Bilan

LakeDiamond, les leçons d’un échec

Alex Kummerman, ex-CIO de l’entreprise vaudoise, témoigne des difficultés pour une startup du diamant de synthèse à intéresser des fonds spécialisés dans la crypto-économie.

  • Roue d’échappement en diamant, produite en laboratoire par LakeDiamond.

    Crédits: Dr
  • LakeDiamond espérait répondre à une «demande croissante de diamants ultrapurs de laboratoire pour des usages technologiques».

Les histoires d’ICO finissent toujours mal. LakeDiamond, startup vaudoise qui avait fait beaucoup parler d’elle dans les cercles d’investisseurs entre 2017 et 2019, est en procédure de faillite depuis ce début d’année, comme l’a révélé Le Temps en février. Fondée en 2015 à l’EPFL par le physicien Pascal Gallo, l’entreprise basée à Yverdon-les-Bains, qui fabrique des diamants de synthèse ultrapurs pour l’industrie, l’horlogerie et le high-tech, est en train de déposer le bilan. Un rachat pourrait intervenir si l’entreprise trouvait preneur.

Alex Kummerman, qui a travaillé comme chief investment officer (CIO) de LakeDiamond de mai 2017 à novembre 2019, fut l’architecte de la stratégie de levée des fonds qui passait par une Initial Coin Offering (ICO). Cette dernière consiste à émettre des jetons numériques, principalement via la blockchain Ethereum. Quasiment pas réglementées au départ, les ICO étaient très en vogue pendant l’euphorie du marché des cryptomonnaies en 2017, avant de se tarir brutalement dès 2019. Nombre d’entreprises ont cédé à la mode des ICO, puis se sont brûlé les doigts lorsque les investisseurs se sont brusquement détournés de ces levées de fonds ou des tokens émis, sous l’effet de nombre de déceptions et d’arnaques.

Une levée de fonds très tentante

Parti de LakeDiamond et actif pour trouver des investisseurs, Alex Kummerman continue dans la «token économie» et explore actuellement une opportunité de lancer un jeton sur l’or physique en Suisse. Pour lui, les causes de l’échec de LakeDiamond sont avant tout à mettre sur le compte d’«erreurs de gestion et de savoir-faire». Alors que l’entreprise s’est déclarée en surendettement, il estime que les problèmes actuels ne concernent pas le bilan, qui reste raisonnablement capitalisé, mais la gestion de la trésorerie. «Les éléments fournis au juge par l’entreprise lui permettront de prendre sa décision», dit-il.

Investisseur de la première heure, il avait cru dans l’ICO et misé son propre argent. Lui-même a perdu gros dans l’affaire et n’est pas sûr de récupérer ses billes au terme de la procédure en cours. Alors que la startup visait à lever 60 millions de francs, elle n’en a levé au final que 5 millions. «Ce capital n’a pas été géré comme je le souhaitais», confie Alex Kummerman avec quelques regrets. Brièvement membre du conseil d’administration de mai à decembre 2019, il aurait voulu faire progresser le management et s’impliquer davantage dans l’opérationnel mais n’a pas pu faire passer ses idées auprès du fondateur, Pascal Gallo. Egalement directeur général de l’entreprise, ce dernier est resté seul dans la prise de décisions, malgré des oppositions de membres du conseil d’administration, provoquant sa démission.

La rencontre d’Alex Kummerman avec Pascal Gallo remonte à 2015, mais son premier investissement n’a été fait qu’après que le financier directeur (cofondateur et CFO jusqu’à fin 2019) Théophile Mounier, et Pascal Gallo aient cherché des capitaux auprès d’investisseurs pendant pendant près de deux an, sans aucun succès. «Cette jeune pousse n’avait que des brevets, et pas de trajectoire commerciale, tandis que les fondateurs avaient des attentes très élevées.» C’est alors qu’Alex Kummerman a proposé l’idée de procéder à une ICO pour lever des fonds. Une démarche des plus tentantes. D’une part, «l’année 2017 était celle où quelques slides PowerPoint suffisaient à certains pour lever des centaines de millions», rappelle Alex Kummerman. D’autre part, une ICO permettait d’obtenir des fonds sans trop modifier la structure de gouvernance de LakeDiamond, les fondateurs ne voulant ni diluer l’actionnariat et perdre la majorité, ni modifier la gouvernance.

