Bilan

La montre connectée divise les horlogers

Les producteurs suisses se sont retrouvés mêlés au buzz médiatique généré par le lancement des premières montres intelligentes. Les professionnels se sentiraient-ils menacés?
  • Samsung vient de lancer sa Galaxy Gear. Elle téléphone, se connecte à internet et prend des photos. Crédits: Dr
  • SmartWatch 2 de Sony. Elle télécommande aussi l’appareil photo d’un smartphone. Crédits: Dr
  • iWatch d’Apple. Annoncée pour 2014, elle rencontrerait des problèmes de production. Crédits: Dr

L’élan médiatique soulevé par la récente présentation de la Samsung Galaxy Gear a suscité moult réactions directes et indirectes en Suisse et à l’étranger. Ainsi, l’un des sujets favoris des médias a été de disséquer si, et en quoi, cet avènement risquait de porter préjudice à l’horlogerie suisse. Et entre le cataclysme annoncé par certains blogueurs et les réactions plus sereines des professionnels, l’avenir de l’horlogerie paraîtrait presque incertain. Et pourtant.

Après la SmartWatch 2 de Sony cette année et avant l’iWatch d’Apple annoncée l’an prochain, la présentation récente de la montre connectée de Samsung a donné lieu à d’innombrables prévisions. Ainsi, certains cabinets d’études – parfois les mêmes qui s’étaient montrés sceptiques face à l’émergence possible d’un marché des tablettes – prévoient-ils aujourd’hui un avenir radieux à la montre connectée.

De Canalys qui estime que 500  000 montres intelligentes seront distribuées dans le monde en 2013 à CIMB Securities qui prédit qu’Apple livrera 63  millions de montres dans l’année qui suivra sa sortie, les estimations sont aussi nombreuses que variées mais le marché semble naturellement porteur.

Par comparaison à la déferlante annoncée pour la montre connectée, les quelque 30 millions de montres produites tous les ans en Suisse paraissent une goutte d’eau dans un océan. Et c’est bien le cas puisque ces 30  millions de montres suisses – chères – ne sont rien en regard de 1,2  milliard de montres – bon marché – fabriquées chaque année dans le monde.

En réalité, le seul véritable point commun entre le produit horloger suisse et la montre connectée est le poignet du porteur. C’est donc le seul conflit apparent et des choix devront peut-être se faire, à moins de porter une montre à un poignet, un terminal sur l’autre.

Mais il ne faut donc pas se tromper de cible, et le cabinet Kepler Cheuvreux a raison de souligner que la nouvelle concurrence vise en premier lieu les montres asiatiques et américaines. Et si l’on imagine que certaines marques suisses peuvent malgré tout être touchées, ce sont naturellement les marques davantage bas de gamme qui seraient concernées. Soit les sociétés les moins pourvoyeuses d’emplois et de bénéfices.

Reste que si tous les acteurs de la branche considèrent avec attention et/ou intérêt le phénomène naissant de la montre connectée, la communauté des professionnels de l’horlogerie se scinde schématiquement en trois catégories: les enthousiastes, les optimistes et ceux qui estiment que leur métier n’a rien – ou pas grand-chose – à voir avec les montres intelligentes qui font aujourd’hui le buzz. Ces derniers sont largement majoritaires.

A l’image de Richard Mille ou de Guillaume Tetu (Hautlence), les enthousiastes se réjouissent cependant d’acquérir une telle montre connectée, «pour voir» ou «pour le plaisir», mais ne voient guère de concurrence avec leurs créations.

Les optimistes, eux, se réjouissent sincèrement de la venue de nouveaux acteurs sur le marché via la montre intelligente, car à l’image de Luc Perramond (La Montres Hermès) ou de Jean-Claude Biver (Hublot), ils estiment que, loin d’êtres des concurrentes, ces innovations technologiques vont développer l’intérêt pour les montres-bracelets en général. Et attirer par conséquent à ce type d’objet une clientèle plus jeune, qui a sans doute perdu l’habitude de porter une montre et qui viendra ensuite à un garde-temps plus prestigieux.

«Rien de nouveau»

Dans l’immédiat, la montre connectée – effet de la nouveauté oblige – va assurément trouver son public. Quand bien même les avantages qu’elle offre en regard des smartphones actuels ne sautent pas aux yeux. Quoi qu’il advienne, Sony, Samsung et même Apple ont déjà passé avec succès un premier obstacle: celui de la caisse de résonance médiatique. C’est à coup sûr un bon début pour amorcer une révolution, mais naturellement pas suffisant.

Acteur majeur de l’industrie horlogère, et probablement le plus visé avec les marques d’entrée de gamme, le patron de Swatch Group Nick Hayek le répète à l’envi: il ne croit pas à cette révolution du terminal de poignet (et ce n’est pas faute d’avoir réfléchi à la question et fait plusieurs tentatives en ce sens).

Pas plus qu’au produit présenté par Samsung: «La montre présentée n’a rien de nouveau. Swatch est active depuis plus de vingt ans dans le domaine des montres interactives et a pu en tirer de précieuses expériences, soit avec Swatch The Beat, Swatch Paparazzi (en collaboration avec Microsoft) ou avec Swatch Access, la montre qui donne accès à des ski-lifts voire des musées ou des stades.»

Chez Rolex, on est moins catégorique et on «salue le développement technologique que représente ce qu’on appelle la «montre connectée».» Virginie Chevailler, attachée de presse de la marque genevoise, souligne en outre «qu’un tel terminal digital se place manifestement dans le prolongement des incessants développements qui, depuis que la montre s’est imposée au poignet, n’ont cessé de voir de nouvelles technologies et de nouvelles fonctionnalités être proposées aux porteurs de montre. Ainsi les montres Rolex ont-elles vu l’apparition des montres à quartz à partir des années 1960, puis la multiplication des supports digitaux offrant l’heure ces dernières années, sans rien perdre de leur pertinence et de leur valeur, bien au contraire. A ce sujet, il est à noter qu’un modèle comme l’Oyster Perpetual Submariner n’a jamais rencontré autant de succès depuis que les plongeurs sous-marins peuvent s’équiper d’un ordinateur qu’ils portent au poignet.»

Reste que, au-delà de la montre connectée, il est une autre révolution que d’aucuns imaginent bien plus porteuse que la Galaxy Gear ou l’iWatch: celle qu’annoncent les Google Glass. Et il y a davantage de points communs entre le développement technologique de Google et des lunettes ordinaires qu’entre une montre connectée et un garde-temps produit par les horlogers suisses. Or il ne s’est trouvé personne pour s’inquiéter de l’avenir de l’industrie de la lunette. Etrange.

Michel Jeannot
Michel Jeannot

FONDATEUR DE WTHEJOURNAL.COM

Lui écrire

Journaliste spécialisé, fondateur du site WtheJournal.com et des applications iPhone, iPad et Android associées, Michel Jeannot est à la tête du Bureau d’Information et de Presse Horlogère (BIPH), un team de journalistes collaborant avec une quinzaine de médias dans le monde, dont Bilan et le Figaro. Sa plume sûre et parfois acérée est aussi à l’aise sur les questions techniques que sur les enjeux liés à la branche et à son économie. Michel Jeannot est également éditeur et rédacteur en chef du magazine Montres Le Guide / Uhren von A bis Z / 顶级钟表鉴 (225 000 exemplaires).

Du même auteur:

Rolex: les filiales au pouvoir
«Notre marque de fabrique est l’innovation»

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."