Bilan

La lutte contre la corruption reste le grand défi russe

Les entrepreneurs s’impatientent. Des réformes sont indispensables pour stimuler la croissance.

La Bourse russe a bien résisté à la dernière crise financière. Le pays devrait même maintenir sa croissance aux environs de 4% en 2012, pour la troisième année consécutive. Sur place, les entreprises ont tout de même souffert, probablement davantage du statu quo en matière de réforme du cadre des affaires que des péripéties de la finance internationale. «Nous n’allons pas continuer notre expansion vers d’autres villes. Les coûts sont trop élevés et cela demande énormément d’énergie», commente Igor Levit, président du conseil d’administration de LSR Group. Sa société, basée à Saint-Pétersbourg et active dans l’immobilier et la construction, a mis près de dix ans pour s’implanter à Moscou. Le chef d’entreprise attend beaucoup du nouveau gouvernement russe intronisé le 21 mai dernier: «Une nette réduction des coûts administratifs et une diminution de la bureaucratie.» Selon les calculs de l’Observatoire du développement de l’ONU, la Russie est en effet l’un des pays au monde où le coût des affaires, notamment dans la construction, est le plus élevé – elle se classe au 178e rang sur 183. Le nouveau gouvernement aura donc pour mission de mener à bien les promesses de réforme faites par le président Poutine au cours de sa campagne de réélection. Parmi celles-là figure une série de lois visant à accélérer les procédures administratives, qui permettraient à la Russie de passer de la 120e à la 20e position dans l’indice du climat des affaires établi par la Banque mondiale. Pour les entrepreneurs russes présents au Forum East Capital qui réunissait une centaine de participants à Saint-Pétersbourg en avril dernier, un seul leitmotiv revient à chaque rencontre: la nécessité d’enfin engager les réformes qu’ils attendent depuis près d’une dizaine d’années. En effet, la plupart des récentes promesses électorales de Vladimir Poutine ressemblent à celles qu’il avait déjà faites en 2000-2002. Pour Anders Åslund, chercheur au Peterson Institute for International Economics à Washington, «on peut rester sceptique en voyant que toutes ces promesses ont déjà été faites. Mais, cette fois, Poutine doit en plus compter avec la pression de l’opposition et de la rue. Cette tension politique va continuer et elle va contribuer à l’accélération de la transition de la Russie vers une économie moderne.»

Entrer dans le giron de l’OCDE?

Mais le problème le plus crucial pour la Russie, c’est le niveau très élevé de corruption qui gangrène le pays. Une situation qui pèse négativement sur le climat des affaires et qui nuit fortement à l’attractivité de l’économie auprès des investisseurs étrangers. «Ce mal a de lourdes conséquences pour les entrepreneurs russes: la corruption est notamment responsable de l’absence de construction de routes depuis 1997!», commente Anders Åslund. C’est en tout cas une mission qu’il devra remplir, même partiellement, s’il veut satisfaire au cahier des charges de l’OMC à laquelle la Russie va adhérer formellement le 15 juin prochain. Le premier ministre russe Dmitri Medvedev a qualifié cette adhésion d’«occasion unique de mettre l’économie russe à niveau». Ce d’autant que le gouvernement russe a en ligne de mire l’adhésion à l’OCDE, dont elle a récemment ratifié la convention anticorruption. L’entrée de la Russie dans le giron de l’OCDE signifierait de fait une mise à niveau drastique de son cortex de lois relatives aux affaires et aux investissements. Pour Vladimir Poutine, elle «permettrait à l’économie russe d’atteindre un niveau de qualité international». Qui dit réformes dit moyens pour les réaliser. La rente issue du pétrole devrait continuer de remplir les caisses de l’Etat, en tout cas pour la décennie à venir, selon toute vraisemblance. Pour les entrepreneurs russes, cette manne constitue la clé de toute l’activité du pays. Les perspectives offertes par les promesses de programmes d’Etat, notamment dans le développement des infrastructures, ont en effet de quoi séduire tant la tâche est immense. De l’électricité au pétrole, aux routes et au chemin de fer, les projets pharaoniques ne manquent pas. Reste que, de l’aveu même de Vladimir Poutine, le pays vit une «dépendance inadmissible» aux exportations de matières premières et va devoir libéraliser davantage son économie et rapidement s’il veut pouvoir bénéficier d’un afflux significatif d’investissements étrangers qui contribueront à la mise en place de ces programmes.

 

«Les relations avec la Chine sont ambiguës»

Deux questions à Anders Åslund, spécialiste de la Russie auprès du Peterson Institute for International Economics.

Comment expliquez-vous la position antioccidentale choisie par Vladimir Poutine sur les récents enjeux géopolitiques? La situation et les enjeux sont très complexes. Les choix géopolitiques de la Russie sont en partie déterminés par des enjeux économiques et politiques, et notamment par ses relations avec les Etats-Unis. L’entrée prochaine de la Russie à l’OMC signifie un processus de normalisation des relations commerciales avec les Etats-Unis. Or cette normalisation rencontre des oppositions au Congrès américain, et certaines prises de position de la Russie sur l’échiquier mondial semblent viser, entre autres, à mettre suffisamment de pression pour que soit notamment abrogé l’amendement Jackson-Vanik, qui conditionnait les échanges commerciaux avec la Russie à l’autorisation des juifs russes de quitter le pays. Un amendement rendu obsolète depuis la fin de l’Union soviétique mais que certains voudraient remplacer par le Sergei-Magnitsky Act – en discussion en ce moment aux Chambres américaines – qui stipule l’établissement d’une liste noire comprenant toutes les personnalités économiques et politiques russes soupçonnées d’avoir commis des actes en contradiction avec le respect des droits de l’homme. Ces personnes ne pourraient plus se rendre aux Etats-Unis et pourraient subir d’autres sanctions. Sans oublier la grande méfiance du président russe face au déploiement du bouclier antimissile américain...

Qu’en est-il des relations de la Russie avec son grand voisin, la Chine? Les relations entre la Russie et la Chine sont ambiguës. D’un point de vue économique, la Russie aimerait se rapprocher de son voisin de l’Est alors que ce dernier est en train de devenir une véritable puissance économique (la Chine est devenue le premier partenaire commercial de la Russie en février 2009 et les échanges bilatéraux ont crû de 42,7% en 2011, ndlr). Mais cette même puissance fait un peu peur aux Russes, notamment lorsqu’ils constatent avec quelle vitesse les Chinois ont conquis des parts de marché dans les républiques d’Asie centrale. Par ailleurs, les Russes se méfient également de l’immigration chinoise. Officiellement, les chiffres sont très faibles, mais la frontière est totalement perméable, et cela signifie que le nombre réel est bien plus élevé.

Crédits photos: Ria-Novosti/AFP, dr

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