Bilan

La philanthropie «a vocation à s’arrêter»

Pour André Hoffmann, membre de la famille fondatrice des laboratoires Roche, les actions privées doivent à terme laisser le relais aux pouvoirs publics.

André Hoffmann: «Si la philanthropie s’inscrit dans le système, on le déstabilise.»

Crédits: Dr/mava

Votre père a été l’un des pionniers de la philanthropie en Suisse. Comment ses enfants ont-ils suivi son engagement?

Mon père était zoologue. A son époque, on se préoccupait des espèces et de leurs milieux, sachant que la compréhension d’une espèce passait par celle de son milieu. Or, nous existons grâce à un système de soutien à la vie humaine: la nature. C’est la stabilité climatique qui nous a permis de nouer des relations internationales. Et pourtant, nous sommes en train de surconsommer ce système. La seule manière de créer une vraie durabilité est donc de réorganiser notre civilisation. Mon père s’est aperçu très tôt que l’humanité ne survivrait pas longtemps à une nature en panne, une situation dont on se rapproche de plus en plus. Le climat en est la manifestation la plus spectaculaire. Les cyniques pensent qu’on pourra peut-être régler le problème du changement climatique en s’adaptant. Mais la perte de la biodiversité est irrévocable. Personne ne revient de la mort. La protection du catalogue d’espèces me semble au moins aussi cruciale et urgente que la lutte contre le changement climatique. On met souvent les deux problèmes en opposition, alors qu’ils sont en réalité intimement liés.

La crise climatique fait la une des médias jour après jour. Sans la nier ou la minorer, vous insistez beaucoup sur la préservation de la biodiversité. Qu’est-ce qui vous incite à vous positionner dans ce domaine?

Cette idée de préserver les espèces et les milieux est dépendante d’un flux d’argent régulier. Si l’on veut protéger les grands mammifères en Afrique, il faut identifier la raison pour laquelle ces espèces et leurs milieux subissent une pression. Il est nécessaire de trouver un nouveau modèle qui permette à la nature de s’autofinancer. Un parc Serengeti qui serait fonctionnel aurait une valeur pour la planète autrement plus grande que celle qu’on lui donne actuellement. Je rentre du Rwanda où j’ai pris part à une conférence intitulée «Business of Conservation». On travaille beaucoup sur la notion de puits de carbone. Actuellement, on le fait par des systèmes privés. Il faut trouver un moyen de rendre cela au public. En Afrique, il y a un capital naturel incroyable. Il est nécessaire de restituer les notions de bien public/bien privé: Jair Bolsonaro a décidé de laisser faire l’exploitation minière de la forêt au Brésil. Ce faisant, on consomme le capital de la planète au lieu de consommer les revenus qu’elle nous permet de générer. Nous sommes en train de vivre depuis cinq ans une catastrophe sans précédent. Donald Trump a autorisé l’exploration pétrolière dans le Yellowstone, alors que ce parc est protégé depuis 120 ans. Si l’on ne change pas le système, il faudra continuellement remettre le métier sur l’ouvrage. Car le moteur de ces attaques reste l’argent et le profit à court terme.

Un ambitieux programme de protection des tortues a été initié et soutenu par la Fondation MAVA. (Crédits: Dr/mava)

Quand on voit la mobilisation croissante et de plus en plus médiatisée des grandes fortunes sur la protection de la planète, pensez-vous que l’impact financier est crucial ou y a-t-il davantage un message en termes d’image et d’exemplarité?

La COP21 a clarifié les enjeux. La Conférence internationale sur les changements climatiques réunit les 15 000 plus grands scientifiques de la planète. Mais la science ne donne que des pistes, pas des solutions toutes faites. Il faut être obtus ou malhonnête pour contester ces changements. Si l’on veut réduire l’impact délétère que nous avons sur la planète, il faut changer nos modes de vie. Le capitalisme a permis à plus d’un milliard de personnes de sortir de la pauvreté. Mais si l’on veut amener les prochains trois milliards d’individus à la prospérité avec ce modèle, cela nous mènera à notre perte.

