Bilan

La lutte s’organise contre le gaspillage alimentaire

Environ un tiers de toute la production suisse – et mondiale – ne finit pas dans l’assiette du consommateur. Comment réduire ces déchets qui encombrent les poubelles et coûtent des millions de francs?

Anastasia Hofmann, Elliot Salisbury et Naomi MacKenzie ont lancé une solution informatique pour réduire les déchets des restaurants et hôtels.

 

Crédits: Christoph Kassette

En Suisse, chaque année, quelque 2,3 millions de tonnes d’aliments, soit environ 300 kg par personne, finissent à la poubelle. On estime que ces déchets sont produits à 61% par les ménages et l’agriculture, 22% par l’industrie de transformation, 13% par le secteur de la restauration et 4% par la grande distribution. Entre le champ et l’assiette, parfois plus de la moitié de la récolte se perd. Il s’agit des aliments qui ne remplissent pas les critères de qualité du commerce et de l’industrie ou qui se gâtent au domicile des consommateurs.

Une étude réalisée en 2015 par Agroscope et l’EPFZ montre par exemple que 53% de la production de pommes de terre est perdue avant d’être consommée. Avec bien évidemment des conséquences à la fois financières, morales et environnementales.

En Suisse, le secteur de la restauration – qui comprend les restaurants scolaires et d’entreprises, les traiteurs, les établissements médicaux, les restaurants et hôtels – engendre 290 000 tonnes de déchets alimentaires par an selon un rapport de l’Office fédéral de l’environnement (l’OFEV), ce qui représente en moyenne 124 grammes par repas, composés d’épluchures et de restes. 70% de ces déchets sont dus aux quantités cuisinées trop élevées et aux restes laissés dans l’assiette. La restauration dépense près de 20 millions de francs par an en méthanisation et compostage, auxquels il faut ajouter le coût des marchandises, estimé à 5 fr. 50 le kilo. Chaque année, environ un milliard de francs partiraient ainsi en fumée. 

Des initiatives voient le jour

Forts de ce constat, trois anciens élèves de l’Ecole hôtelière de Lausanne ont lancé l’an dernier la start-up Kitro dont la solution informatique mesure les déchets qui finissent dans les poubelles des cuisines. Destiné principalement aux restaurants et hôtels, leur logiciel permettrait ainsi d’éviter des pertes dont les coûts se montent chaque mois, en moyenne, à 2500 francs par établissement. 

D’autres initiatives citoyennes tentent de remédier au gaspillage, à l’image de l’application Too Good To Go (TGTG), originaire du Danemark et lancée il y a un an en Suisse romande. Celle-ci met en contact les clients et les commerçants qui proposent leurs invendus à prix cassés. La start-up Sav’Eat, créée par deux Genevois, diffuse le même concept: l’application permet aux supermarchés et aux boulangeries de solder leurs invendus en fin de journée.

Autre initiative pour réduire le gaspillage: la marque de jus de fruits Opaline achète uniquement aux producteurs valaisans des fruits qui, esthétiquement, ne correspondent pas au standard de vente et seraient jetés normalement. Au niveau des grosses entreprises, Costa Croisières, succursale suisse de Costa Crociere, vient de dévoiler début février un programme afin de réduire de moitié le gaspillage alimentaire à bord de ses navires d’ici à 2020.

De nombreux acteurs cherchent donc à limiter le gaspillage alimentaire. L’Union maraîchère de Genève (UMG) s’y attelle depuis une dizaine d’années déjà. Dans ses deux magasins, elle écoule, à un prix bien inférieur à la norme, des produits qui n’entrent pas dans les standards de vente en raison de leur taille ou de leur forme ou qui sont produits en excédent. Pratiquement rien n’est jeté puisqu’une partie des invendus est distribuée à des associations comme Partage.

«C’est aussi moralement important, pour un producteur, de savoir que ses produits ne finissent pas à la poubelle», commente le président de l’UMG, Jacques Blondin. Ce dernier, précurseur de la lutte contre le «Food Waste», regrette cependant l’uniformisation générale des goûts et envies dans la société. «Nous devrions pouvoir proposer des fruits et légumes de tailles et formes différentes. Mais cela nécessite un changement radical des mentalités.»  

