Bilan

L’ange-gardien des malades atteints d’un cancer

Spécialiste clinique en oncologie à Lausanne, Leila Belkhiter-Manfé a pour objectif d’assurer des soins dans le respect des valeurs et de la dignité du patient.

«Je suis une sorte de fil conducteur des patients. Je les guide pour arriver au bout de leur parcours de soins.»

Crédits: François Wavre/lundi13

Sur un petit carton rouge, Justine, jeune femme de 19 ans, a écrit ces mots: «Je suis contente d’avoir eu un cancer car j’ai ainsi pu faire votre connaissance.» Leila Belkhiter-Manfé, infirmière au sein des cliniques Bois-Cerf et Cecil, reçoit régulièrement des témoignages poignants. A l’exemple de celui de Sandra, une patiente qui lui rend visite en ce début septembre. «Leila est exceptionnelle. Elle me rassure et m’accompagne tout au long de ma maladie, étape par étape. Dès qu’on lui pose une question, on a une réponse claire», témoigne cette jeune grand-mère qui a appris qu’elle était atteinte non seulement d’un cancer du sein mais aussi du poumon au mois de mars dernier, en pleine crise du coronavirus.

Leila Belkhiter-Manfé l’a soutenue lors de ses douze cures de chimiothérapie et après son opération du poumon. «Quand vous aurez terminé avec la radiothérapie, vous pourrez partir tranquillement en Suède faire enfin la connaissance de votre petit-fils», dit-elle en rassurant Sandra. Sa patiente s’inquiète de ne plus revoir son ange-gardien lorsqu’elle en aura fini avec ces traitements. «Ne vous inquiétez pas. Je fais du service après-vente», assure-t-elle dans un grand éclat de rire.

Une lueur dans le désert

Ce lundi matin, la journée a démarré comme d’habitude pour Leila Belkhiter-Manfé qui a confié ses deux filles de 5 et 10 ans à leur nounou, avant de sauter dans sa voiture. «Je n’habite pas très loin d’Evian, mais il y a trop de monde sur le bateau qui fait la traversée du lac. Je préfère conduire et écouter ma musique à fond pour décompresser», explique la professionnelle de 47 ans, vêtue d’une marinière, de jeans et de baskets. Après avoir salué tous les collègues croisés dans les couloirs de la Clinique Cecil à Lausanne, elle se rend dans son bureau au 4e étage du Cancer Center. Elle se déshabille et enfile sa blouse blanche.

Cette infirmière référente s’excuse de devoir lire ses mails du week-end et faire un téléphone urgent. «Comment vous sentez-vous aujourd’hui?», demande-t-elle à sa patiente. «Nous devons organiser une formule sanguine capillaire après la chimiothérapie. Quand est-ce que vous voulez passer?»

Leila Belkhiter-Manfé se définit comme une spécialiste clinique en oncologie oncologie et soins palliatifs et une coordinatrice: «Je suis une sorte de fil conducteur pour les patients à qui on annonce un cancer. Je les guide pour arriver au bout de leur parcours de soins», explique-t-elle. C’est pourquoi elle fait régulièrement la navette entre les cliniques Bois-Cerf et Cecil à Lausanne. «L’annonce d’un cancer, c’est un tsunami dans la vie des personnes atteintes et de leurs proches. Une traversée du désert avec tous les traitements dont
ils vont bénéficier, des éventuels effets secondaires et la crainte de la mort qui reste perpétuelle», poursuit-elle. Peu d’hôpitaux ou de cliniques privées ont créé ce poste de référente. Le groupe Hirslanden a fait le choix d’intégrer une infirmière spécialisée en la personne de Leila Belkhiter-Manfé.

La dignité du patient avant tout

Epinglés sur le mur de Leila Belkhiter-Manfé, quelques messages poignants. (Crédits: François Wavre/lundi13)

Dynamique et volubile, cette experte est née en France, mais a grandi en Algérie. Secrétaire de direction dans une école d’infirmières, sa mère l’a encouragée à suivre cette voie. Elle se forme à Alger et travaille dans un service d’oncologie. La France l’attire, mais elle doit repasser ses examens pour valider sa formation. En 2009, elle rejoint le groupe Hirslanden qui lui finance deux formations, un Certificate of Advanced Studies (CAS) ainsi qu’un Diploma of Advanced Studies (DAS) en oncologie et soins palliatifs à la Haute Ecole de santé de Genève. Parallèlement, elle devient formatrice AVAC. Il s’agit d’un programme européen d’éducation et de soutien proposé dans les différentes régions de Suisse pour apprendre à vivre avec le cancer. «Désormais, je ne fais pas beaucoup de soins techniques, mais j’interviens dans trois domaines: la coordination autour du patient, l’enseignement et l’expertise pour les soignants et l’institution», précise-t-elle.