Je milite pour l’entreprise comme force pour le bien commun. La clé du problème est simple: nous nous sommes donné comme modèle l’entreprise pour maximiser le profit à court terme. Or, on se rend compte que l’axiome de Milton Friedman «The business of business is business» ne fonctionne plus. L’entreprise doit être gérée pour la société et non pour les actionnaires.

Le protocole de Paris fixe des objectifs pays par pays. On est arrivés à trouver un consensus pour le réchauffement. On est en passe de faire la même chose pour la biodiversité l’année prochaine à Pékin. La Fondation MAVA, que je préside, a engagé un mouvement New Deal for Nature and People. Il nous faut une nouvelle architecture et pour cela, le dynamisme du secteur privé est indispensable.

Le secteur privé, cela reste une notion vaste. Existe-t-il des modèles plus efficients dans cette mutation?

J’ai la faiblesse de croire que le modèle de l’entreprise familiale sera le fer de lance de ce combat, grâce à sa capacité de réflexion à long terme. Je vois le rôle de l’entreprise familiale comme un cheval de Troie, pour expliquer que la gestion à long terme a des bénéfices. Un CEO nommé par un fonds de pension a un agenda différent de l’entrepreneur qui bâtit pour les générations futures. La bataille pour l’avenir de la planète se jouera avec l’industrie financière.

Les acteurs de ce secteur invoquent toujours le fait qu’ils doivent maximiser les profits pour le compte de leurs clients, alors qu’ils sont nombreux à se faire du souci pour l’avenir de la planète. Pour moi, la philanthropie peut financer de nouvelles idées, mais ce n’est pas la solution à long terme. L’entreprise a trop longtemps ignoré les externalités. Si l’on n’abîmait pas notre planète comme on le fait, il ne serait pas nécessaire d’entreprendre des activités philanthropiques pour la réparer.

Il ne faut pas seulement une activité neutre, mais positive. Quand Unilever s’engage à récolter d’ici à 2025 plus de plastique qu’il n’en produit, c’est une véritable avancée. Mais le problème des plastiques a été mis à jour par des campagnes financées par la philanthropie. Notre Fondation MAVA va s’arrêter en 2022, car il faut que d’autres personnes prennent le relais, notamment les collectivités publiques. Le problème de la philanthropie, c’est son complet manque de transparence et de justification. Je comprends le raisonnement de Thomas Piketty: l’effet pervers du système, c’est qu’on donne aux philanthropes plus de pouvoir car ce sont eux qui distribuent la richesse. Or, il nous faut un système dans lequel l’argent est mieux réparti à la base et qui ne soit pas fondé sur la bonne volonté des grandes fortunes.

Depuis son berceau de la Camargue... (Crédits: Orca Production)

Comment établir une stratégie philanthropique? Le mécénat à l’ancienne avec des donations laisse place depuis quelques années à un monitoring précis et détaillé des impacts. Comment vivez-vous cette évolution?

La méthodologie qui consiste à donner de l’argent aux causes qui vous sont chères, c’est une forme de philanthropie qui a fait son temps. Aujourd’hui, je vois le rôle du philanthrope comme une personne qui se donne des indicateurs de performance à suivre, essaie d’être agile. Ma fondation offre à d’autres organismes la possibilité de durer, même sans nous. Je crois beaucoup à une professionnalisation de la philanthropie. Tout projet doit avoir une stratégie de sortie. Quand j’investis, je dois savoir comment la réaliser. La finance d’impact, c’est aussi cela. A une certaine époque de ma vie, j’ai été assez actif dans le domaine du capital-risque. Le risque à éviter, c’est de tendre à un entrepreneur la corde pour se pendre. Il faut au contraire lui donner la capacité de gestion du projet sur le futur. Il faut être à ses côtés lorsqu’il démarre son activité. Mais dès le moment où je signe le premier chèque, je veux avoir une idée de la façon dont je mettrai fin au soutien que je lui apporte. Pour aller dans ce sens, nous avons créé un département, Organisation & développement, à la Fondation MAVA, qui envoie les CEO des ONG dans des cours de formation (comptabilité, règlements). On a aussi financé des cours et diplômes ONG à Oxford et Cambridge. L’idée sous-jacente est de changer la norme de l’enseignement de la gestion d’entreprise.

