Bilan

La Suisse creuse son retard énergétique

Avec plus de 36 000 demandes en attente de subvention, le renouvelable stagne. Eolien et photovoltaïque restent anecdotiques sur un marché de l’électricité aux prix historiquement bas.
  • Installation de panneaux photovoltaïques à Payerne (VD).

    Crédits: JP Guinnard/24h

La Suisse tarde, plus que d’autres pays, à se tourner vers les nouvelles énergies renouvelables. Selon les statistiques de l’Office fédéral de l’environnement (OFEN), le pays produisait, en 2014, 1,3% de son électricité grâce au solaire et à l’éolien contre 11,7% en moyenne dans l’Europe des Vingt-Huit – incluant l’Allemagne à près de 16%.

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Pourtant, les projets d’énergies vertes fleurissent, mais les moyens pour les subventionner manquent. Mis en place en 2009 par la Confédération, le système de rétribution à prix coûtant (RPC), qui propose à un producteur d’électricité renouvelable de rembourser la différence entre son coût de production et le prix du marché, est victime de son succès. Si 12 000 installations bénéficient déjà du système, et 2500 de plus ont reçu le feu vert de Swissgrid, plus de 36 000 projets sont actuellement inscrits sur la liste d’attente, qui ne cesse de s’allonger de mois en mois. 

En cause, le manque de moyens financiers pour faire face à l’afflux, comme le détaille Frank Rutschmann, chef de la section énergie renouvelable à l’OFEN: «Ce sont près de 1000 nouvelles demandes qui arrivent chaque mois. Quand le système de la rétribution à prix coûtant a été pensé en 2009, l’électricité se négociait à plus de 10 ct. le kilowattheure sur le marché. Aujourd’hui, son prix est tombé à 3,8 ct. Comme la RPC subventionne la différence entre coût de production et prix du marché, sa mise en œuvre s’avère beaucoup plus chère que prévu.» 

En progrès, mais pas compétitif

La forte augmentation des capacités de production d’électricité en Europe entre 2006 et 2009 – marquée par la mise en activité de centrales à charbon et gaz, notamment dans le cadre du programme allemand de sortie du nucléaire – permet en partie d’expliquer la situation de surproduction d’électricité et les prix historiquement bas actuellement constatés sur les marchés.

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Jean-Michel Bonvin, directeur de Greenwatt, la filiale «électricité verte» du Groupe E à Fribourg, estime que les pouvoirs publics subventionnent indirectement cette électricité produite à partir d’énergies fossiles: «Aujourd’hui, sur nos grandes installations photovoltaïques, nous arrivons à produire de l’électricité à 10 ct. le kilowattheure en Suisse, contre plus de 30 ct. il y a cinq ans. On serait compétitifs si les coûts externes induits par le charbon – comme le réchauffement climatique et ses conséquences à échelle mondiale – étaient assumés par les producteurs. Or, ils le sont par la société, ce qui explique le prix artificiellement bas de l’électricité sur le marché.» 

Un constat que détaille François Vuille, directeur du développement du Centre de l’énergie de l’EPFL: «Nous ne sommes pas du tout aujourd’hui dans une logique de pollueur payeur. Au niveau global, les produits fossiles bénéficient toujours de plus de 500 milliards de subsides annuels. En Europe, on a essayé de «taxer» le CO₂, mais le mécanisme de marché mis en place s’avère complètement inefficace: à moins de 5 fr. la tonne, les centrales au charbon ne sont quasi pas impactées. En Suisse, on taxe le CO₂ émis par le mazout et le gaz naturel à 84 fr., mais les importations de carburant (essence, diesel) et d’électricité «sales» ne sont pas concernées.»

Vers une nouvelle dépendance?