Une mince et timide jeune femme entre dans son bureau, les yeux humides. «Je ne supporte plus les piqûres. Et je n’arrive plus à dormir avec ce boîtier que l’on m’a posé sous la clavicule», dit-elle. Il suffit de quelques phrases pour la rassurer. Leila Belkhiter-Manfé cherche à comprendre sa peur des aiguilles, organise une séance d’hypnose, l’encourage à porter une brassière malgré son opération et lui offre un coussin en forme de cœur à porter sous le bras durant la nuit.

Dans son bureau, plusieurs cartes sont épinglées au mur. Certaines contiennent des citations comme celle de Sénèque: «Hâte-toi de bien vivre et songe que chaque jour est à lui seul une vie» ou un proverbe juif: «Comme Dieu ne pouvait être partout, alors il a créé la mère.» Leila prend la vie comme elle vient, vit au jour le jour, en ne s’embarrassant pas des convenances ou des petits tracas du quotidien. «Je ne suis pas du style à demander à mes filles de manger sans mettre les coudes sur la table.»

La mort qu’elle côtoie régulièrement ne lui fait pas peur. Au contraire. «Cela peut paraître choquant, mais face à une perte totale d’autonomie, la fin de vie est une délivrance, une bonne solution. Je l’explique aux familles. Elles doivent libérer les mourants et les laisser s’en aller», poursuit celle qui travaille beaucoup en réseau avec des psy-oncologues, des sexologues ou des assistants sociaux, mais aussi les chirurgiens et les oncologues. «J’aide les patients aussi bien à garder leurs enfants qu’à résoudre d’éventuels troubles de la sexualité dus aux traitements. Je les accompagne lors des consultations, réponds à leurs questions, organise les rendez-vous et prépare la famille à affronter la maladie. Mon seul objectif est d’assurer des soins dans le respect des valeurs et de la dignité du patient.»

Empathie et leadership

Pour y parvenir, elle n’hésite pas à imposer ses idées et à affronter l’autoritarisme de certains. «Pour exercer mon métier, il faut de la compassion, des connaissances, mais aussi beaucoup de leadership. Je ne démords jamais de mon objectif: faire en sorte que le patient obtienne ce qu’il désire.» Elle n’hésitera pas à organiser une collecte auprès auprès de ses collègues pour offrir un séjour dans un parc d’attractions à une jeune mère en fin de vie qui voulait faire un dernier cadeau à son enfant ou à organiser, dans une chambre d’hôpital, un apéro avec écran géant pour partager un match de rugby en famille.

Leila Belkhiter-Manfé évoque avec émotion un patient qu’elle a connu en 2014. «Je me souviens qu’un jour, il m’a parlé en arabe et m’a dit qu’il était pied-noir. Il avait grandi à Constantine. Je devais moi-même partir le lendemain en Algérie», évoque-t-elle. Il lui demande de lui ramener un peu de terre de son pays d’origine, juste pour l’odeur. «C’est ce que j’ai fait», se souvient-elle. Elle l’a soutenu tous les jours de sa maladie et a tenté de soulager ses dernières semaines de combat du mieux qu’elle a pu. Mais un jour, il s’est en allé. «Mais il restera toujours dans mon cœur, comme d’ailleurs tous les patients.»

Bloch Ghislaine NB
Ghislaine Bloch

Journaliste

Lui écrire

Ghislaine Bloch a découvert le monde de la vidéo et du reportage dès son adolescence. Après l'obtention d'un master à la Faculté des Hautes Etudes Commerciales de l'Université de Lausanne, elle démarre sa carrière à L'Agefi où elle effectue son stage de journaliste. Puis elle rejoint le quotidien Le Temps en 2004 où elle se spécialise dans les sujets liés aux start-up, à l'innovation, aux PME et à la technologie. Des thématiques qu'elle continue de traiter chez Bilan depuis 2019.

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