Bilan

La formation duale suisse est «efficace»

Le professeur bernois Stefan Wolter décortique les raisons pour lesquelles le taux de chômage des jeunes helvétiques est plus faible que chez nos voisins européens.
Stefan Wolter dirige le Centre suisse de coordination pour la recherche en éducation. Crédits: Béatrice Devènes/pixsil.com

La réussite de la Suisse dans le domaine de l’emploi des jeunes suscite beaucoup de curiosité hors de nos frontières. Alors que le taux de chômage des 15-24 ans atteignait en janvier dernier 23,6% au sein de l’Union européenne et même plus de 50% en Espagne et en Grèce, il ne s’élevait qu’à 3,8% en Suisse. Pour connaître les recettes de ce succès, les délégations étrangères se suivent à un rythme régulier à Berne.

En quatre semaines, un émissaire de la Commission européenne, un délégué du gouvernement britannique et des représentants de dix Etats américains ont fait le voyage vers la capitale fédérale.

Parmi les personnalités qu’ils ont rencontrées, l’une d’elles est incontournable: Stefan Wolter. Professeur de l’économie de l’éducation à l’Université de Berne, il figure parmi les meilleurs connaisseurs du système de formation helvétique. Auteur de nombreuses publications et titulaire de plusieurs mandats internationaux, Stefan Wolter dirige aussi le Centre suisse de coordination pour la recherche en éducation. Interview.
 

Le chômage des jeunes en Suisse est très bas en comparaison internationale. Comment l’expliquez-vous?

Ce succès découle de plusieurs facteurs. D’abord, le marché du travail est faiblement réglementé. Les entreprises peuvent prendre le risque d’engager des jeunes collaborateurs, car il n’y a pas d’entraves majeures aux licenciements, contrairement à la pratique en vigueur chez nos voisins où les actifs bénéficient d’une protection presque absolue.

Ensuite, le système d’apprentissage, qui concerne deux tiers des jeunes en formation, est organisé selon un modèle standardisé sur le plan national. En d’autres termes, un patron peut se fier aux résultats obtenus aux examens finaux. Ce qui n’est souvent pas le cas hors de nos frontières. Par exemple, en Grande-Bretagne, la valeur d’un diplôme dépend de l’entreprise au sein de laquelle il a été obtenu.

Enfin, l’absence d’un salaire minimal à l’embauche permet aux entreprises d’obtenir une productivité adéquate lorsqu’elles engagent un apprenti. Autrement dit, l’incitation à l’embauche est beaucoup plus forte dans notre pays qu’à l’étranger.

Selon une étude récente publiée par l’Union syndicale suisse, 40% des personnes qui figurent dans la catégorie des bas salaires (moins de 4000 francs par mois) sont titulaires d’un certificat fédéral de capacité (CFC). Ce chiffre est-il «effrayant», comme l’affirment ses dirigeants?

Il relève davantage de la polémique que d’une étude scientifique. Car on ne connaît ni l’âge des personnes concernées, ni leur lieu de travail, ni leur parcours professionnel. Sont-elles jeunes ou dans la force de l’âge? Sont-elles actives à Genève ou dans le Jura? Sont-elles sorties du marché du travail (cela concerne surtout les femmes) pendant une longue durée avant d’y accéder à nouveau?

On sait seulement que les bas salaires évoqués par l’USS sont concentrés dans le commerce de détail, la restauration et l’hôtellerie, ou autrement dit dans des branches où les rémunérations sont inférieures à d’autres activités. La question essentielle, et à laquelle l’USS ne répond pas, est de savoir si un titulaire d’un CFC gagne davantage qu’une personne qui n’en possède pas. 

Est-ce le cas?

Oui, mais je reconnais que les différences ne sont parfois pas assez importantes.

Malgré ses faiblesses, la critique de l’USS remet-elle en question la valeur de l’apprentissage, qui concerne actuellement 230 000 jeunes?

Pas du tout. D’une part, un CFC permet souvent à un collaborateur de grimper progressivement dans la hiérarchie de son entreprise. D’autre part, il offre la possibilité d’obtenir une maturité professionnelle. Laquelle ouvre ensuite les portes d’une formation supérieure.

Certes, la formation duale permet l’obtention d’une maturité. Mais seuls environ 20% des apprentis suivent cette voie. Une déception par rapport aux attentes?

Non. En revanche, je suis davantage préoccupé par le fait que seulement un peu plus de la moitié des titulaires d’une maturité professionnelle décident de poursuivre des études supérieures au sein des hautes écoles spécialisées.