«Les invendus coûtent de l’argent»

Les grands distributeurs (Coop, Migros, Aldi, Lidl, Denner, Spar et Volg) produisent près de 100 000 tonnes de déchets alimentaires par an, dont la plus grande partie entre dans la catégorie «aliments invendus». Le commerce de détail dépense environ 10 millions de francs par an pour éliminer ses déchets (méthanisation, compostage) et plus d’un demi-milliard de francs si l’on ajoute le coût des marchandises, estimé à 6 fr. 50 le kilo. 

«Les invendus coûtent de l’argent. Donc, nous essayons de les éviter au maximum», commente le porte–parole de Migros Tristan Cerf. Ainsi, seul 1,5% des produits du géant orange ne sont pas consommés par des humains. Les aliments abîmés «ne pouvant plus être vendus ni redistribués» sont revalorisés en nourriture pour animaux ou dans la production de biogaz. Migros distribue tous les jours des biens dont la date limite de consommation n’a pas été dépassée et dont la qualité est irréprochable à des associations caritatives comme Table Suisse ou Partage à Genève. En 2017, cette dernière a ainsi récolté 1300 tonnes d’invendus des grands distributeurs comme Migros, Coop ou Manor. 

«On oublie souvent l’effet de la vente en vrac sur le taux de déchets alimentaires, rappelle Tristan Cerf. Chaque jour, la plupart des produits que nous devons retirer de la vente avant terme, ce sont des fruits et légumes abîmés par les nombreux clients qui les ont touchés, malaxés, pressés, avant d’en choisir un autre. L’emballage permettrait de réduire ce type de perte. La vente en vrac fait en revanche tout à fait sens pour les produits peu périssables.» 

Il faut changer les habitudes

Les acteurs du secteur agroalimentaire s’accordent à dire qu’une grande partie des déchets pourraient être évités. Chez les consommateurs, premièrement, il suffirait de repenser leurs comportements d’achat et d’acheter les quantités justes. En effet, si les courses sont réalisées chaque semaine, les consommateurs ont tendance à remplir leur caddie de produits qu’ils ne consommeront pas forcément. Sans compter qu’il ne faut pas être à cheval sur les dates limites, la majorité des produits pouvant être consommée encore un long moment. 

Au niveau des distributeurs, de nouveaux modèles de vente et d’emballages pourraient réduire les pertes. De manière générale, les producteurs et les commerçants devraient optimiser leurs pratiques. Les producteurs pourraient, par exemple, changer leur méthode de culture. Mais diminuer les attaques parasitaires par l’emploi de pesticides n’est évidemment pas idéal. 

Quant aux restaurants, ils pourraient mieux doser leurs assiettes et surtout proposer des plats en demi-portion pour ceux qui n’auraient pas un gros appétit, ou des «doggy bags» pour emporter les restes. 

«Tous les acteurs doivent changer leurs habitudes si nous voulons continuer à manger des produits de proximité», assène Barbara Pfenniger. La responsable alimentation à la Fédération romande des consommateurs conseille aux distributeurs de ne pas exiger que des produits «normés», c’est-à-dire qui correspondent à une taille et un poids donnés.

«Les ventes à la pièce obligent les producteurs à jeter tous les produits qui sont trop grands ou trop petits.» Une des solutions: vendre au poids afin d’éviter tout ce gaspillage. «Les consommateurs devraient être créatifs au niveau culinaire et essayer d’apprêter des produits qu’ils pourraient considérer comme flétris ou dont la date est dépassée. Ce conseil ne s’applique évidemment pas aux denrées sensibles telles que viande ou poisson cru.» 

Au niveau politique, une initiative cantonale de Soleure «Réduction des pertes de denrées alimentaires» a été rejetée il y a quelques semaines par le Conseil des Etats. Elle proposait de fixer des objectifs contraignants visant à réduire les pertes de denrées alimentaires et de définir des mesures concrètes en la matière. Ainsi, le combat contre le «Food Waste» n’est pas encore gagné.

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."