... jusqu’aux rivages de l’Afrique de l’Ouest (Crédits: Hellio van Ingen)

Vous insistez sur la stratégie de sortie. La philanthropie doit-elle, selon vous, être temporaire?

A la fin de leur vie, de nombreuses personnes très aisées décident de se donner bonne conscience en faisant des legs. Mais si l’on veut arriver à faire une différence, il faut changer de système. Si l’on souhaite arriver à un système stable, il ne faut pas recréer un autre système instable. Certains disent que les philanthropes maintiennent ce système au lieu de le modifier, ce avec quoi je ne suis pas totalement en désaccord. La lutte pour le pouvoir entre grandes fortunes et parlements n’est un secret pour personne. La philanthropie des Vanderbilt et autre Rockefeller est bien connue de tous. Aujourd’hui, philanthropie et développement sont dans une contradiction qui est loin d’être résolue.

Prenez l’exemple du Giving Pledge aux Etats-Unis: depuis l’élection de Donald Trump, une grande partie des taxes sur l’héritage a été abolie… et j’entends très peu de nouveaux milliardaires rejoindre Giving Pledge. Il faut un changement de modèle. La philanthropie a vocation à s’arrêter pour laisser la place à l’intervention des pouvoirs publics afin de corriger les petits déséquilibres et surtout mettre en place un système plus sain. Si la philanthropie s’inscrit dans le système, on le déstabilise durablement. On donne un coup de projecteur sur un problème, et c’est ensuite la manne publique qui devrait prendre le relais. L’air pur, l’eau du lac, c’est un bien public. La Fondation Tour du Valat, en Camargue, est financée par un philanthrope suisse pour protéger des zones humides sur le pourtour de la Méditerranée. Perdra-t-on les zones humides le jour où je me retire? Il y a un changement axiomatique à mettre en place. Ce n’est pas au philanthrope privé de continuer à soutenir cela. L’eau du Léman est propre grâce à nos impôts. Voilà pourquoi j’insiste à court terme sur la stratégie de sortie, et à moyen et long terme sur la mise en place d’un autre système.

Quel serait ce système où la philanthropie ne serait plus nécessaire?

Si le seul rôle de l’humain est de faire de l’argent, on s’enferme dans une impasse dont l’issue est inextricable. En revanche, si l’on se pose les bonnes questions, on arrive aux bonnes réponses. Les indicateurs comme le PNB ou le PIB ne contiennent aucun stock, juste des flux. Le Brésil est riche de la forêt amazonienne et de son incroyable biodiversité. Le monde entier en profite. Mais quel indicateur tient compte de cela? Si l’on prend l’exemple de l’empreinte écologique, c’est la Suisse qui exporte ses besoins dans d’autres pays. Or, si l’humanité vivait comme la Suisse, il nous faudrait trois planètes pour tous nous accueillir. Il est temps d’instaurer de manière systémique ce new deal entre la nature et l’entreprise. Cela passe par la transparence et les nouvelles technologies auxquelles on recourt pour lutter contre les maux de la planète. Mais la technologie doit être au service de l’homme, pas l’inverse. La traçabilité est cruciale. Il y a une manière évidente de mettre les problèmes sur la table. Enfin, les données ne doivent pas être à disposition uniquement de certaines entreprises. Au niveau microéconomique aussi il faut faire passer le message aux cadres intermédiaires de toutes les entreprises et changer le système de rémunération..

Matthieu Hoffstetter
Matthieu Hoffstetter

JOURNALISTE À BILAN

Lui écrire

Titulaire d'une maîtrise en histoire et d'un Master de journalisme, Matthieu Hoffstetter débute sa carrière en 2004 au sein des Dernières Nouvelles d'Alsace. Pendant plus de huit ans, il va ensuite couvrir l'actualité suisse et transfrontalière à Bâle pour le compte de ce quotidien régional français. En 2013, il rejoint Bilan et se spécialise dans les sujets liés à l'innovation, aux startups, et passe avec plaisir du web au print et inversement. Il contribue également aux suppléments, dont Bilan Luxe. Et réalise des sujets vidéo sur des sujets très variés (tourisme, startups, technologie, luxe).

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