Alex Kummerman a travaillé comme CIO de LakeDiamond de mai 2017 à novembre 2019. (Crédits: Dr)

Départ enthousiasmant

Les jetons émis par la startup, comme ceux de la plupart des ICO de l’époque, n’offraient pas aux investisseurs une participation au capital, mais leur vendaient des heures-machines, à savoir du temps de production de diamants, qu’ils pouvaient convertir en parts du chiffre d’affaires dégagé par ce temps de travail des machines. Cela, sans garantie de succès. «Ce type de jeton, résume Alex Kummerman, était à voir comme un mode de crowdfunding, qui permet d’espérer un gain si l’affaire marche, ou de considérer cela comme une donation dans le cas inverse.»

Les choses étaient bien parties. Alex Kummerman avait été l’un des premiers actionnaires de Bity, plateforme d’échange de cryptomonnaies basée à Neuchâtel. Il a mis à profit son expérience dans la cryptofinance, ainsi que celle d’un ancien de Bity, Romain Braud, qui l’a rejoint pour se charger de la partie plus technique de la construction du token. La levée de fonds a pu passer par un intermédiaire de premier ordre, la Banque Swissquote, qui a agi comme émetteur des jetons et les a cotés sur sa plateforme, pour les placer auprès de ses clients et prospects. L’idée était ingénieuse car la plateforme de Swissquote crédibilisait l’opération, donnait accès à des investisseurs bien ciblés et assurait les indispensables procédures antiblanchiment.

Complexité réglementaire

Mais les choses allaient vite se compliquer. L’ambition des fondateurs de lever autant d’argent, tout en évitant qu’un investisseur prenne le contrôle, allait se révéler difficilement réalisable. Le montant visé, de 60 millions, s’avère a posteriori trop ambitieux, reconnaît l’ex-CIO. Pourtant, les calculs des fondateurs étaient justifiés. Les perspectives présentées montraient «qu’il fallait financer de grandes capacités de production en termes de machines, car les marchés visés ne prennent pas de petites commandes.»

Dès le début cependant, l’idée d’une ICO s’est heurtée à la complexité réglementaire. Tout restait à définir en droit suisse. La Finma, autorité de surveillance du marché suisse, a émis une mise en garde contre les risques des ICO en septembre 2017, dans un contexte où de multiples ICO au plan mondial avaient laissé des milliers d’investisseurs sur le carreau. L’incertitude réglementaire s’est prolongée. Ce n’est qu’en février 2018 que les tokens ont été catégorisés une première fois comme des jetons de paiement, des jetons de sécurité et des jetons d’utilité. LakeDiamond a opté pour les jetons de paiement. Nombre de fondateurs de startups ont choisi des jetons de paiement ou des jetons d’utilité. Contrairement aux jetons de sécurité, les deux premiers ne confèrent aucun droit de propriété sur le capital de l’entreprise. Ils sont par ailleurs plus avantageux au plan fiscal (lire encadré en fin d’article).

Mais entre-temps, l’univers des cryptomonnaies a connu un krach majeur au début de 2019, suivi du fameux «hiver des cryptos». Une baisse prolongée jusqu’à début 2019, qui a laminé la plupart des ICO et stoppé net les fonds de placement qui cherchaient à se lancer sur ce type d’actifs. Rapidement, toutes les offres d’ICO ont disparu, les desks d’ICO ont fermé boutique. Les STO, ou Security Token Offerings, plus proches des émissions d’actions classiques et plus réglementées, ont pris le relais. Tout en affrontant ces vents contraires, LakeDiamond devait se blinder au niveau légal. «Une très grande partie des dépenses est engloutie dans le juridique, en interne et en conseil, témoigne Alex Kummerman. A l’échelle des moyens de l’entreprise, c’étaient des montants colossaux. Et tout cela, pour finalement obtenir une autorisation liée à un token qui n’était pas, lui, adapté au marché!», conclut-il, regrettant d’avoir été mal conseillé et pas écouté à de trop nombreuses reprises.

