Bilan

La Suisse au cœur de la guerre des talents

Avec une population qui vieillit et des migrants très mobiles, la compétition pour attirer la main d’œuvre qualifiée s’est renforcée. La votation du 9 février sera cruciale pour l’avenir.
  • La pénurie de personnel qualifié suscite l’inquiétude en Europe.

    Crédits: Gaetan Bally/Keystone
  • Etienne Piguet, professeur: «Les flux migratoires montrent une mobilité accrue.»

    Crédits: Université Neuchâtel

L’ouverture des frontières constitue un enjeu majeur pour la prospérité de l’économie helvétique. En facilitant le recrutement de la main d’œuvre qualifiée, l’accord sur la libre-circulation des personnes entre la Suisse et l’Union européenne a joué un rôle-clé dans la croissance du produit intérieur brut au cours des dix dernières années.

Or l’initiative contre «l’immigration de masse» de l’UDC exige un retour au contingentement annuel des étrangers, ce qui menace notre compétitivité. La votation du 9 février prochain est donc cruciale pour l’avenir. Elle l’est d’autant plus dans un contexte démographique caractérisé par le vieillissement de la population européenne et la mobilité des migrants.

Deux défis qui, curieusement, ne sont guère abordés dans le débat sur la soi-disant surpopulation étrangère. Alors que la guerre des talents promet d’être de plus en plus dure entre les entreprises occidentales. 

Premièrement, le recul de la natalité et le vieillissement de la population entraînent une baisse du nombre de personnes en âge de travailler. De quoi pénaliser l’économie. Prenons l’Allemagne, le pays européen le plus touché.

Selon l’OCDE (Organisation de développement et de coopération économiques), elle perdra environ 5,4 millions de travailleurs qualifiés d’ici à 2025. Pour tenter de combler ce déficit, le gouvernement a décidé de faciliter le retour à l’emploi pour les femmes, de reporter l’âge de la retraite à 67 ans et d’attirer 800 000 immigrés. 

Même si les prévisions démographiques retenues par l’Office fédéral de la statistique sont meilleures pour la Suisse (le nombre d’actifs devrait progresser jusqu’en 2020 avant de reculer légèrement), la pénurie de personnel qualifié en Europe suscite l’inquiétude. «Le besoin croissant des entreprises est un défi d’envergure à long terme pour la Suisse.

La plupart des pays industrialisés sont confrontés aux mêmes problèmes. Cela se traduit par un durcissement de la concurrence internationale afin de dénicher une main d’œuvre hautement qualifiée et spécialisée», insiste Roland Müller, directeur de l’Union patronale suisse. 

Une analyse partagée par Bernhard Weber, en charge de l’analyse du marché du travail au Secrétariat d’Etat à l’économie: «Le recul de la population active représente un défi pour tous les pays occidentaux, y compris pour la Suisse. La concurrence pour conserver sinon pour attirer la main d’œuvre qualifiée a déjà commencé à se renforcer. C’est la raison pour laquelle nous devons disposer d’un marché de l’emploi attractif, souple et ouvert.» 

Deuxièmement, les migrants sont de plus en plus mobiles. «On part encore de l’idée qu’un immigré s’installe dans un pays pour y passer toute sa vie. Or, les flux migratoires montrent une mobilité accrue en fonction des compétences professionnelles de chacun», constate Etienne Piguet, professeur à l’Université de Neuchâtel.

Pour preuve, les individus qui quittent le territoire helvétique sont toujours plus nombreux (lire le tableau ci-dessous). Au total, leur nombre s’est élevé à près de 100 000 en 2012. Jamais l’émigration n’avait été aussi importante depuis le début des années 1990. Le solde migratoire est cependant resté positif: les arrivées ayant largement dépassé les départs. 

En tête des pays innovants 

Même si la hausse importante du nombre d’émigrés s’explique pour partie par un effet arithmétique (le volume des départs des étrangers est en général plus ou moins proportionnel à celui des arrivées), le phénomène n’est pas à prendre à la légère. Chaque année, il faut parvenir à compenser les pertes pour disposer d’une main d’œuvre suffisante.

Philippe Wanner, directeur de l’Institut d’études démographiques de l’Université de Genève, estime que «la migration internationale joue un rôle essentiel sur la population potentiellement active, qui peut être estimée par le nombre des 20 à 64 ans. Fin 2010, 4,9 millions de personnes entraient dans cette catégorie d’âge. En l’absence de migrations depuis 1980, cet effectif aurait été de 3,8 millions, soit une différence de 22%.»

Différentes analyses montrent que la Suisse reste attractive dans le combat auquel se livrent les entreprises pour engager les meilleurs talents. Elle figure ainsi en tête du «Global Talent Competitiveness Index 2013» qui mesure la capacité de 103 pays à attirer et à retenir les compétences au travers de 48 variables différentes.

Selon la haute école française INSEAD et le leader mondial du travail temporaire Adecco qui publient ce ranking, «il existe une très forte corrélation entre le produit intérieur brut et l’indice des talents». Et d’insister: «Ce sont les pays qui font le plus d’efforts pour attirer et retenir les talents qui sont les plus performants en matière d’innovation.»

Les dirigeants économiques et politiques helvétiques savent que l’immigration ne suffira pas. En mai 2013, la Confédération, les cantons et les partenaires sociaux se sont engagés à coordonner leurs efforts pour renforcer «le recours au potentiel offert par la main d’œuvre indigène».

Les mesures envisagées sont au nombre de quatre: relever le niveau de qualification, encourager l’innovation, créer de bonnes conditions de travail pour les collaborateurs les plus âgés et améliorer la conciliation entre vie professionnelle et vie familiale. Encore faut-il passer à l’action!

Jean Philippe Buchs
Jean-Philippe Buchs

JOURNALISTE À BILAN

Lui écrire

Journaliste à Bilan depuis 2005.
Auparavant: L'Hebdo (2000-2004), La Liberté (1990-1999).
Distinctions: Prix Jean Dumur 1998, Prix BZ du journalisme local

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