Bilan

La production de masques, nouveau filon des entrepreneurs suisses

De nombreuses marques de masques helvétiques ont émergé en même temps que le Covid-19. Un nouveau marché qui ouvre un boulevard dans une économie pourtant ébranlée par la crise.

Les masques se sont faits rares en mars dernier.

Crédits: Karolina Grabowska

En papier ou en tissu, chirurgical ou haute couture, sur le visage ou dans la poche, le masque de protection est partout. Décliné de mille et une façons, ce nouvel accessoire devenu indispensable a certes créé des débats mais également de nouvelles opportunités pour les entrepreneurs suisses.

Plusieurs ont ainsi commencé depuis mars à produire ce type de parure made in Switzerland. Mais alors, réelle mine d’or ou fortune éphémère? Zoom sur l’avenir de ce nouveau marché et celui de ses acteurs pour le moins téméraires.

La chance sourit aux audacieux

Le malheur s’accompagne parfois d’un heureux hasard. L'entreprise neuchâteloise EP Automation, fondée en 1990 et spécialisée dans l’automation de systèmes industriels, en a d’ailleurs fait l’expérience cette année. 

Avec la majeure partie de son chiffre d’affaires réalisée à l’étranger, la société basée à Boudry a, comme beaucoup de monde, subi la crise en mars dernier. «Nous avons dû rapatrier rapidement tous nos collaborateurs qui se trouvaient à l’étranger et trouver un plan B car nous n’avions pas de vision claire et précise de la situation», se rappelle Nicolas Choain, son directeur.

C’est finalement face à la demande croissante de masques en Suisse que le dirigeant voit l’occasion de se diversifier et ainsi limiter la casse: «Dans la foulée nous avons réalisé une étude de marché afin d'envisager une production suisse. Nous avions dès le départ pris en compte la détente des prix qui aurait lieu dans les mois suivants et avons donc décidé de miser stratégiquement sur des composants haut de gamme.»

Une tactique payante puisque les masques vendus à un franc pièce au printemps dernier ne valent désormais guère plus de 30 centimes. «Aujourd’hui, les clients sont autant exigeants sur la qualité que sur le prix», assure Nicolas Choain. Fort de ce coup de poker réussi, EP Automation a ainsi créé sa marque de masques EPSA-Swiss, commercialisée depuis le mois d’août et affichant un rythme de production mensuelle de 1,2 million d’unités.

Mais le Neuchâtelois n’est pas le seul à avoir assouvi son envie de produire localement ce bien menacé par la pénurie. Morena Pozner, directrice d’un EMS dans le Jura bernois, s’est aussi laissée tenter par l’aventure. «Accompagnée du Dr André Piguet, j’ai mis sur pied la manufacture Amyna3, à Corgémont, afin de fournir en masques notre personnel, nos partenaires de réseau et la population dans son ensemble, et ce, à prix abordable», indique l’entrepreneure.

Dès lors, depuis début novembre, Amyna3 est équipée de deux machines chargées d’assurer la production de 600’000 pièces par mois. «Pour atteindre notre objectif, nous visons plutôt une stratégie de long terme», poursuit la directrice. 

Les investissements engagés dans le système ayant impacté la rentabilité de l’entreprise à court terme, Morena Pozner reste cependant persuadée qu’in fine, ces coûts importants leur permettront de se positionner sur le marché comme des acteurs sérieux et de pérenniser Amyna3 sur la durée.

Se tourner vers l’avenir

Viser la durée... une ligne directrice que suivent tous ces entrepreneurs du marché du masque. Le Covid-19 ne représentant pour eux ni plus ni moins qu’une simple rampe de lancement. 

L’un de ces adeptes du risque, le Grison Muntagnard et son masque sous forme de cache-cou, a de ce fait préféré se démarquer via l’innovation. «Nous voulions offrir un produit durable, esthétique et pratique, en bref, polyvalent tout en étant protecteur», décrit son co-fondateur, Dario Pirovino.

De là, l’Activa Winter Mask est né. Un tour de cou tricoté en 3D, de haute technologie, qui répond aux normes de protection, et issu d’un sprint de développement initié courant juillet. «Notre clientèle est principalement composée de promeneurs, skieurs, montagnards, etc. Ne sachant pas si les stations seraient fermées cet hiver nous avons fait face à d’importants risques financiers en lançant notre production en septembre», indique le patron.

Mais les efforts ont été récompensés puisqu’en un mois seulement, Muntagnard a vendu les premiers milliers de masques de son stock prévisionnel, à présent épuisé. En attendant le réassort, la marque peut se targuer d’avoir déjà couvert tous ses coûts de développement, de production mais également de distribution.

Un autre acteur innovant qui a choisi de penser à demain est cette fois-ci lausannois car installé au centre EssantialTech de l’EPFL. Lassés de voir les patients de soins médicaux stressés et déconnectés émotionnellement de leurs soignants, notamment à cause de masques faciaux opaques, les co-fondateurs de HelloMask ont imaginé un modèle transparent et efficace. 

