Bilan

La Suisse, point de chute d’un trafic d’art inquiétant

Des biens culturels provenant de fouilles illicites en Syrie passeraient à travers les mailles du filet juridique pour atterrir dans des galeries ayant pignon sur rue. Enquête.
  • Antiquités romaines retrouvées par la police tessinoise.

    Crédits: Filippo Monteforte/AFP
  • Buste de Palmyre vendu par une galerie genevoise. Une enquête est en cours.

    Crédits: Dr

Chaque jour, plusieurs milliers d’objets non répertoriés sont excavés de sites antiques syriens et irakiens. Bien qu’ils quittent leur pays d’origine dans des circonstances troubles, certains parviennent à se hisser en toute légalité sur les étals des marchands d’art suisses. A Genève, le dernier cas douteux signalé concerne un buste de Palmyre (Syrie) d’une mère avec son enfant, vendu par la galerie Phoenix Ancient Art.

«Le descriptif de cette pièce est très insuffisant, compte tenu des pillages et destructions à grande échelle en cours depuis quatre  ans en Syrie», explique Edouard Planche, spécialiste du programme UNESCO relatif à la lutte contre le trafic illicite de biens culturels. «Interpol, la DGAM de Syrie, la police suisse et le FBI ont été alertés. Une enquête est en cours pour connaître la provenance de cet objet.»

Contacté, Ali Aboutaam, qui dirige la galerie Phoenix Ancient Art avec son frère Hicham, déclare posséder tous les certificats nécessaires pour cette pièce. Fournissant à Bilan une copie de certains documents, il affirme que le buste «est parfaitement en règle avec les lois en vigueur qui régissent notre commerce» et que le but de cette dénonciation vise  «tout simplement à diffamer et nuire à (son) activité».

Pour rappel, les deux frères Aboutaam ont déjà eu des démêlés juridiques. En 2003, Ali Aboutaam a été arrêté et condamné in absentia à quinze ans de prison pour avoir exporté illégalement 280 objets culturels. Les charges qui pesaient contre lui ont cependant été abandonnées faute de preuves. L’année suivante, Hicham Aboutaam s’est attiré les foudres de la justice américaine en important illégalement aux Etats-Unis un précieux griffon d’argent vieux de 2700  ans.

En 2012, c’est un sarcophage romain datant du IIème siècle après Jésus-Christ, importé au nom de la galerie Phoenix et stocké sous une couverture aux Ports Francs de Genève, qui a créé la polémique.   

Une manne de 6 à 8 milliards par an

En Suisse, de nombreuses pièces issues de fouilles illicites refont régulièrement surface dans les galeries. «Certains collectionneurs, marchands d’art ou conservateurs de musée oublient la dimension déontologique de leur travail», explique Arthur Brand, un chasseur d’œuvres d’art volées qui collabore de longue date avec les polices européennes. «Ils sont prêts à payer des sommes conséquentes pour obtenir ces trésors antiques et ne vérifient pas leur provenance avec la diligence requise.» De faux certificats de provenance des œuvres sont parfois fabriqués par les trafiquants.

Des pratiques qui auraient plusieurs conséquences dévastatrices. Outre l’atteinte irréparable à la culture et à la mémoire des civilisations spoliées, ces pillages sont également dommageables d’un point de vue archéologique. En effet, l’immense majorité des artefacts trouvés étant le fruit de fouilles non scientifiques effectuées par des petites mains – généralement des bergers ou des paysans parmi les plus pauvres de la planète – des informations historiques d’importance sont perdues à jamais. «Sorties de leur contexte, les pièces ne permettent plus de dater les bâtiments ou de connaître leur fonction précise», explique Arthur Brand.

De plus, la mise à sac des sites archéologiques syriens et irakiens, tels que la ville romaine d’Apamée en Syrie, transformée en gruyère, profite directement aux djihadistes. Ces derniers financent leurs campagnes guerrières grâce à la vente de ces pièces. Les sommes en jeu sont conséquentes: selon les chiffres de la CIA, le trafic illicite d’antiquités rapporterait entre 6 et 8 milliards de dollars par an. Et la source n’est pas près de se tarir! En effet, la terre de ces régions du Moyen-Orient, ancien berceau de la Mésopotamie, regorge de trésors.

«Le pillage des vestiges archéologiques n’a jamais été aussi préoccupant, s’alarme Edouard Planche. Les enjeux ne sont plus seulement de l’ordre patrimonial mais touchent également à ceux de la sécurité internationale.»

Fondamentalement hostiles à tout ce qui ne relève pas de leur vision de l’islam, les djihadistes démantèlent, au cours de saccages exhibés dans des vidéos de propagande, les monuments et les sépultures qu’ils considèrent «haram» (interdits). Après la destruction en juillet 2014 du tombeau du prophète Jonas à Mossoul, ce sont les vestiges de la cité assyrienne de Nimroud, fondée au XIIIème siècle av. J.-C., qui ont été pulvérisés en mars dernier. Depuis le 21 mai dernier, l'Etat islamique s'est emparé de la cité antique de Palmyre. 

Quelles sont les mesures mises en place pour lutter contre ce trafic? Le 12 février, le Conseil de sécurité des Nations Unies a adopté la résolution 2199 qui condamne les destructions du patrimoine culturel irakien et syrien commises notamment par l’État islamique et contraint les États à prendre des mesures pour endiguer le trafic. Interpol tient par ailleurs une base de données à jour sur son site internet des œuvres volées.

De son côté, Berne a adopté une législation stricte. Longtemps considérée comme le «salon-lavoir des œuvres d’art», la Suisse s’est racheté une conduite en ratifiant dès 2003 la Convention de l’Unesco sur le trafic illicite des biens culturels et en promulguant en 2005 la loi fédérale sur le transfert des biens culturels. La Confédération participe en outre à l’échange d’informations.

«Sur les 45 '581 objets enregistrés dans notre base de données, 1267 ont été signalés par la Suisse», indique Fabrizio Panone, officier du renseignement criminel chez Interpol.

Plus récemment, la Suisse a joué un rôle pionnier: la loi fédérale sur la protection des biens culturels en cas de conflit armé, de catastrophes ou de situations d’urgence est la seule au monde à consacrer le principe du refuge des biens culturels. Ainsi, les biens gravement menacés dans leur pays peuvent être entreposés à titre temporaire en lieu sûr en Suisse.

Comment expliquer qu’en dépit d’un cadre légal strict et de contrôles douaniers renforcés, des pièces pillées remontent toujours à la surface sur le marché légal?

Contacté, Jean-Robert Gisler, de la police judiciaire fédérale, a répondu «que des enquêtes étaient actuellement en cours». S’agissant du financement de l’EI en partie grâce au trafic des biens culturels, «les liens possibles avec la Suisse font l’objet de recherches au plan international», répond-il. 

En attendant, il incombe à chaque individu d’acheter avec précaution les œuvres provenant de cette région. En effet, au final il n’y a pas d’offre sans demande. «Les véritables coupables sont donc les acheteurs», conclut Arthur Brand.

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Amanda Castillo

Journaliste

Lui écrire

Amanda Castillo est journaliste indépendante. Licenciée en droit et titulaire d'un master en communication et médias, ses sujets de prédilection sont le management et le leadership. Elle est l'auteure d'un livre, 57 méditations pour réenchanter le monde du travail, qui questionne la position centrale du travail dans nos vies, le mythe du plein emploi, le salariat, et le top-down management.

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