Bilan

La productivité reste une énigme

Malgré le rythme effréné des innovations ces dernières années, la productivité du travail augmente plus faiblement que prévu. Un ralentissement difficile à expliquer.
  • En Suisse, la croissance de la productivité ralentit depuis 2011.

    Crédits: Peter Klaunzer/Keystone

La productivité du travail est actuellement au cœur d’un énorme débat chez les économistes. Cet indicateur, qui se calcule en divisant le PIB réel par le nombre d’heures travaillées, a vu sa croissance ralentir ces dernières années. Son affaiblissement inquiète les experts, divisés sur l’explication à donner à ce phénomène. Car c’est, avec la démographie, le moteur central de la croissance économique à long terme et de l’amélioration du niveau de vie.

Les Etats-Unis, pourtant l’un des pays leaders en termes d’innovation et de progrès techniques, sont particulièrement touchés. Les dernières statistiques montrent que la productivité non agricole a baissé de 0,5% pour le deuxième trimestre 2016, ce qui représente le troisième trimestre de croissance négative, la période la plus longue depuis 1979.

Depuis 2010, la croissance annuelle de la productivité américaine est de 0,5%, alors qu’elle était proche de 3% durant la période 1995-2005. Une tendance guère réjouissante et qui touche la plupart des pays industrialisés.

La Suisse n’y échappe pas. Entre 1996 et 2014, dernière année pour laquelle les chiffres sont disponibles, la productivité du travail s’est améliorée de 1,2% en moyenne annuelle pour le secteur privé helvétique, avec un ralentissement depuis 2011. La croissance économique de ces dernières années a été accompagnée par une hausse du volume du travail due à une forte immigration et à une augmentation du taux d’activité.

La croissance de l’investissement en capital, comme dans d’autres pays développés, a été plutôt faible. Conscient de cette menace, le Conseil fédéral, dans un rapport publié en janvier 2015, place la hausse de la productivité du travail en tête de ses objectifs de croissance.

Toujours un temps de retard

Comment expliquer ce ralentissement? L’OCDE, l’Organisation de coopération et de développement économiques, s’est penchée sur ce phénomène dans deux rapports majeurs, «The Future of Productivity», sorti en juillet 2015, et «Compendium of Productivity Indicators 2016», publié en mai. L’organisme pointe, entre autres, la lenteur de la diffusion des innovations entre le moment de leur sortie et leur effet réel sur la productivité.

En effet, lors de la première révolution de l’internet, dans les années 1990, l’amélioration de la productivité, qui a commencé par le secteur de la haute technologie, n’a touché le reste de l’économie que plusieurs années plus tard. C’est la période nécessaire pour que les secteurs très éloignés de la haute technologie adoptent les nouveaux outils numériques. 

Des réformes pourraient améliorer cette diffusion, notamment en encourageant les entreprises à prendre des risques, en améliorant les compétences et en éliminant les mesures favorisant les entreprises peu novatrices. En juin, la patronne de la Réserve fédérale américaine, Janet Yellen, estimant que la croissance de la productivité devait être soutenue par l’Etat, suggérait des mesures d’incitation, telles que la promotion de l’investissement. Avec le ralentissement durable de la croissance de la productivité, l’OCDE craint qu’on assiste à un ralentissement structurel plutôt que cyclique. 

Des calculs remis en cause

Toutefois, des voix s’élèvent pour contester ce ralentissement de la croissance de la productivité, affirmant qu’il serait, en grande partie, illusoire. Selon certains experts, les gains de productivité de ces dernières années ne seraient pas pleinement reflétés dans les statistiques, si bien que la véritable croissance de la productivité n’a pas ralenti autant que ne le suggèrent les chiffres. Et donc, comme l’affirme, entre autres, le professeur de Harvard Martin Feldstein, le PIB serait ainsi mal calculé.

Cette sous-estimation s’expliquerait notamment par le fait que les chiffres ne parviennent pas à capturer la réelle valeur des innovations. Par exemple, des spécialistes comme Hal Varian, économiste en chef de Google, et le professeur britannique Charles Bean avancent que de nombreux services en ligne sont disponibles soit gratuitement (et ne sont donc pas reflétés dans le PIB), soit à des prix dérisoires, depuis dix ans, si bien que leur coût n’indiquerait pas pleinement l’utilité qu’en retirent les utilisateurs.  

Marat Shargorodsky

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