Bilan

La Suisse pourrait s’inspirer du hub high-tech israélien

Partis à Tel-Aviv au sein d’une délégation suisse, huit start-up romandes sélectionnées ont pu se frotter à une force d’innovation particulière. Récit.
  • Start-uppeurs suisses, de g. à dr.: Hugo Rosa (Museek), Laurent Santini (DosePharma), Nadine Cuany (Yalty) et Toni Conde (PersonalCare Systems).

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  • La Silicon Wadi s’étend d’Haïfa à Beer-Sheva, en passant par son cœur Tel-Aviv.

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«Chutzpah.» S’il y a bien un mot que la délégation suisse aura retenu durant son immersion dans la scène tech israélienne, c’est bien celui-ci – «culot», en hébreu. Comme un fil rouge, régulièrement aux lèvres de ses interlocuteurs pour tenter d’expliquer la réussite entrepreneuriale toute particulière de celle que l’on nomme la «Start-up Nation».

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Si ce sont bien l’armée et ses unités de cyberdéfense qui l’ont fait éclore, la Silicon Wadi, qui s’étend d’Haïfa à Beer-Sheva, en passant par son cœur Tel-Aviv, est désormais soutenue par une collaboration étroite entre l’académique, le privé et le public. Plus de 700 start-up seraient créées chaque année dans ce pays de 8 millions d’habitants. Si elles sont nombreuses à vite disparaître, des pépites comme CheckPoint, Waze, Mobileye, ainsi qu’une multitude d’autres structures jouent désormais dans la cour des grands. Les technologies de l’information généreraient 12,5% du PIB et près de la moitié des exportations israéliennes, selon les statistiques gouvernementales.

A l’initiative de la Fondation Nomads, qui promeut l’innovation sur l’arc lémanique, une délégation d’une trentaine de personnes – entrepreneurs, consultants, représentants étatiques – a découvert  fin septembre le hub innovant israélien, dans le cadre du DLD Tel Aviv Innovation Festival, une grand-messe technologique annuelle. Parmi cette délégation, huit start-up romandes, lauréates d’un concours, ont pu s’inspirer de cet environnement et nouer des contacts avec des acteurs économiques locaux.

Un soutien appuyé du gouvernement

Premier arrêt à Jérusalem, au croisement des religions… et du capital-risque. La Ville sainte est devenue en quelques années un véritable incubateur à start-up. A l’Université hébraïque, la société de transfert technologique Yissum, structure de valorisation qui se classe parmi les plus performantes du monde, est emblématique de l’essor de la Silicon Wadi. Les chiffres pleuvent: plus de 4 milliards de dollars levés en 2015 (dix fois plus que la Suisse), 9325 brevets déposés, plus de 2500 inventions, et quelque 110 spin-off. Le gouvernement a lancé 35 programmes pour que les universités prennent une part active au système innovant.

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«J’ai découvert ici une vision très macro de l’investissement. Avec quelques similitudes avec la Suisse, dont notamment le besoin primordial d’internationalisation», analyse Edouard Goupy, fondateur de DomoSafety, qui développe des systèmes de prévention et d’urgence pour les personnes âgées. «Les autorités israéliennes soutiennent nettement les petites entreprises, qui constituent une part importante de l’essor du pays. Alors qu’en Suisse, c’est le soutien à l’académie qui reste dominant», estime le jeune entrepreneur.

Au sein de l’accélérateur SifTech, lieu phare de la Jérusalem «technologique», les jeunes entrepreneurs déambulent dans les espaces de coworking bardés de slogans amusants. Uri Adoni, fondateur du capital-risqueur JVP, actif notamment dans le big data et la cybersécurité, y énumère ses records: douze IPO, 120 compagnies créées, des exit qui ont réuni quelque 20 milliards de dollars.

Il confirme: «Les autorités israéliennes offrent de larges avantages. Une start-up peut obtenir leur engagement avant même d’avoir trouvé des fonds. Ainsi, elle peut par exemple se présenter à des investisseurs avec, en mains, le million accordé par le gouvernement, pour obtenir le second million nécessaire à son développement.» Dans les grandes lignes, si l’entreprise réussit, elle verse des royalties à l’Etat. Si elle échoue, elle ne lui doit rien, et bénéficie ainsi d’une sorte de subvention. 

 «Nous ne faisons pas grandir nos start-up sur le marché local, ajoute-t-il. Nous les traitons comme des multinationales dès leur création. La concurrence est globale. Si l’on progresse linéairement – ville, région, pays, continent – les chances de se faire dépasser sont immenses.»

