Bilan

La Chine régresse sur le marché de l’art

Mauvaise nouvelle! Pour la troisième année consécutive en 2014, la Chine a régressé sur le marché de l’art, ou plutôt sur celui des enchères. Comment le sait-on ? Grâce aux bilans annoncés par les principales maisons du pays (1).
  • 22% des parts du marché en 2014 sont détenues par la Chine contre 30% en 2011.

    Crédits: Timothy A. Clary
  • 56% des œuvres offertes aux enchères n’ont pas trouvé preneur en 2014. 

    Crédits: Oliver Weiken

China Guardian a vu ses recettes fondre de 20%, avec un montant global équivalent à 621 millions d’euros. Plus chanceux, Poly International admet un recul de 6%. Il est entré l’an dernier dans ses caisses 908 millions d’euros. La dégringolade continue donc. En 2011, la Chine dominait le monde avec 30% des parts de marché. Elle n’en détient plus que 22%.

Ces indications figurent dans le rapport annuel de la TEFAF (The European Fine Art Fair), établi sous la direction de Clare McAndrew. La TEFAF n’est pas que le baromètre (ou le thermomètre) de l’art, des temps préhistoriques à aujourd’hui, en vertu de la foire mammouth de ce nom proposée à Maastricht à chaque fin mars. Elle chapeaute aussi une enquête neutre, destinée aux différents acteurs du marché de l’art, dont font bien sûr partie les clients.

La brochure comporte assez de chiffres, afin qu’ils s’y retrouvent. Mais pas trop, histoire de ne pas les perdre en chemin. Il y a souvent, dans ce genre de rapports, un abus de statistiques tel qu’elles finissent par créer un brouillard autour de la réalité des choses…

La quantité d’invendus a fortement augmenté

Cette réalité se révèle donc défavorable à la Chine. Il n’y a pas que le recul des recettes. La quantité d’invendus a fortement augmenté. En 2014, 57% des œuvres offertes aux enchères n’ont pas trouvé preneur. Il y a plusieurs raisons à cela : des prix de réserve trop élevés, une marchandise surabondante et un pourcentage de faux d’autant plus inquiétant qu’il reste mystérieux. Un documentaire, vu l’an dernier sur les écrans européens («La ruée vers l’art» de Danièle Granet et Catherine Lamour), montrait des ouvriers mangeant à toute vitesse, avant de retourner dans une usine reproduire les modèles créés par un artiste en vogue, Zhang Huan. On n’avait pas vu cela chez nous, même au temps de Raphaël ou de Rubens. Où commence le faux dans un pays ou tant de marques se voient par ailleurs imitées ?

A cela s’ajoutent les lots impayés. On sait certains Chinois mauvais débiteurs. Il suffit de rappeler la vente Yves Saint Laurent à Paris en 2009. Deux bronzes provenant du sac du Palais d’été, en 1860, avaient été acquis par téléphone 31,4 millions d’euros. L’acquéreur avait ensuite déclaré son intention de ne pas régler la facture (2). Il a de nombreux imitateurs.

Nous sommes dans un pays ayant l’habitude du marchandage et de la renégociation permanente. Il suffit de poser la question aux marchands européens, toujours plus nombreux, possédant une clientèle chinoise. La plupart se voient proposer la moitié de la somme demandée! Aux enchères de Pékin ou de Shanghai, il y a ainsi eu l’année dernière 35% de lots (et non plus 30% comme en 2013) pour lesquels les vendeurs n’ont pas vu la couleur du moindre « renminbi ».

Qui profite de cette faiblesse ? Les Etats-Unis, qui trouvent ici une revanche sur leurs trop riches (l’économie chinoise a encore crû de 7,4% en 2014) amis asiatiques. Bien sûr, Christie’s et Sotheby’s ont également bu la tasse à Hongkong ou Shanghai. Mais leur pays d’adoption (les USA) est redevenu le No 1 mondial. Mieux encore, les Chinois aisés préfèrent désormais effectuer leurs emplettes à Londres ou à New York. Leurs achats chez Christie’s International ont augmenté en 2014 de 22%, atteignant 2 milliards de dollars, tandis que Sotheby’s se contentait de 19% de mieux et d’un petit milliard d’encaisses.

