Bilan

La prison dorée des patrons déchus

Vasella, Ospel, Dougan… Autant de CEO qui ont connu la gloire, puis la chute. S’ils conservent certes la fortune accumulée, le statut d’indésirable reste lourd à porter.
  • En 2013, après avoir quitté Novartis, Daniel Vasella a préféré s’exiler à New York.

    Crédits: Stefan Falke/Laif/Keystone
  • Ancien homme fort d’UBS, Marcel Ospel a affronté des campagnes de dénigrement.

    Crédits: Eddy Risch/Keystone

Plus on s’élève et plus dure sera la chute, dit le proverbe. Les anciens CEO Daniel Vasella (Novartis), Marcel Ospel (UBS), Brady Dougan (Credit Suisse) ou encore Josef Ackermann (Deutsche Bank) en ont fait l’expérience. Que sont-ils devenus? Souvent bénéficiaires d’un parachute doré, ils ne subissent guère de revers financier. En revanche, plus ils ont été exposés dans la vie publique, plus la condamnation sociale sera sévère. Bannis du WEF (World Economic Forum) de Davos, ces anciens top managers sont condamnés à s’effacer du monde des affaires et à fuir les mondanités.

Le cas de Daniel Vasella (62 ans) est emblématique. Fin février 2016, l’ancien homme fort de Novartis s’est rappelé au bon souvenir du peuple helvétique par une interview publiée dans le SonntagsBlick et L’Hebdo. Dans cet entretien, l’ex-manager reconnaît des «erreurs»: notamment d’avoir sous-estimé le potentiel explosif de l’initiative Minder. Régulièrement épinglé en tant que patron le mieux payé de Suisse, le Grison avait suscité un tollé peu avant la votation de 2013 en raison d’une ultime prime de non-concurrence de 72 millions de francs. Face à la vindicte populaire, le médecin avait dû y renoncer.

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Souffrant de l’opprobre général, il s’est installé par la suite aux Etats-Unis, puis en Amérique latine, et enfin à Monaco. Aujourd’hui, il est de retour en Suisse dans sa propriété du paradis fiscal de Risch (ZG). Faut-il interpréter cet entretien livré à la presse comme une tentative de réintégrer la vie publique helvétique? «Je ne pense pas, répond Philippe Tschannen, partenaire chez Heidrick & Struggles. Vasella ressemble à un homme qui veut simplement rentrer dans son pays.» 

Le paria Marcel Ospel 

Ancien capitaine d’UBS, Marcel Ospel (66 ans) côtoie Vasella au panthéon des patrons les plus honnis de Suisse. En 2001, le Bâlois s’est illustré en refusant à Swissair un prêt qui aurait pu éviter l’épisode du grounding. Au temps de sa grandeur, Marcel Ospel a propulsé l’établissement fusionné UBS-SBS parmi les leaders mondiaux et encaissé jusqu’à 26 millions de francs de salaire annuel. Mais en 2007, UBS sombre dans la crise des subprimes.

La BNS (Banque nationale suisse) doit orchestrer un sauvetage à 40 milliards de francs. Domicilié dans la niche fiscale de Wollerau (SZ), l’ancien manager fait l’objet de vives campagnes de dénigrement. Au creux de l’hiver 2007-2008, la presse rapporte qu’il a été prié de renoncer à sa table au fameux restaurant zurichois Kronenhalle car la clientèle se plaignait de sa présence.

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Selon la NZZ am Sonntag, ce membre du club de golf Schönenberg a dû, à la même époque, changer ses habitudes sur le green. Le chemin entre le neuvième et dixième trou passant devant le club-house, il opte pour un itinéraire contournant le bâtiment afin d’éviter les regards. Puis il n’est plus revenu.

Considéré comme le fossoyeur de Swissair et tenu pour responsable du grounding de 2001, Philippe Bruggisser (67 ans) a vécu un divorce avec le public encore plus dramatique. En 2002, le Zurichois a tenté un come-back qui a tourné au désastre lors d’une conférence des alumni de l’Université de Saint-Gall à Interlaken.

Son exposé portait sur la stratégie de la nouvelle compagnie Swiss qu’il voulait démontrer comme non viable. Ce discours a déclenché un torrent de commentaires haineux. Il a ensuite totalement disparu des médias. Victime collatérale de la débâcle, l’industriel Mario Corti (69 ans), qui avait tenté sans succès de sauver la compagnie nationale a, lui, choisi l’exil. Parti pour Boston en 2002, le Bernois a passé là-bas une licence de pilote de ligne puis d’instructeur pilote.

