse aux tendances de fonds qui redessinent l’économie et la société. Parmi les premiers journalistes romands à écrire sur la blockchain -Ethereum en particulier- ses sujets de prédilection portent en outre sur l'impact de la digitalisation, les enjeux de la transition énergétique et le marché du travail.

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