Bilan

La fausse bonne idée du taux d’intérêt négatif

Pour contrer la cherté du franc, la mesure proposée par certains provoquerait plus de déconvenues qu’autre chose.

Une santé de fer peut entraîner des effets secondaires. Voilà comment il serait possible de résumer la situation de la Suisse et de son franc, binôme isolé et brillant comme un phare au milieu d’une Europe brouillée par la crise de la dette. La pertinence de la métaphore s’arrête là. Car, dans le cas précité, ce ne sont pas les moustiques qui se grillent les ailes, mais l’ampoule qui risque l’extinction. Au chapitre des possibilités, on évoque parfois l’éventualité d’un taux d’intérêt négatif. Non pas réel, comme cela arrive relativement fréquemment quand les perspectives d’inflation dépassent les taux d’intérêt. Non, on parle bien de taux d’intérêt négatifs nominaux. Une solution proposée par Christian Levrat, président du PS suisse, mais aussi par les Verts. En clair, cela impliquerait que la Banque nationale suisse baisse certains de ses taux à des niveaux inférieurs à zéro.

La mesure n’est pas aussi exotique qu’il y paraît. Pendant la dernière crise économique et financière, la Banque centrale suédoise y a eu recours. Elle a fixé le taux d’intérêt des dépôts – ceux que réalisent les banques commerciales auprès d’elle à -0,25%. L’idée consistait alors à convaincre ces dernières de rompre avec leur pratique de gel des crédits. Malgré ce que la théorie a longtemps distillé, en temps de taux d’intérêt négatif, les acteurs économiques ne se tournent pas automatiquement vers la thésaurisation. La raison est simple: détenir de l’argent a un coût, surtout quand on en dispose de beaucoup, ce qui est le cas des banques. Pour ce qui est de la Suède, la décision de la Banque centrale consistait à pousser les banques à prêter. Dans le cas contraire, elles étaient assurées de perdre de l’argent. Au final, la portée de cet instrument, de l’aveu même de ceux qui l’ont mis en place, s’est révélée plus symbolique qu’autre chose.

Ce fut en revanche avec un réel souci d’efficacité que, par le passé, la Suisse a pratiqué le taux d’intérêt négatif. «Le pays a souffert à de nombreuses reprises de la qualité de valeur refuge de sa monnaie, explique l’économiste Charles Wyplosz, professeur d’économie à l’Université de Genève. Face à ce problème, elle a choisi plusieurs fois dans les années 1970 et 1980 de pratiquer le taux d’intérêt négatif afin de décourager les investisseurs d’acheter du franc suisse et de pousser son cours à la hausse. Cela gênait les exportations helvétiques à l’époque comme cela les gêne aujourd’hui.» Ces expériences de l’époque ont démontré que cet instrument n’est pas la panacée, loin s’en faut. Son application a par exemple participé à une poussée inflationniste à même de suggérer que le remède était peut-être pire que le mal. Une mesure qui laisse perplexe Directeur des investissements chez Reyl & Cie, François Savary ne croit pas une seconde à l’efficacité des taux d’intérêt négatifs. Tout comme Charles Wyplosz, il est d’avis qu’il n’y a pas grand-chose à faire, que la Suisse doit accepter la rançon de sa bonne santé dans une Europe malade de la dette. «Cette pression sur le franc suisse pourrait bien durer deux ans», estime le spécialiste. La perplexité est également de mise du côté de la Banque Cantonale de Genève. «Si cette mesure était encore envisageable à une époque où nos voisins pratiquaient le contrôle des changes, elle semble plus difficile aujourd’hui dans des marchés de devises ouverts, explique Olivier Schaerrer, porte-parole adjoint à la BCGE. On peut aisément investir dans du franc suisse ailleurs qu’en Suisse.» Reste que la banque genevoise a tout de même pris les devants et s’est intéressée aux conséquences techniques d’un taux d’intérêt négatif. Il lui faudrait alors reprogrammer son principal logiciel pour s’adapter. Comme une trentaine d’autres établissements qui l’utilisent également.

Pierre-Yves Frei

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