Bilan

La crise financière rattrape les musées

Les institutions culturelles se sont multipliées en Suisse et dans les pays voisins. Mais elles courent désormais après la rentabilité.

Le Louvre a dû promettre d’atteindre le plus vite possible le cap des 12 millions.

Crédits: AFP

C’était dans les années 1980. Responsable de la Collection de l’art brut à Lausanne, Michel Thévoz déplorait la multiplication des musées en Suisse. Selon lui, le pays entier finirait par en devenir un, avec comme gardiens ses habitants. Le nombre d’institutions privées et publiques tournait alors autour de 850. En 2012, un dénombrement réalisé par l’AMS (Association des musées suisses) arrivait à 1101. Un nombre qui a fatalement progressé depuis.

En existe-t-il trop? La Suisse représente un cas extrême. Mais les pays voisins multiplient aussi les créations, dont seules les plus spectaculaires font l’événement. Un musée constitue depuis les années 1990 une construction phare. Cette cathédrale laïque doit se voir confiée à un architecte vedette, avec les dérives financières que cela suppose. Inauguré en catimini le 20 décembre 2014, le Musée des Confluences de Lyon symbolise la mauvaise gestion en la matière. Prévu pour coûter 61  millions d’euros en 2000, il a fini par revenir à 330 millions. Son seul fonctionnement annuel se voit évalué à 13 millions.

Or le monde est entré en crise depuis 2008. Les collectivités publiques, qui financent les musées, ont révisé les budgets à la baisse. Le Ministère de la culture français est descendu sous le seuil psychologique de 1% du budget national, tandis que son équivalent italien se contente d’un minuscule 0,2%. Cet argent, comme celui de nombreuses villes, va d’abord aux arts vivants. Il s’agit de fournir des distractions aux jeunes et d’empêcher les intermittents du spectacle de se muer en «terroristes». Le maire de Reims a ainsi remplacé en 2014 le projet de nouveau musée, dû à la star David Chipperfield, par un complexe sportif…

Jusqu’ici, l’Italie se contente de ne pas ouvrir certains musées, dont les gardiens se voient déplacés vers ceux apparaissant plus lucratifs. Les Offices de Florence tiennent ainsi de la pompe à fric. La rentabilité devient le maître mot en France, du moins pour l’Etat central. Le Louvre ou Orsay sont priés de trouver l’argent là où il est, en louant des œuvres, des expositions clés en main et en multipliant les crowdfundings. Tout se voit aussi fait pour accroître les entrées. Le Louvre, qui était passé de 9,7 à 9,3 millions de visiteurs par an, a dû promettre d’atteindre le plus vite possible le cap des 12 millions.

Mais les autres, ceux qui peinent à faire entrer une centaine de personnes par jour à Paris ou en province? Pour l’instant, tout le monde se serre les coudes, mais le nombre des travaux annoncés se restreint. Beauvais vient de rouvrir après… dix-huit ans. Pour l’instant, nul ne parle de fermetures définitives, faute d’argent, de public ou des deux. C’est tout juste si de petites voix s’élèvent pour dire qu’il faudrait vendre le contenu des réserves. 

Premiers sacrifices

En Suisse, on a connu quelques tours de clé. Winterthour a fermé la Fondation Kern et Briner, sa propriété, qui recevait moins de 1000 personnes par an. Dans la même ville, les Hahnloser ont bouclé la Villa Flora. Pour certains, ce n’est qu’un début. Les créations privées sont fragiles. Un mécène me confiait récemment mettre 1,2 million de sa poche chaque année. Et quand le public ne suit pas… Notez qu’il y a aussi la possibilité de fusions. C’est à quoi en arrivent aujourd’hui le Zentrum Paul Klee et le Kunstmuseum de Berne. On commence toujours par le moins douloureux. Et qui oserait publier aujourd’hui une liste des sacrifiés?  

Etienne Dumont
Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Lui écrire

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

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