Face au marché déprimé, le pays privilégie encore l’entretien d’infrastructures vieillissantes – qui s’avèrent de plus en plus coûteuses – au développement du renouvelable. «250 millions ont été investis récemment pour rénover Mühleberg, et l’exploitant BKW a annoncé l’arrêt de la centrale en 2019, relève François Vuille. A Beznau, la plus vieille centrale nucléaire en activité, 500 millions ont été mis sur la table pour réparer le couvercle des cuves, mais on a constaté peu après la remise en service que l’une des cuves elle-même était criblée de microtrous. Conséquence: le réacteur 1 est à l’arrêt depuis 2015.» Le 20 décembre 2016, l’Inspection fédérale du nucléaire a refusé à l’exploitant de Beznau 1, Axpo, la réouverture de la centrale pour une phase prolongée de test jusqu’au printemps. 

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Pourtant, à moyen terme, la sortie du nucléaire semble actée. Le plan Stratégie 2050 du Conseil fédéral, qui devrait passer cette année devant le peuple, prévoit le non-renouvellement des cinq réacteurs suisses. Le renouvelable serait alors censé, à l’horizon 2050, compenser l’essentiel des 25  000 gigawattheures de production par l’atome (40% de la production nationale) pour assurer l’indépendance du pays.

Un pari loin d’être gagné, selon François Vuille: «On devrait pouvoir diviser par deux la consommation d’énergie finale en Suisse d’ici à 2050 sans impacter notre confort et notre prospérité, en particulier grâce aux progrès de l’isolation des bâtiments et à l’amélioration de l’efficacité des voitures. Mais cette diminution portera essentiellement sur les produits pétroliers (mazout, essence). La part de l’électricité devrait quant à elle se maintenir en valeur absolue, et ainsi passer de 20 à 40% dans le mix énergétique. Malheureusement, aujourd’hui, le taux de déploiement du renouvelable, en particulier du photovoltaïque, est trop lent pour compenser la sortie progressive du nucléaire et assurer la transition énergétique.»

Jean-Michel Bonvin, de Greenwatt, relève les risques d’une éventuelle phase d’importations massives à la suite de l’arrêt de l’atome en Suisse: «Le parc nucléaire français est vieillissant et on a vu des pointes à plus de 80 ct. le kilowattheure importé quand certaines centrales françaises ont été mises à l’arrêt. Il n’est pas certain que si la production nucléaire française baisse, l’électricité importée ne renchérisse pas de façon significative, voire même que des difficultés d’approvisionnement ne surgissent.»

Revoir la politique de subventions

Si les 36 000 projets en attente auprès de la Confédération étaient mis en œuvre, ils permettraient de couvrir immédiatement 40% de la production nucléaire. Le plan Stratégie 2050 du Conseil fédéral prévoit d’augmenter la taxe sur le kilowattheure consommé – affectée au financement du renouvelable – de 1,5 jusqu’à 2,3 ct.

Un geste qui ne suffira pas à résorber la liste d’attente par une politique de rétribution à prix coûtant, estime Jean-Michel Bonvin: «Il y a eu un choix politique, celui de favoriser toutes petites installations solaires de moins de 10 m2, dont le coût de revient dépasse souvent les 20 ct. Avec des économies d’échelle, sur des surfaces de plus de 10 000 m2, nous sommes moitié moins chers.» Face à ce constat, la Confédération s’est tournée depuis 2014 vers la rétribution unique pour financer le «petit solaire». Une aide forfaitaire versée en une fois et moins onéreuse, qui permet de faire avancer davantage de projets. 

Reste la vision court-termiste de l’investissement actuel qui, selon Jean-Michel Bonvin, mine la transition: «Les grands projets énergétiques sont des investissements à trente, cinquante, voire huitante ans. On préfère maintenant réparer des installations vieillissantes que se lancer dans des développements dont la rentabilité est si lointaine. Le problème, c’est que ma génération n’a rien fait, et que c’est la suivante qui en assumera les conséquences.» 

Joan Plancade
Joan Plancade

JOURNALISTE

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Diplômé du master en management de l’Ecole supérieure de Commerce de Nantes, Joan a exercé pendant sept ans dans le domaine du recrutement, auprès de plusieurs agences de placement en France et en Suisse romande. Collaborateur externe pour Bilan, Il travaille en particulier sur des sujets liés à l’entreprise, l’innovation et l’actualité économique.

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