Grâce au développement d’un nouveau genre de matériau filtrant et presque invisible, le masque a été breveté cette année et la startup HMCARE, qui a pour mission de commercialiser le produit, a également été créée à Genève avec une première levée de fonds. La production de ce masque empathique est anticipée pour le premier trimestre 2021.

Afin de disrupter ce nouveau marché, Linvinguard, une entreprise de technologie sanitaire basée à Zoug depuis 2014, a à son tour conçu l’inconcevable. En l'occurrence: un masque en tissu auto désinfectant. Produite en Suisse puis distribuée dans le monde entier, cette technologie d'ions positifs et négatifs qui s’annulent avait pourtant été pensée initialement pour un autre usage. 

Gants, sièges, vêtements de sport… mais aujourd’hui, ce qui intéresse, c’est le masque. «Les gens le manipulent constamment mais avec Livinguard, ce n’est plus un problème. Sans produit chimique donc non toxique, la mécanique détruit le virus à son contact», informe Sanjeev Swamy, Livinguard CEO du groupe.

Séduisant, le concept plaît et affiche constamment sold out en Suisse. «Notre produit est non seulement écologique car réutilisable et biodégradable mais il permet aussi de redynamiser l’industrie textile locale», ajoute le patron. Fort de ses millions de masques distribués à travers le monde depuis le début de la pandémie, Livinguard aurait ainsi remplacé 5 à 6 milliards de masques à usage unique. Et ce n’est que le début car la société zougoise prévoit que les besoins pour ce type de solution continuent d’augmenter à l’avenir.

Un après-covid prometteur

Néanmoins, comment penser à l’avenir lorsque la fin de la pandémie et, de ce fait, du port du masque est prédite avec l’arrivée d’un vaccin ? Ce marché de la protection du faciès, pour le moment rentable, le sera-t-il toujours en 2021? A priori, oui. C’est du moins ce qu'annoncent les principaux concernés.

Le Groupe Pac Team, un ponte de la mise en valeur des secteurs du luxe depuis 1949, est d’ailleurs très optimiste. Après s’être diversifié dans la fabrication de masques courant mars, le groupe a ensuite été amené à créer sa propre marque intitulée PT-CARE et dont l’usine est située dans le Gros-de-Vaud, à Cugy. «Pour le moment, nous pensons que la Suisse et ses voisins devront vivre encore pendant au moins 8 à 9 mois avec des masques. Nous avons actuellement près de 7 millions de masques en stock, bien qu’ils s’écoulent rapidement, et nous nous attendons à ce qu’il y ait une nouvelle pénurie de masques en Europe en février ou mars», expose le CEO de Pac Team, Alain Borle.

Alain Borle, CEO de Pac Team

Les prix devraient alors repartir à la hausse à moins d’assurer des réserves. Pour sa part, PT-CARE, qui a déjà vendu 15,5 millions de masques pour un chiffre d’affaires de 7,5 millions de francs depuis le début de la crise, se dit prêt à ce nouveau pic de demande. De son côté, Nicolas Choain, directeur d’EPSA-Swiss, affirme qu’aucune vision à long terme n’est possible mais les risques, quant à eux, s’avèrent conséquents.

Un filet de sauvetage pour ces entreprises réside néanmoins dans la consommation de masques des hôpitaux suisses. Estimés entre 0,5 et 1 million par jour en temps normal, sans Covid, les volumes d’utilisation de masques dans ces établissements ne sont de loin pas négligeables.

«A ce jour, il n’y a pas assez de machines en Suisse pour couvrir ce besoin. A cela s’ajoute la gestion des stocks que la Confédération et les cantons devraient améliorer au vu de ce qu’il s’est passé en début d’année», complète le dirigeant. Des stocks qui, si l’on devait prévoir une boîte de 50 masques par habitant, seraient alors composés de 400 millions d'unités à renouveler tous les deux ans pour des questions de conservation. «C’est exactement le temps qu’il faudrait à une vingtaine de machines, en tournant à plein régime, pour constituer cette réserve», appuie Nicolas Choain.

De quoi garantir au pays une autonomie en masques, promouvoir une industrie nouvellement créée et potentiellement génératrice d’emplois, sans parler des impôts engendrés. Cette question, à laquelle le gouvernement sera tôt ou tard confronté, aura donc une issue pour le moins déterminante tant pour notre économie que pour le destin de ces nombreux entrepreneurs.


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Julie Müller

Journaliste à Bilan

Lui écrire

Du Chili à la Corée du Sud en passant par l'Egypte, quand cette jeune journaliste de Bilan, férue de voyages, n'explore pas les quatre coins de la planète, elle exerce son autre passion: l'écriture. Après avoir consacré la plupart de ses étés à des stages dans les rédactions de Suisse romande (entre autres 20 minutes, Tribune de Genève, L'Agefi et le Temps), la Genevoise s'est arrêtée deux ans à Neuchâtel pour obtenir son Master en journalisme. A présent bien installée dans les rangs de Bilan, elle aiguise ses armes en écrivant pour le magazine et bilan.ch Curieuse, son champ d'action se veut à peu près aussi vaste que celui de l'économie: Management, innovation, luxe, entreprises, immobilier...

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