Les perspectives présentées montraient «qu’il fallait financer de grandes capacités de production en termes de machines, car les marchés visés ne prennent pas de petites commandes». (Crédits: Dr)

Le problème essentiel, en effet, a résidé dans le marché des investisseurs lui-même. En parallèle à la vente de jetons aux clients de Swissquote, qui a permis de lever 2 millions de francs, la startup a démarché la communauté des investisseurs au sens large. Or, ces derniers n’étaient pas en adéquation avec l’activité de la startup. Ou alors ils n’étaient pas en adéquation avec le mode d’investissement qu’était le token.

D’un côté, «ceux qui propulsent les ICO, ce sont les gros fonds spécialisés dans les crypto-actifs, explique Alex Kummermann. Or, ceux-là ne nous ont pas suivis. Ils n’étaient pas intéressés par une activité qui se déroulait hors du secteur de la blockchain, jugeant que LakeDiamond n’était pas dans leur cœur de cible. Cette économie du token a bénéficié aux sociétés qui jouent un rôle actif dans la crypto-économie», conclut l’entrepreneur. Or, sans avoir l’argent des fonds cryptos, il est très difficile de lever de grandes sommes. «L’enseignement clé de cette opération? Pour être financée par des fonds cryptos, une startup doit être active dans les technologies de la crypto-économie et y apporter de nouvelles fonctionnalités.» LakeDiamond n’entrait pas dans cette catégorie.

D’un autre côté, les investisseurs traditionnels, et notamment les caisses de pension ou les clients privés, sont encore frileux à l’idée de détenir des tokens, et d’autant plus les jetons émis lors d’ICO, qui ont eu mauvaise presse à partir de 2018 et 2019. Même si LakeDiamond avait pignon sur rue et qu’elle collectait ses fonds initialement en monnaies traditionnelles, le risque ultérieur de la valeur du token reste élevé pour l’ensemble de l’univers des actifs tokénisés. La performance des jetons cotés a été nettement plus volatile que celle des marchés classiques.

Par ailleurs, les vertus des tokens, dont les cours sont généralement très corrélés aux principales cryptomonnaies, restent à démontrer en matière de protection de valeur. Le dernier krach mondial de fin février - mi-mars a en effet montré que les tokens et les cryptomonnaies, en période de stress des marchés, corrigent autant, si ce n’est plus, que les marchés financiers classiques, car ils subissent de manière amplifiée les effets des liquidités des banques centrales.

Un concept périlleux

Au final, combien d’investisseurs allaient s’enthousiasmer à la fois pour la technologie de pointe des diamants de synthèse et pour le mode d’investissement via des jetons numériques? Pour les dirigeants de LakeDiamond, c’était là un grand écart, que le «crypto winter», ou la longue stagnation qui a suivi le krach de 2018, n’allait pas aider à refermer. Le concept même d’ICO a démontré qu’il finit sur des pertes la plupart du temps, et s’est vu fortement critiqué sur la twittosphère, car l’investisseur n’a pas de garanties d’être rétribué, ni remboursé, en raison du flou juridique initial qui a caractérisé les prospectus d’émissions sortis en 2017.

Dans le cas de LakeDiamond comme dans d’autres, les investisseurs ont fini mécontents, et la startup n’a jamais produit autant de diamants de synthèse que prévu. Alex Kummerman suggère que, parmi d’autres enseignements à tirer, le fondateur, aurait dû se consacrer davantage à son produit, et laisser à d’autres, dont c’est la spécialité, le soin de se consacrer aux activités des levées de fonds et de l’opérationnel.


Seules 0,6% des ICOs ont survécu

Tendance L’aspect juridiquement hasardeux des premières ICO (initial coin offering) est depuis quelques mois définitivement dépassé. Entre l’euphorie des ICO de 2017 et l’éclatement de la bulle des cryptomonnaies en 2018, coinschedule.com calcule qu’il y a eu 8400 projets d’ICO. Sur ceux-ci, environ 2100 ont abouti à une vente de jetons. Parmi ces derniers, seuls 350 jetons ont été cotés sur des bourses. Et au final, 50 produits seulement ont été lancés par les entreprises concernées. Le taux de survie des ICO est donc extrêmement faible: 0,6%.