Contact facile 

Orchestré par Yossi Vardi, vétéran de la Start-up Nation avec à son palmarès plus de 80 sociétés fondées, le DLD Tel Aviv Innovation Festival a battu son plein pendant deux jours, dans le périmètre de l’ancienne gare historique Hatachana, près du bord de mer. Au programme: réseautage et conférences, sur fond de valse des multinationales. Google, Amazon ou encore Intel, qui ont fait de Tel-Aviv un centre névralgique de leur R&D, ont aligné les speakers et démonstrations.

«Il est facile d’entrer en contact avec les personnes clés, politiques, entrepreneurs et investisseurs, constate Jean Respen, CTO de WeCan.fund, une plateforme de prêts participatifs basée à Genève. Ici, j’y suis allé très franchement, car c’est ainsi que cela se fait. En Suisse, il reste difficile d’avoir accès à des capital-risqueurs.»

 Parmi les start-uppers de la délégation suisse, Nadine Cuany, CEO de Yalty, a quant à elle reçu une bonne nouvelle lors de son voyage: sa plateforme web pour gérer les ressources humaines des PME a bouclé une levée de fonds de 800'000 francs, ce qui la valorise désormais à 1,8 million de francs. Un écho de la Suisse romande qui résonne comme un petit rappel: l’écosystème suisse des start-up bouillonne également. 

Communiquer d’une seule voix

«Les Israéliens savent exactement comment communiquer sur les raisons de leur succès», remarque Florian Pariset qui, lui, a pu profiter d’un tête-à-tête avec le directeur Gaming de Google, après quelques rapides négociations. Sa start-up Spooklight Studio propose de réaliser des films en réalité augmentée via une application. «L’écosystème de start-up est étonnant en Suisse. En revanche, si l’on demande à dix entrepreneurs et à dix politiciens les raisons de notre succès, on obtiendra une quantité de réponses différentes. Ici, ce sera une réponse unique, un message unique, facile à diffuser à l’international pour développer les partenariats,  attirer les talents et les investisseurs…»

 Peut-on alors comparer les écosystèmes suisses et israéliens? Pour Nava Swersky Sofer, directrice de IDCBeyond, un programme de formation pour entrepreneurs, chaque écosystème innovant reste unique, de la Silicon Valley à l’arc lémanique. «Les besoins sont très différents. Comparée à Israël, la vie est plus confortable en Suisse. Il n’y a pas un besoin urgent de disrupter. Or, la sécurité de l’emploi, qui pendant longtemps y était assurée, est aussi impactée par la transformation de tous les secteurs. Il faut voir ces changements comme des opportunités. Peut-être que le gouvernement et les acteurs économiques seront-ils enclins à prendre davantage de risques?», s’interroge l’experte israélienne en capital-risque qui a vécu plusieurs années en Suisse.

Attirer les talents 

Un point commun entre tous les écosystèmes revient régulièrement dans les échanges entre la délégation suisse et ses interlocuteurs. Comment maintenir le vivier de talents qui alimentent un hub disruptif? Le chef de l’innovation de l’Etat hébreu Avi Hasson veut faire de cet enjeu  une priorité. «Un des plus grands défis aujourd’hui, c’est le capital humain, annonçait-il lors d’une conférence de presse en marge du DLD. Nous devons attirer des talents, les faire rester.» Pour ce faire, le ministère israélien de l’Economie dit réfléchir à deux types de visas, pour les entrepreneurs et les employés. «Un moyen de faire venir des centaines de personnes qualifiées rapidement.»

 Un enjeu auquel est également sensible Patrick Barbey, directeur d’Innovaud, membre de la délégation suisse partie en Israël. A la tête de l’organisme qui promeut l’innovation et l’entrepreneuriat du canton de Vaud, il souligne que de nombreuses start-up technologiques sont dues à des non-Suisses. «Il serait utile de faciliter la tâche à ceux qui amènent de la valeur dans notre pays et de trouver une solution pragmatique pour permettre à ces entrepreneurs, souvent formés en Suisse, d’y rester et de continuer à y créer de la valeur.»

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Dino Auciello

ANCIEN RÉDACTEUR EN CHEF ADJOINT À BILAN

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Dino Auciello a été rédacteur en chef adjoint à Bilan, responsable de bilan.ch, de novembre 2014 à juillet 2017. Il a rejoint Bilan en 2010, après avoir terminé ses études à l’Académie du Journalisme et des Médias de Neuchâtel.

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