Bilan

La Chine, leader de l’économie digitale

L’Empire du Milieu est le théâtre d’une transition historique du «made in China» industriel au «powered by China» des services et devient résolument axé sur la consommation domestique.
  • Le marché chinois de l’e-commerce devrait doubler de taille de 2016 à 2021.

    Crédits: Chen Yuyu/Imaginechina/AFP

La Chine affichait une croissance robuste de 6,8% au troisième trimestre 2017. Les inquiétudes macroéconomiques sont-elles justifiées? Non, car la Chine y répond adéquatement, si l’on en croit Mansfield Mok, gérant d’un fonds sur les actions chinoises de EFG Asset Management, le New Capital China Equity Fund. Il estime que, sur le ratio dette/PIB de 280%, la moitié de cette dette, qui concerne les entreprises industrielles en mains étatiques, est en train de baisser fortement en raison des mesures volontaristes prises entre 2011 et 2015.

«Le gouvernement a fortement réduit les surcapacités, notamment dans les industries de l’acier et du ciment. Des usines ont été fermées, des normes environnementales imposées, et des fusions et acquisitions organisées pour consolider le secteur manufacturier.» Les travailleurs ont été replacés dans d’autres secteurs de l’économie, à l’aide d’un fonds de réinsertion. 

Et les inquiétudes concernant la bulle immobilière? Là aussi, le Hongkongais Mansfield Mok estime qu’elles sont exagérées. C’est un «soft landing» qui a eu lieu, explique-t-il. Les salaires ayant augmenté, le pouvoir d’achat s’est accru et la demande pour des objets est restée forte, ce qui a maintenu les prix élevés. «Les écarts des revenus entre les métropoles et les villes périphériques se réduisent. Dans les agglomérations régionales, l’immobilier est particulièrement accessible.»

Les objets se sont vendus, l’inventaire global a baissé, et le taux estimé de nouvelles constructions devrait être résilient. En outre, les acheteurs immobiliers en Chine ne sont pas très endettés car les banques peuvent prêter seulement 7% de l’emprunt total. Quant aux acheteurs qui détiennent des appartements restés vides, Mansfield Mok relativise: «C’est comme détenir un lingot d’or: il aura toujours une valeur intrinsèque.» Bref, le krach immobilier anticipé depuis une dizaine d’années n’a pas eu lieu. Mais les mesures de réduction de la surchauffe affecteront fatalement la croissance, qui va décélérer ces prochains mois, estime l’analyste Alicia Garcia Herrero, dans un rapport de Natixis Asia Research. Enfin, la dette des ménages,
de 50% du PIB, reste à des niveaux contrôlables.

Autres mesures majeures à signaler: après la loi anticorruption, qui a eu un effet très important sur les achats de luxe des Chinois à l’étranger, les décisions visant à décourager les achats, en Europe et ailleurs, d’immobilier, de clubs de football et de vignobles et autres vont également stopper dans son élan la vague d’investissements de riches Chinois. «Ces acquisitions n’aidaient pas le PIB chinois», souligne Mansfield Mok. Pas de doute, la politique de développement de l’Empire du Milieu repose bien sur un principe «China first», pour reprendre la formule du président américain Donald Trump «America first».

La périphérie se numérise

Car aujourd’hui, la Chine est le théâtre d’une transition historique d’une économie extrêmement axée sur les exportations vers une économie résolument axée sur la consommation domestique. Et le potentiel est énorme, en particulier dans le numérique. «Les villes moins développées sont en train de devenir le moteur de la consommation privée, explique Mansfield Mok. Leur ratio hypothèque/revenu est plus bas et leur pouvoir d’achat est plus élevé que dans les grandes villes. En outre, ces régions ont besoin d’internet et de services de livraison développés. Le décollage de la consommation sur internet permet de libérer leur potentiel de dépenses, auparavant inexploité car ces consommateurs étaient dans des zones peu desservies.»

Si l’on regarde la composition du PIB chinois, la transition a déjà eu lieu: le secteur tertiaire des services compte aujourd’hui davantage dans le PIB (56%) que le secteur secondaire de l’industrie (39%). La Chine, une économie de services, bientôt essentiellement digitaux? Clairement: le marché qui s’ouvre sera plus grand que celui des Etats-Unis en 2018 (voir graphique ci-dessus). Entre 2016 et 2021, le marché chinois de l’e-commerce aura doublé de taille, passant à un chiffre d’affaires de 840 milliards de dollars contre une évolution de 322 à 485 milliards pour les Etats-Unis. 

Le gâteau mondial des utilisateurs actifs en ligne est de 2,7 milliards de personnes. Sur ce chiffre, la Chine capte un bon tiers (ou 765 millions d’utilisateurs), soit trois fois le nombre d’utilisateurs américains (260 millions). Mais surtout, c’est la réserve de feu des utilisateurs non encore connectés qui fera la différence. La Chine a 676 millions de consommateurs encore «offline», qui pourraient basculer en ligne ces prochaines années contre à peine 59 millions pour les Etats-Unis.

Ils vont nécessairement influencer les tendances mondiales de la consommation ainsi que les applications, services, comportements au niveau planétaire, au même titre que l’essor des acheteurs chinois de montres suisses avait eu, au plus fort de la tendance, une influence sur le design horloger. De suiveurs à innovateurs, les groupes chinois testeront sur le marché en ligne de leur pays les produits, puis les proposeront à d’autres marchés, notamment aux grandes économies émergentes comme l’Indonésie ou la Malaisie, où la classe moyenne tire la consommation. «Après avoir exporté de l’industrie, la Chine va exporter des services», annonce Mansfield Mok.

La Chine semble donc bien engagée dans la voie du leadership en matière d’innovation, après que Tencent a copié Facebook, Alibaba Amazon, et Baidu Google. Innovation qui se fait aujourd’hui au sein de la Silicon Valley chinoise: à Shenzhen, Hongkong, Macao, et dans huit autres villes qui sont en plein développement.

La Chine entre aussi en phase de monétisation de ses communautés, via des applications (jeux mobiles, etc.). Une opportunité car les e-sports deviendront une discipline médaillée lors des Jeux olympiques d’hiver à Pékin en 2022. 

Zaki Myret
Myret Zaki

RÉDACTRICE EN CHEF DE BILAN de 2014 à 2019

Lui écrire

En 1997, Myret Zaki fait ses débuts dans la banque privée genevoise Lombard Odier Darier Hentsch & Cie. Puis, dès 2001, elle dirige les pages et suppléments financiers du quotidien Le Temps. En octobre 2008, elle publie son premier ouvrage, "UBS, les dessous d'un scandale", qui raconte comment la banque suisse est mise en difficulté par les autorités américaines dans plusieurs affaires d'évasion fiscale aux États-Unis et surtout par la crise des subprimes. Elle obtient le prix de Journaliste Suisse 2008 de Schweizer Journalist. En janvier 2010, Myret devient rédactrice en chef adjointe du magazine Bilan. Cette année-là, elle publie "Le Secret bancaire est mort, vive l'évasion fiscale" où elle expose la guerre économique qui a mené la Suisse à abandonner son secret bancaire. En 2011, elle publie "La fin du dollar" qui prédit la fin de la monnaie américaine à cause de sa dévaluation prolongée et de la dérive monétaire de la Réserve fédérale. En 2014, Myret est nommée rédactrice en chef de Bilan. Elle quitte ce poste en mai 2019.

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