L’argent facile de l’euphorie et l’absence de garanties du côté des entrepreneurs n’engageaient pas les fondateurs et n’incitaient pas à des réalisations sérieuses en nombre. La tendance s’est depuis clairement déplacée vers des modèles plus solides, des jetons issus des STO (Security Token Offerings ou émissions de titres de participation), dont le cadre juridique a été précisé au début de 2020 par le Conseil fédéral, qui s’est inspiré très largement des droits et obligations existants pour l’émission de titres classiques.

Toutefois, au niveau mondial, l’activité d’émission de jetons numériques s’est globalement tassée en 2019, après une année 2018 record. Le volume de tokens a reculé à 4,1 milliards de dollars entre janvier et octobre 2019, d’après le sixième rapport mondial sur les ICO/STO publié par PwC Suisse et la Crypto Valley Association. Sur ces dix premiers mois de 2019, plus de 380 ventes de tokens ont eu lieu sous la forme d’ICO, de STO ou d’IEO (Initial Exchange Offerings). Les IEO sont des ventes de tokens supervisées par des cryptobourses comme Bitfinex. Considérées comme une variante améliorée des ICO, les IEO sont réputées offrir une plus grande sécurité et s’imposent désormais comme la nouvelle référence sur le marché des cryptomonnaies.


Un cadre fiscal peu incitatif

Imposition Lorsqu’il s’agit de nouvelles catégories d’investissement comme les crypto-actifs ou les green bonds (finance durable), le cadre fiscal n’est pas un point fort de la Suisse en général. Cela, en raison de l’impôt sur la fortune, du droit de timbre ou encore de l’impôt anticipé qui concernent ces placements. Les cryptomonnaies détenues au titre d’investissement sont soumises à l’impôt cantonal sur la fortune, tout comme tous les types de jetons (tokens). Les cryptomonnaies ou jetons peuvent être sujets à l’impôt sur le revenu, si un salaire est versé sous cette forme ou si des transactions génèrent des gains en capital réputés réalisés à titre professionnel et non privé. De même, la rémunération du minage de cryptomonnaies sous forme de jetons, si qualifié d’activité lucrative indépendante, tombe sous le coup de l’impôt sur le revenu.

La simple détention ou l’émission de tokens en tant que purs moyens de paiement ne donnent pas lieu à l’impôt anticipé.

Mais l’émetteur de jetons obligataires sera concerné par l’impôt anticipé et par le droit de timbre en cas de fonds levés lors d’une ICO, et l’investisseur en jetons obligataires sera soumis à l’impôt cantonal sur la fortune et à l’impôt anticipé si des intérêts sont versés, ainsi qu’au droit de timbre en cas de négoce. Parmi les tokens, seul le jeton d’utilité échappe à l’impôt anticipé et au droit de timbre, mais pas à l’impôt sur la fortune.

Zaki Myret
Myret Zaki

RÉDACTRICE EN CHEF DE BILAN de 2014 à 2019

Lui écrire

Myret Zaki est journaliste indépendante, spécialisée en économie et finance, et conseillère pour influenceurs et leaders d’opinion. Entre 2010 et 2019, elle a travaillé au magazine Bilan, assumant la rédaction en chef à partir de 2014. Elle avait auparavant travaillé au Temps de 2001 à 2009, dirigeant les pages financières du journal. Ses débuts, elle les avait faits à la banque genevoise Lombard Odier dès 1997, où elle a appris les fondements de l'analyse boursière. En octobre 2008, elle publie son premier ouvrage d'investigation, "UBS, les dessous d'un scandale". Elle obtient le prix Schweizer Journalist 2008. En 2010, elle publie "Le Secret bancaire est mort, vive l'évasion fiscale" où elle prédit que la fin du secret bancaire profitera à d'autres centres financiers. En 2011, elle publie "La fin du dollar" qui prédit la fin du billet vert comme monnaie de réserve, puis «La finance de l'ombre a pris le contrôle» en 2016.

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