Le monde de l’art doit devenir moins opaque

Que faire pour remonter le courant? Dans un pays où la fortune des millionnaires a augmenté en 2013 de 21%, pour atteindre 3800 milliards de dollars, selon le « World Wealth Report », il faut d’abord rassurer. Le monde de l’art doit devenir moins opaque. Plus adulte aussi, même si les enchères ne sont autorisées au pays de Mao que depuis 1992. Les rumeurs fâcheuses tuent. On pense aux histoires de blanchiment. La corruption serait facilitée par les enchères.

Pour acheter un fonctionnaire, on lui dirait de se payer l’œuvre d’un artiste local inconnu et de la mettre en vente un ou deux ans après. Le prix s’envolerait, comme par hasard. Un moyen comme un autre de faire monter la cote de créateurs émergents dans un pays tenant par certains côtés du Far West. 

Car les Chinois achètent chinois. Ils ont un réflexe patriotique que n’entretiennent pas (ou peu) les Russes du postcommunisme. C’est ce qui explique l’avènement de superstars. Aussi connu pour ses démêlés avec le gouvernement que pour son art multimédia, Ai Weiwei ne forme pas une exception. De nombreux artistes, au style bien reconnaissable, symbolisent à Pékin la réussite financière, comme un Basquiat ou un Warhol à New York. Il suffit de citer les noms de Yue Minjun, de Zhang Xiaogang ou de Yan Pei-Ming, même si ce dernier vit à Dijon depuis 1980. Les Chinois de la diaspora ont aussi la cote.

Céramiques impériales ou jades importants

Pays pauvre redevenu riche, la Chine se fait ainsi une fierté de rapatrier des œuvres appartenant, selon elle, au patrimoine national. On parle toujours d’art contemporain. Il existe cependant une catégorie de nouveaux riches (les vieilles collections ont disparu avec l’avènement du communisme en 1949) prête à acquérir aux plus hauts prix des céramiques impériales ou des jades importants exportés au début du XXe siècle.

En 2010, un vase en porcelaine de la fin du XVIIIe siècle se vendait du coup 43 millions de livres chez la petite maison anglaise Bainbridges Auction. En 2014, c’était un sutra Ming. Ils grimpaient à New York jusqu’à 14 millions de dollars, sur une estimation de 100'000 à 150'000 dollars. Dans leur livre « Le marché de l’art » (La Documentation française), remis à jour en 2014, Jean-Marie Schmitt et Antonia Dubrulle estiment que ce marché devrait un jour se tarir, faute de marchandises de qualité. Les musées prévus à leur gloire par ces acheteurs cultivés finiront par en absorber le meilleur.

Les Chinois s’intéressent aux créations occidentales anciennes et modernes

Le principal marché, sur lequel les Occidentaux zappent complètement, demeure pourtant celui de la peinture traditionnelle. Entendez par là les réalisations calligraphiques à l’encre, dont le style peut s’adapter au goût contemporain. A la fois écriture et geste esthétique, cette expression nous échappe en grande partie. Cet art totalise de loin le plus de ventes. Il a retrouvé la première place en 2008, après avoir été supplanté en 2007, caractérisé en Chine par une bulle du contemporain. En 2013, la demande redevenait cinq fois et demie plus forte en calligraphie qu’en art actuel.

Ce triple marché, toujours national, s’élargit aujourd’hui. Les galeristes et les antiquaires l’ont constaté. Les Chinois s’intéressent désormais aux créations occidentales anciennes et modernes, faisant preuve d’un exotisme leur ressemblant peu. Ils font penser aux Japonais des années 1980, raflant les toiles impressionnistes aux plus hauts prix, juste avant que l’économie nippone chancelle. Un magnat du cinéma, Wang Zhongjun, s’est offert en 2014 à New York une nature morte de Van Gogh pour 61,8 millions de dollars. Un restaurateur, Zhang Lan, a acquis pour 18,6 millions de dollars le «Portrait de Pablo Picasso en caleçon» par l’Allemand Martin Kippenberger, mort en 1997. Il en faut pour tous les goûts ! 

(1) Manquent encore les résultats des galeries chinoises, que Jean-Marie Schmitt et Antonia Dubrulle estiment à environ 10 000 dans «Le marché de l’art».

(2) Les bronzes ont finalement été offerts à la Chine par François Pinault.

Etienne Dumont
Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Lui écrire

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

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