Bilan

La "souveraineté alimentaire" est-elle réalisable?

L'initiative qui passera en votation populaire ce 23 septembre prévoit notamment une part prépondérante d'alimentation indigène, le développement de l'agriculture de proximité ou la taxation des importation agricoles. Les propositions à l'épreuve des faits.

Avec 52% d'auto-approvisionnement, la Suisse est encore loin d'assurer une part "prépondérante" d'aliments indigènes.

Crédits: Keystone

Transition nécessaire pour les tenants de l’initiative (dont Uniterre, initiant) ou utopie irréalisable pour les opposants, «souveraineté alimentaire» divise. Si l’initiative devait passer, elle demanderait à repenser production et distribution en profondeur, ainsi que revoir les engagements de la Suisse à l’international. Explications.

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Plus de produits locaux: une marge de manoeuvre existe 

Augmenter la production sur une surface agricole limitée et en régression, l’objectif de «prépondérance indigène» dans l’alimentation suisse semble ambitieux. Avec un taux d’auto-approvisionnement (TAA) de 52%, selon les données collectées par l’association ASSAF et de l’agence d’information générale romande, la Suisse affiche un des chiffres les plus bas d’Europe.

Depuis 2000, la valeur de la production agricole du pays a même légèrement baissé de 11 milliards à 10,5 milliards de francs, dans un contexte d’accroissement démographique. En cause, la réduction continue de la surfaces agricole utile jusqu’à il y cinq ans, désormais relativement stable autour des 1 millions d’hectares. En parallèle le développement du bio grignote l’espace disponible, passant de 110 000 hectares à près de 150 000 depuis 2010. Avec pour l’instant des rendements moyens inférieurs au conventionnel.

Sur certaines cultures toutefois, la hausse de la proportion indigène est à portée de main. En 2017, ce sont ainsi 24 150 tonnes de blé suisse propre à la panification qui ont dû être proposés au déclassement en céréales fourragères, afin de maintenir un niveau acceptable du prix du blé suisse, «compte-tenu des quantités importées à ce jour», selon le communiqué de la FCSP. Le choix de recourir à l’importation amène donc à une autolimitation de la production indigène, mais participe en contrepartie à diminuer les prix sur le marché.

Par ailleurs, les initiants considèrent que des terres dédiées à des productions excédentaires comme le lait devraient être reconverties, avec une formation des agriculteurs vers une transition depuis la monoagriculture intensive vers une polyculture diversifiée. Une démarche de longue haleine qui divise le milieu agricole.

La taxation ne suffit pas à décourager l’importation

«Pour maintenir et développer la production indigène, (la Confédération) prélève des droits de douane sur les produits agricoles et les denrées alimentaires importés et en régule les volumes d’importation», recommande le texte de l’initiative. Rien de plus ni de moins que la poiltique de contingents à l’œuvre actuellement, qui impose une surtaxation des produits hors du contingent acceptable préalablement défini.

Une politique de plus en plus difficile à tenir à l'international, dont l’OMC a demandé avec insistance la révision à la Confédération. En 2017, le SECO s’est même engagé auprès de l’organisation internationale à honorer les obligations du pays à l’horizon 2019.

A noter que malgré les contingents tarifaires, les importations alimentaires n’ont cessé d’augmenter en valeur depuis 2000, passant de 8 milliards à près de 12, soit une hausse de 50%. Un assouplissement des contingents pourrait constituer un appel d’air supplémentaire pour l’importation au détriment de la production nationale. En revanche, son maintien, comme l’espèrent les initiants de «Souveraineté alimentaire», ramènerait la Suisse a réviser les positions et engagements récemment pris vis-à-vis des partenaires internationaux.

Graver l’interdiction des OGM dans le marbre

Autre mesure déjà à l’œuvre, mais dont l’issue reste incertaine, l’interdiction des OGM. Un moratoire prévu initialement jusqu’en 2017 a été prolongé jusqu’en 2021. Les initiants proposent de constitutionnaliser le principe. 266 000 tonnes de soja, dont la production mondiale est fortement marquée OGM, a été importée en 2015, notamment pour nourrir les animaux. La confédération estime que «des analyses ont montré que la Suisse est en mesure d'importer la quantité nécessaire de maïs et de soja non génétiquement modifiés».

Une tolérance existe toutefois pour les traces de produits transgénique, et des exceptions existent puisque, selon l’Office fédéral des affaires vétérinaires « la Suisse autorise l'utilisation, dans les denrées alimentaires, d’une lignée de soja, de trois lignées de maïs, de deux vitamines, de deux présures OGM.» 

Miser sur les circuits courts: un potentiel de mieux en mieux exploité

Parmi les mesures phares de l’initiative, renforcer «les échanges commerciaux directs entre paysans et consommateurs ainsi que les structures de transformation, de stockage et de commercialisation régionales.» Les circuits courts séduisent un nombre croissant de Suisses, et les solutions physiques (panier producteur, marchés en ville ou à la ferme) et digitales proposant l’achat désintermédié progressent.

Sur le bio, la part de la vente directe représente désormais près de 12% selon Agridea. Toutefois le marché reste dominé entre 70 et 75% par les seuls Coop et Migros, et le réflexe de se tourner vers la grande distribution semble encore solidement ancré. Pour preuve, malgré un nombre croissant d’offres spécialisées en ligne et en forte croissance (farmy.ch, La Ruche qui dit oui...), Leshop.ch et Coop@home dominent l’ecommerce alimentaire en Suisse. Les initiants devront préciser les mesures qui permettraient d’accélérer une éventuelle transition.

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Joan Plancade
Joan Plancade

JOURNALISTE

Lui écrire

Diplômé du master en management de l’Ecole supérieure de Commerce de Nantes, Joan a exercé pendant sept ans dans le domaine du recrutement, auprès de plusieurs agences de placement en France et En Suisse romande. Aujourd’hui journaliste indépendant, Il travaille en particulier sur des sujets liés à l’entreprise, l’innovation et l’actualité économique.

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