«L’affaire Swissair avait suscité une émotion énorme qui explique la violence des réactions, décrypte Philippe Tschannen. Il est très astreignant pour un CEO d’être sans cesse présent dans les médias, comme une rock star. Nombre d’entre eux préfèrent éviter cette exposition qui peut se retourner contre eux en cas de faux pas. Il existe des agences qui font disparaître les mentions sur le web et permettent à ces personnalités d’évoluer dans la discrétion.» 

Le choix de la discrétion

La discrétion, c’est ce qu’a retrouvé l’Américain Brady Dougan (56 ans) mis à l’écart de Credit Suisse en 2015 en raison d’une stratégie qui a fait perdre à l’établissement un quart de sa valeur boursière. Il n’a depuis laissé aucune trace sur internet. Son prédécesseur à la tête de la banque, le fringant Lukas Mühlemann (65 ans), s’est retiré en 2002, avec 17 millions de francs au titre de parachute doré, après des choix stratégiques calamiteux. On le retrouve dès 2004 en tant que conseiller indépendant ou attaché à de petits établissements réservant ses services aux «ultra high net worth individuals».

Quant au Suisse Josef Ackermann (68 ans), qui a plongé Deutsche Bank dans les pertes et les procès, il a de nouveaux amis. Evincé en 2012, il a reçu 9 millions d’euros pour 2010 de la part de Deutsche Bank, à l’annonce de son départ programmé. Depuis 2014, il préside Bank of Cyprus et siège comme administrateur au sein de la société Renova du milliardaire russe Viktor Vekselberg. Renova étant par ailleurs actionnaire de Bank of Cyprus.

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Pourquoi les banquiers sont-ils si nombreux à trébucher? Cornelia Tänzler, partenaire au sein du cabinet Boyden Suisse, décode: «La banque est un secteur phare de notre pays et ses CEO se trouvent constamment sous les projecteurs. Par définition, le conseil d’administration se place en coresponsable des choix stratégiques. Mais en cas de problème, c’est souvent le CEO qui fait office de fusible.» Des risques connus dans les hautes sphères et qui justifient pour les intéressés la hauteur des émoluments perçus.

Bannis des conseils d’administration

Au terme d’une carrière réussie, les CEO sur le départ sont sollicités par les conseils des plus grandes compagnies. «Les anciens managers sont recherchés pour leur expérience et leurs contacts. D’ordinaire, ceux-ci siègent dans deux ou trois conseils. Ils ne le font pas pour l’argent, mais surtout pour rester dans la vie active», observe Philippe Tschannen.

Or, un statut de persona non grata les prive de cette possibilité. Indésirable dans l’industrie helvétique, Daniel Vasella ne conserve en Suisse qu’une fonction pour le moins inattendue. La NZZ révèle qu’il occupe un siège au conseil de fondation de la Garde suisse pontificale au Vatican basée à Fribourg. Il y côtoie d’autres célèbres catholiques: l’ex-conseiller fédéral Pascal Couchepin et l’ex-patron de la banque dissoute Wegelin, Konrad Hummler.

Le capital-risque et l’innovation figurent parmi les rares secteurs qui restent accessibles après une disgrâce. «Sans doute parce que ce sont des milieux plus ouverts que l’économie traditionnelle», commente Philippe Tschannen. Une voie privilégiée par Marcel Ospel. Associé à son épouse, Adriana Bodmer Ospel, l’ancien banquier figure aux côtés de Mirabaud et Lombard Odier parmi les investisseurs de la start-up fintech zurichoise Centralway Numbrs.

Ancien patron de la BNS, Philipp Hildebrand (52 ans) se pose quant à lui en contre-exemple par un retour aux affaires remarquable. En 2012, il démissionnait de son poste de président du directoire à la suite d’une présomption de délit d’initié concernant son épouse d’alors.

«Le Lucernois a montré une grande habileté dans sa communication. Gardant profil bas, il a tout de suite reconnu les faits et a très vite démissionné pour disparaître de la vie publique. Jamais ses compétences n’ont été remises en cause», analyse Cornelia Tänzler. Le banquier appartient désormais à la direction de la puissante société d’investissement américaine BlackRock. A la ville, il forme avec la milliardaire Margarita Louis-Dreyfus un couple parmi les plus influents du monde économique, parent de jumelles depuis ce printemps.

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Mary Vacharidis
Mary Vakaridis

JOURNALISTE

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Journaliste chez Bilan, Mary Vakaridis vit à Zurich depuis 1997. Durant sa carrière professionnelle, elle a travaillé pour différents titres de la presse quotidienne, ainsi que pour la télévision puis la radio romandes (RTS). Diplômée de l'Université de Lausanne en Lettres, elle chérit son statut de journaliste qui lui permet de laisser libre cours à sa curiosité.

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