Bilan

La bataille idéologique qui a fait trembler la CNUCED

Un groupe d’Etats mené par la Suisse juge trop critique le travail des économistes de l’Organisation des Nations Unies.

Loin d’être terminée, la crise financière survenue en 2008 a radicalement remis en cause la capacité des marchés à se réguler par eux-mêmes. C’est pour avoir tiré cette «leçon de la crise» que les économistes de la Conférence des Nations Unies pour le commerce et le développement (Cnuced) ont bien failli être bâillonnés par certains Etats membres. Fin avril, à Doha, s’est tenue la treizième réunion de l’organisme onusien, lors de laquelle son mandat pour les quatre années à venir a été défini (2012-2015). D’ordinaire plutôt consensuelles, ces négociations se sont avérées âpres, ravivant les antagonismes Nord-Sud des années 1970. Soutenu par l’Union européenne, le groupe Jusscannz, formé par sept pays industrialisés et représenté par la Suisse, a bataillé ferme pour limiter le champ de recherche de la Cnuced. Ou le réorienter vers des thématiques qui n’alimentent pas la critique contre le système financier international. Sans succès. «Nous avons pu sauver l’essentiel. Au final, c’est surtout l’image de la Confédération qui en a souffert», résume un haut fonctionnaire de l’organisation, créée à Genève en 1964.

Supachai Panitchpakdi  Le secrétaire général de la Cnuced a prôné un contrôle des marchés financiers. Les «leçons de la crise» de Panitchpakdi

En mai 2011, les discussions étaient pourtant bien parties, assure un participant. A ce stade, tout indique que le mandat précédent, conclu à Accra en 2008, sera reconduit de façon équivalente. C’est à l’automne que la situation s’envenime. Plus précisément lorsque le secrétaire général de l’organisation, Supachai Panitchpakdi, publie son rapport en vue du sommet de Doha. Il commence par rappeler qu’il avait mis en garde contre la fragilité du système financier durant le boom des années 2002-2007, bien avant la faillite de Lehman Brothers (15 septembre 2008), tandis que le Fonds monétaire international (FMI) affichait son optimisme. Puis, dans sa préface, il assène, paragraphe après paragraphe, ses «leçons de la crise». Première leçon: laisser les marchés financiers se réguler par eux-mêmes est inefficace et coûteux. Deuxième leçon: les politiciens ont ignoré ces risques, particulièrement élevés lorsque la finance se détache de l’économie réelle. Troisième leçon: en dernier ressort, l’Etat demeure la seule institution capable de mobiliser les ressources nécessaires en cas de crise majeure. Enfin, en véritables apôtres de la dérégulation, le FMI et la Banque mondiale n’ont pas su forger une «analyse pertinente» du monde d’après la crise. Autant dire que ces attaques frontales contre le «consensus de Washington» et ses bras armés ont déplu. C’est ici que le groupe Jusscannz (Japon, États-Unis, Suisse, Canada, Australie, Norvège et Nouvelle-Zélande) et l’Union européenne (UE) entrent en jeu. «Dès octobre, il devient clair que leur intention est d’exclure la finance des recherches de la Cnuced», souligne une source. Cela pour confier ce mandat exclusivement au FMI. A chacun son domaine. «Analyser les effets de la crise financière sur le commerce fait partie du cahier des charges de la Cnuced, pas la refondation du système financier», résume Hans-Peter Egler, qui, en tant que chef de la promotion commerciale au Secrétariat d’Etat à l’économie (Seco), a pris part aux négociations. «censure» dénoncée Les économistes de la Cnuced se voient proposer de travailler sur des thématiques nationales plutôt qu’internationales, les études genre à la place de la finance, les droits humains au lieu des matières premières. En janvier, un premier texte se dessine et suscite un tollé sans précédent depuis une vingtaine d’années. Les fronts se figent entre le Nord et le Sud, représenté par le G77 et la Chine. Dans une lettre ouverte, quarante-neuf anciens économistes de la Cnuced fustigent cette «censure».

L’éminent économiste de la London School of Economics, Robert Wade, s’en moque dans un article: «Ironiquement, les gouvernements occidentaux ainsi que les organisations qu’ils contrôlent, comme le FMI et la Banque mondiale, qui prêchent les vertus de la concurrence pour les autres, sont en train d’annihiler la concurrence dans le domaine des idées.» Les apports de la Cnuced sont pourtant non négligeables en matière de prévisions économiques. N’a-t-elle pas prédit les crises mexicaine (1994), asiatique (1997) et argentine (2001)? «Nos recherches sont certes critiques, mais elles s’appuient sur des données empiriques, expose Heiner Flassbeck, directeur de la division Globalisation et stratégies de développement de la Cnuced. Elles ne sont pas biaisées idéologiquement. Cependant, l’économie relève de la religion plutôt que de la science. La Cnuced appartient à une autre chapelle que les institutions de Bretton Woods. A vrai dire, il nous arrive de remettre en question l’existence même de Dieu.» Il poursuit: «Au G20 et à l’OMC, nous sommes seuls à prêcher pour plus de contrôle sur les marchés, comme l’exige par exemple la spéculation actuelle contre le réal brésilien. A cela, on nous oppose un dogmatique laisser-faire.» L’exemple de la Banque nationale suisse, qui est intervenue massivement pour contrer l’envol du franc, montre bien qu’il faut parfois encadrer les marchés.

Doha  Les négociations se sont avérées âpres, ravivant les antagonismes Nord-Sud. Dégât d’image pour Berne

Bref, cette situation débouche sur une impasse. La position de l’UE et de Jusscannz devient intenable. Si Bruxelles a mené la première charge, la Suisse prend le relais dès le mois de mars. En tant que porte-parole, c’est à elle d’endosser le mauvais rôle pour son groupe informel. Car si certains pays du groupe, comme la Norvège, ont pris tôt leur distance face au dogmatisme d’autres, comme les Etats-Unis, la Suisse a dû défendre une ligne «dure» avant de battre en retraite face à l’opposition du G77. «C’est étonnant de la part de ce pays généralement compréhensif envers les besoins des pays en voie de développement», poursuit cette source active durant les négociations. Laquelle évoque un dégât d’image pour Berne. On devine ainsi que cette position s’est avérée inconfortable pour la Confédération, bien qu’elle exprime officiellement une satisfaction modérée. «Nous devons réfléchir à notre rôle, c’est vrai, concède Hans-Peter Egler. Fera-t-on à nouveau partie de ce groupe? Voulons-nous encore en être le représentant? Il faut savoir partager les responsabilités.» Selon nos informations, obtenues à Berne, un nombre croissant de pays du Nord se lasse de financer, en cette période d’austérité, des institutions qui desservent leurs objectifs. Même si le budget de la Cnuced fait partie de l’enveloppe globale de l’ONU, et n’est donc pas sujet aux marchandages, des précédents existent. Les Etats-Unis et la Grande-Bretagne se sont retirés de l’Organisation des Nations Unies pour le développement industriel, à Vienne. Les premiers ont aussi interrompu leur contribution à l’Unesco. Paradoxalement, ce qui devait n’être qu’une salve discrète des pays du Nord contre une organisation jugée soumise aux pays en développement aura peut-être redonné des ailes au G77, après des années de somnolence. Y compris en vue de négociations nettement plus importantes, comme à l’OMC ou au Sommet de Rio sur le développement durable, en juin. C’est même la principale conséquence de ces tractations autour du mandat de la Cnuced.

Crédits photos: UNCTAD

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