Bilan

La French Tech, plus qu’un coup de com?

Inventé par le gouvernement français, le label destiné à fédérer les start-up a débordé de son objectif marketing vers la politique et la finance. La fin du «French bashing»?
  • La délégation française au CES de Las Vegas 2017.

    Crédits: Dr
  • Pour le serial-entrepreneur Pierre Chappaz, «l’effet international reste limité».

    Crédits: Eric Piermont/AFP
  • Le coq rouge: un symbole fort pour la French Tech, mais peu connu dans la Silicon Valley.

    Crédits: Frederic J. Brown/AFP
  • Le label tel qu’imaginé par des chercheurs suisses.

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En juillet dernier, la galerie Venus de New York exposait les photos de l’écrivain français Michel Houellebecq. Quelques mois plus tôt, son titre aurait paru pertinent: «French bashing» (raillerie contre la France). Sauf qu’en juin, la mauvaise image de la France a changé avec l’élection à la présidence d’Emmanuel Macron. Champion d’une «start-up Nation», lui-même s’est appuyé sur une campagne de communication qui avait modifié l’image économique de la France vis-à-vis de l’étranger et plus encore des Français: la French Tech. 

Du salon VivaTech – imaginé en 2016 par Maurice Lévy, patron de Publicis, comme pendant européen du Consumer Electronics Show (CES) de Las Vegas – à la conférence Slush d’Helsinki, le coq rouge qui sert de logo à la French Tech est partout. Et Emmanuel Macron sur ses traces. Au point que les 328  000 euros dépensés lors d’une French Tech Night au CES de 2016, à laquelle il assistait en tant que ministre de l’Economie, font aujourd’hui scandale. Ces fonds auraient été confiés à l’agence Havas sans appel d’offres par l’organe de promotion Business France et sa patronne Muriel Pénicaud, aujourd’hui ministre du Travail…

Cette proximité avec celui qui a ensuite démissionné et fondé son parti En Marche! n’est pas étonnante. La French Tech est née à Bercy, siège du Ministère de l’économie, dans les bureaux de la ministre déléguée au numérique, Fleur Pellerin, en novembre 2013.  

Une impulsion fédérale 

Réveillés à un dynamisme entrepreneurial insoupçonné par le mouvement des «pigeons» contre l’augmentation des taxes sur les cessions d’entreprise, la ministre et ses conseillers inventent ce label. Un vrai succès. Au point qu’il inspire aujourd’hui jusqu’en Suisse, en dépit de son origine étatique. Directeur de Swiss Startup Invest, Jean-Pierre Vuilleumier n’hésite pas à dire que «la Suisse peut prendre exemple sur cette initiative».

Il faut dire qu’en dehors d’une forme de dirigisme au départ pour faire avancer les choses rapidement – quand la politique d’innovation helvétique patine toujours entre Innovation Park et fonds d’avenir,
la French Tech est assez helvético-compatible. «Il s’agit de fédérer, d’accélérer et de rayonner»,  résume Marie Gallas-Amblard, directrice de la communication de la mission French Tech. 

«Notre premier travail a été d’identifier les écosystèmes start-up en France.» Neuf métropoles sont d’abord labellisées, puis treize lorsque Axelle Lemaire succède à Fleur Pellerin en 2015. «Il n’y a pas de subventions mais un cahier des charges à respecter», poursuit Marie Gallas-Amblard. Avec une équipe de dix personnes, la French Tech a de toute façon des moyens limités. 

Un miroir flatteur pour les Français

Son principal levier est de rassembler les innombrables supports publics et parapublics locaux aux start-up, ainsi que la Banque Publique d’Investissement (BPI) pour le financement et Business France pour l’international, sous l’ombrelle de sa marque. Une marque forte et bien conçue par l’Agence L. «Le choix du coq rouge bien visible a été judicieux», observe l’entrepreneur français installé dans la Silicon Valley Loïc Le Meur. 

Concernant l’accélération des start-up, la French Tech a évité de recréer ce qui existait déjà. Elle a ainsi confié un budget de 200 millions d’euros à la BPI au lieu de l’investir elle-même. La BPI l’utilise pour effectuer des cofinancements en capital dans les start-up avec des investisseurs professionnels. En clair, elle augmente la taille des tours de financement. Elle veut, comme les investisseurs privés, revoir son argent avec une plus-value. 

On n’est donc pas loin du fonds souverain. Cela n’a pas évité quelques investissements «politiques», comme le remarque l’entrepreneur franco-genevois Pierre Chappaz. Mais dans l’ensemble, il juge l’initiative positive. «La BPI a investi dans Teads, ma dernière entreprise, en dépit du fait qu’elle n’était pas française. Elle a fait une jolie plus-value lorsque nous l’avons revendue», confie-t-il. 

C’est toutefois sur le troisième volet, celui du rayonnement, que la French Tech semble avoir le mieux réussi. Elle a, il est vrai, été servie par les circonstances. Fruits d’efforts entrepreneuriaux bien plus que gouvernementaux, les succès des Criteo, BlaBlaCar ou SigFox lui ont apporté sur un plateau des success stories à faire valoir. 

