Bilan

La presse romande doit jouer la carte de la qualité

Le journalisme de qualité, même payant, n’est pas mort à condition de préserver sa liberté éditoriale et de former la relève, a estimé une table ronde du Salon du Livre organisée par Le Courrier.

La diversité de la presse romande, notamment payante, reste l'un des faits majeurs du paysage helvétique par rapport à ce qui peut être observé ailleurs en Europe.

Crédits: David Huc/Bilan

«La presse est morte, vive la presse!». C’était le thème de la table ronde organisée le 25 avril, au Salon du Livre et de la Presse par Le Courrier. Le journal genevois fondé à la fin du XIXème siècle et qui fête ses 150 ans «est encore debout», constate fièrement en prélude Gustavo Kuhn, corédacteur en chef du Courrier avec Laura Drompt. Elle souligne que Le Courrier n’a que 20% de recettes issues de la publicité, tandis que 80% de ses revenus proviennent des abonnements des lecteurs et des dons.

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Mais «l’argent est le nerf de la guerre, qu’on le veuille ou non», souligne Laura Drompt. Avec l’essor d’internet et de l’information gratuite, aucun titre de la presse romande n’est indemne des difficultés du marché. «Toutes les quelques semaines, on entend de nouvelles annonces de licenciements, de restructurations, de fusions», souligne Gustavo Kuhn. Si la presse romande va mal, son histoire longue a connu des étapes spécifiques, explique Alain Clavien, auteur de La presse romande (éditions Antipodes). Il y a eu le siècle politique (1848-1960), lors duquel la presse était dominée par des journaux partisans, qui n’avaient pas forcément le plus de tirages, mais le plus de poids symbolique.

L'apparition du web 

Dès le début du XXème siècle, les journaux ont connu l’essor de la publicité, avec à cette époque des journaux financés à 30% par les annonceurs. On voyait alors des attelages journal/imprimeur, où chaque publication avait ses rotatives dédiées. Dès les années 1960-70, la presse politique s’efface, laissant la place à une presse d’information qui se veut neutre, agissant comme contre-pouvoir. L’impression couleur devient plus chère, et le modèle «1 journal, 1 imprimerie» disparaît. Dès cette époque, la publicité prend une part de plus en plus importante dans le chiffre d’affaires, jusqu’à 60%-70% aujourd’hui.

La décennie 1990-2000 voit l’apparition d’internet. Le poids explicatif de cette rupture technologique dans le déclin de la presse est majeur: «Cela va modifier complètement la manière dont la presse est diffusée», souligne Alain Clavien. Qui note également un «changement de mentalité» chez les dirigeants des groupes de presse: «on entre dans l’ère du capitalisme actionnarial, et les éditeurs réclament des rendements de 15%-20% de la part des journaux. Cette financiarisation n’explique pas la crise, mais l’a aggravée», estime l’historien. «Car s’il y avait eu davantage de possibilités d’investir dans la presse écrite plutôt que de redistribuer les bénéfices aux actionnaires, la presse se serait peut-être mieux portée aujourd’hui».

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Il évoque l’époque où le Journal de Genève ne gagnait pas d’argent, tandis qu’il était soutenu par ses propriétaires. En réalité, les éditeurs ont gagné globalement beaucoup plus d’argent grâce à la presse dans la deuxième moitié du XXème siècle qu’aujourd’hui; et le soutien à des quotidiens qui perdent régulièrement de l’argent s’est toujours payé par des charrettes de licenciement fréquentes. Le mécénat dans la presse peut-il exister? s’est interrogée l’assemblée; quel actionnaire accepte de renflouer indéfiniment un titre déficitaire?

L’indépendance éditoriale est un autre enjeu essentiel. Elle est avant tout une affaire de gouvernance, estime Laura Drompt: «Avoir à sa tête une coopérative ou des actionnaires, cela n’a pas la même implication sur le contenu». Le Courrier n’est pas dirigé par un conseil d’administration, mais par une association avec un comité qui représente la société civile et des ONG. Le journal se prévaut de dépendre de ses lecteurs. «Nous essayons de maintenir la publicité à un niveau qui ne dépasse pas 20%, et c’est d’abord à la société civile que nous rendons compte». Elle reconnaît cependant que pour publier des enquêtes fouillées, il faut des moyens. En outre, le risque juridique, à savoir les menaces de procès, constituent une épée de Damoclès à laquelle aucune rédaction n’échappe.

Fake news: le retour des médias payants

Marie Rumignani. doctorante en sciences des médias, qui représentait l’Académie du Journalisme et des Médias (AJM) de l’Université de Neuchâtel, se dit optimiste pour l’information de qualité, que le lecteur accepte de payer. «L’information payante a opéré un retour depuis la profusion de sites de "fake news" diffusés sur les réseaux sociaux», observe-t-elle. Des exemples comme Mediapart ou le New York Times, en attestent.

Reste à savoir si, en Suisse romande, il existe un public large pour l’information payante. Elle souligne en outre qu’il faut «penser à la relève; si nous formons les journalistes à mieux s’adapter aux outils et technologies qui s’invitent dans leur métier et à l’évolution des lecteurs, nous aurons des profils en phase avec leur époque».  Marie Rumignani note que l’Université de Neuchâtel a retravaillé ses programmes dans ce but.

L’information est un bien d’intérêt général, qui ne peut être tributaire de critères de rentabilité, mais doit relever du domaine public, ont estimé en conclusion plusieurs participants, dont Christian Campiche, journaliste et essayiste, ancien chef de la rubrique économique de La Liberté et fondateur du journal en ligne La Méduse.

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Zaki Myret
Myret Zaki

RÉDACTRICE EN CHEF DE BILAN de 2014 à 2019

Lui écrire

En 1997, Myret Zaki fait ses débuts dans la banque privée genevoise Lombard Odier Darier Hentsch & Cie. Puis, dès 2001, elle dirige les pages et suppléments financiers du quotidien Le Temps. En octobre 2008, elle publie son premier ouvrage, "UBS, les dessous d'un scandale", qui raconte comment la banque suisse est mise en difficulté par les autorités américaines dans plusieurs affaires d'évasion fiscale aux États-Unis et surtout par la crise des subprimes. Elle obtient le prix de Journaliste Suisse 2008 de Schweizer Journalist. En janvier 2010, Myret devient rédactrice en chef adjointe du magazine Bilan. Cette année-là, elle publie "Le Secret bancaire est mort, vive l'évasion fiscale" où elle expose la guerre économique qui a mené la Suisse à abandonner son secret bancaire. En 2011, elle publie "La fin du dollar" qui prédit la fin de la monnaie américaine à cause de sa dévaluation prolongée et de la dérive monétaire de la Réserve fédérale. En 2014, Myret est nommée rédactrice en chef de Bilan. Elle quitte ce poste en mai 2019.

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