Pour quelles raisons ces diplômés arrêtent-ils leurs études?

Je n’ai trouvé qu’une seule explication à cette question. J’ai constaté que plus la conjoncture est favorable et plus les jeunes stoppent leur cursus, et inversement. Dans le premier cas de figure, ils estiment que leurs salaires sont suffisants pour affronter l’avenir. 

L’offre de places d’apprentissage ne correspond pas toujours à la demande. N’y a-t-il pas trop de jeunes qui choisissent une formation d’employé de commerce plutôt que d’opter pour des professions techniques?

On me pose souvent cette question. Car on pressent que je vais y répondre positivement. Je constate au contraire que l’allocation des places d’apprentissage est plus ou moins satisfaisante. Sinon le chômage frapperait davantage certaines activités plutôt que d’autres. Or ce n’est pas le cas.

En été 2012, Swissmem constatait une pénurie d’apprentis dans l’industrie. L’association faîtière des machines y voyait une crainte pour la compétitivité de la Suisse. A-t-elle raison?

Plus la conjoncture est bonne et plus la pénurie de main-d’œuvre apparaît comme importante, et inversement. Si cette industrie voulait vraiment augmenter son attractivité auprès des jeunes, elle devrait modifier sa manière de communiquer. Car Swissmem ne parle souvent que des risques de délocalisation de la production. Ce langage est plutôt une source d’inquiétude que de motivation.

Quant au risque pour la compétitivité de la Suisse, il est moindre. Pour combler leurs besoins, les entreprises continueront de faire appel à l’immigration.

Le maintien d’une industrie forte en Suisse dépend pourtant du nombre de collaborateurs formés dans la branche. L’évolution démographique défavorable ne constitue-t-elle pas un danger?

Evidemment. Mais cette situation touche non seulement l’industrie, mais toute l’économie. En 2012, l’offre a en effet dépassé la demande. Environ 92 000 places d’apprentissage ont été proposées par les entreprises. Parmi elles, seules 85 000 ont été attribuées et 7000 places sont restées vacantes.

Il y a une trentaine d’années, l’âge moyen d’un apprenti de première année s’élevait à 16 ans. Aujourd’hui, il atteint 18 ans. Pourquoi?

Cette moyenne est trompeuse. Pour des raisons culturelles, elle est plus élevée dans les cantons romands qu’en Suisse alémanique et dans les grandes villes que dans le milieu rural. A Genève, par exemple, une majorité de jeunes commencent par fréquenter le collège, puis environ la moitié abandonnent les études après un ou deux ans. Ces derniers s’engagent alors dans la voie de l’apprentissage.

A la sortie de l’école obligatoire, les choix sont aussi plus importants qu’autrefois. Dans le canton de Berne, un nombre relativement important de jeunes suit une dixième année de scolarité, alors que leurs compétences sont dans la moyenne des résultats de l’étude internationale PISA. Leur objectif est d’améliorer leurs chances pour décrocher un apprentissage. Enfin, une part non négligeable de jeunes recommencent une deuxième formation.

C’est pour toutes ces raisons que l’âge moyen d’un apprenti de première année est aussi élevé.

De nombreux patrons estiment qu’il y a aussi une autre raison à ce phénomène. La formation obtenue pendant la scolarité obligatoire est insuffisante. Elle ne permet plus à un jeune de se lancer immédiatement dans un apprentissage. Partagez-vous leur avis?

Non. Selon l’étude PISA, les résultats des écoliers helvétiques sont bons en comparaison internationale. Mais celle-là montre aussi que 15 à 20% d’entre eux ne disposent pas des compétences minimales requises. Ce taux est trop élevé. Et il faut s’en inquiéter. Je constate néanmoins que la moitié de ces jeunes en difficulté parviennent tout de même à réussir un apprentissage. Cela montre la force de notre système de formation duale.

On peut aussi se demander si les patrons ne sont pas trop exigeants…

Je ne le crois pas. En Allemagne, beaucoup de patrons recrutent leurs apprentis au terme d’études de niveau gymnasial. En Suisse, ils engagent encore des jeunes au terme de la scolarité de base et quelles que soient les options d’études choisies. 

Jean Philippe Buchs
Jean-Philippe Buchs

JOURNALISTE À BILAN

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Journaliste à Bilan depuis 2005.
Auparavant: L'Hebdo (2000-2004), La Liberté (1990-1999).
Distinctions: Prix Jean Dumur 1998, Prix BZ du journalisme local

Du même auteur:

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