Elle a aussi décliné sa marque. Son programme Ambassadors apporte ainsi un soutien ciblé à des actions de promotion à l’international du privé. Le résultat : des meutes de start-up affichant le coq rouge dans les grands événements mondiaux et donnant l’impression d’une démonstration de force. Elle s’est aussi appuyée sur la diaspora des ingénieurs français (la troisième communauté dans la Silicon Valley) pour créer un réseau de hubs.

Pour autant, Pierre Chappaz relativise cet impact international. «Quand la presse française voit ces grandes délégations, elle valorise les start-up, mais surtout auprès de son opinion publique. C’est bien, cela montre que le gouvernement a conscience de l’importance de cet écosystème et donne le moral aux entrepreneurs. Mais l’effet international reste limité.» Loïc Le Meur abonde: «Dans la Silicon Valley, presque personne ne sait ce qu’est la French Tech.» Il ajoute : «Ce qui est connu, ce sont les start-up françaises qui réussissent comme Devialet ou BlaBlaCar. Avec son école 42 pour les développeurs et son incubateur pour 1000 start-up Station F, Xavier Niel, patron de Free, a fait plus pour l’image entrepreneuriale de la France que n’importe quelle mesure gouvernementale.» 

Un visa pour les start-uppers

Serait-ce alors que la French Tech et les politiciens, à commencer par le président, qui arborent son pin’s à la boutonnière ont simplement accroché leurs wagons à la locomotive des start-up ? En juin dernier, Emmanuel Macron est en tout cas revenu prendre un bain de foule au salon VivaTech avant de prononcer le discours d’inauguration de Station F. La mission French Tech a d’ailleurs quitté ses bureaux de Bercy pour l’incubateur afin de bénéficier de sa dynamique.

Car French Tech ou pas, cette dernière est bien là. Le consultant CB Insights compte que depuis 2012, les start-up françaises ont levé 8,23 milliards de dollars, à peine moins que les Britanniques. Et le mouvement s’accélère. Leurs levées de fonds dépassent 2 milliards de dollars au premier semestre 2017, soit autant que pour toute l’année 2016. Signe de reconnaissance des efforts de communication gouvernementale, CB Insights a même rebaptisé «French Tech» ses études sur les investissements en capital-risque en France. 

Auteur d’une comédie sur les start-up (Ecosystème), Rachel Vanier ajoute que la French Tech mène bien des actions de contenus au-delà de l’image. Elle cite le French Tech Ticket, visa d’installation pour un entrepreneur étranger assorti d’une aide administrative et d’un accueil dans un incubateur. Un French Tech Visa prolonge maintenant la durée d’installation pour l’entrepreneur et l’étend à ses collaborateurs. Selon Marie Gallas-Amblard, «plus d’une centaine de start-up étrangères ont bénéficié de ce dispositif».

Et ce visa s’applique aussi aux investisseurs. Phil Libin, fondateur d’Evernote, vient de choisir Station F pour implanter la filiale européenne de son accélérateur All Turtles. Rachel Vanier ajoute qu’il existe un dispositif parallèle pour les entrepreneurs des banlieues en difficulté avec la French Tech Diversité. 

Cela n’empêche pas les critiques. A l’Atelier BNP Paribas de San Francisco, Arnaud Auger regrette ainsi que cette politique ne soit pas suivie d’une simplification administrative basée sur le numérique. Le consultant Xavier Dalloz déplore, lui, l’absence de mesure des résultats de la French Tech. Professeur adjoint à HEC, Véronique Nguyen est plus sévère: «Depuis trois ans, Emmanuel Macron a multiplié les «coups de com» sur la French Tech, sans changer substantiellement l’écosystème français», écrit-elle dans une tribune publiée par Les Echos

Le fera-t-il maintenant? La France n’effacera pas en tout cas quarante ans de piètre gestion d’un coup de French Tech magique. Qu’Emmanuel Macron ait placé son début de mandat derrière une dynamique qui a redonné le moral aux entrepreneurs français était certes bien joué. Mais, comme le relève Loïc Le Meur, les véritables efforts du gouvernement en direction des start-up «restent à voir dans l’éventuelle réussite de la réforme du droit du travail et dans celle de la fiscalité». Faute de succès sur ces sujets «durs», la French Tech n’empêchera pas le «French bashing» d’Houellebecq de redevenir d’actualité.

Fabrice Delaye
Fabrice Delaye

JOURNALISTE

Lui écrire

Fabrice Delaye a découvert Internet le 18 juillet 1994 sur les écrans des inventeurs du Web au CERN. La NASA diffusait ce jour-là les images prises quasi en direct par Hubble de la collision de la comète Shoemaker-Levy sur la planète Jupiter…Fasciné, il suit depuis ses intuitions sur les autoroutes de l’information, les sentiers de traverse de la biologie et étend ses explorations de la microélectronique aux infrastructures géantes de l’énergie.

L’idée ? Montrer aux lecteurs de Bilan les labos qui fabriquent notre futur immédiat; éclairer les bases créatives de notre économie. Responsable de la rubrique techno de Bilan depuis 2006 après avoir été correspondant de L’Agefi aux Etats-Unis en association avec la Technology Review du MIT, Fabrice Delaye est diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris et de l’EPFL.

Membre du jury des SwissICT Awards, du comité éditorial de la conférence Lift et expert auprès de TA-Swiss à l’Académie Suisse des Arts et des Sciences, Fabrice Delaye est l’auteur de la première biographie du président de l’EPFL, Patrick Aebischer.

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