Bilan

La livraison en vrac prend son envol

Alors que les épiceries vrac deviennent de plus en plus courantes dans les villes et villages de Suisse romande, de nouveaux acteurs se positionnent sur le créneau de la livraison avec un minimum d’emballages. Tour d’horizon de quelques initiatives en la matière.

La livraison de courses en vrac s'est fortement développée au fil des derniers mois.

Crédits: Nicolas Schopfer

Avec le confinement, de nombreux ménages suisses ont renoué avec des activités à domicile. La fabrication du pain en famille a ainsi été l’une des activités phares de l’année 2020. Cependant, pour nombre d’adultes, l’alternance des périodes de semi-confinement et de réouverture timide des commerces n’a pas facilité la tâche, et le télétravail, loin de faire gagner du temps, a souvent conduit à empiéter sur les plages horaires dévolues à des activités telles que les courses. D’où le succès de nombreux services de livraison. Les chiffres florissants de coop.ch (de 159 à 232 millions de francs entre 2019 et 2020) ou de Migros-online, anciennement LeShop.ch (+40% à 266 millions de francs), témoignent de cette montée en puissance des commandes en ligne livrées aux consommateurs.

Cependant, cette tendance déjà engagée depuis plusieurs années a rencontré ces derniers mois une autre vague née de la prise de conscience environnementale d’une partie de la population qui a adopté le vrac. Un créneau sur lequel les deux grands acteurs oranges ne peuvent se positionner, pas davantage que les hard-discounters, en raison de stratégies différentes. De ce fait, cela a ouvert la porte à de nouveaux acteurs qui se sont empressés de s’engouffrer sur ce créneau. Et au cours des derniers mois, une floraison de services dédiés ont émergé.

Paul Charmillot. (Fred Merz/Lundi13)
Paul Charmillot. (Fred Merz/Lundi13)

Pionnier du vrac et du local, Magic-Tomato.ch. Son fondateur et CEO, Paul Charmillot, a imaginé le concept de livraisons sur la base d’une aspiration personnelle: «J’ai voulu me lancer et que ça ait un impact positif pour la planète. L’autre point, c’est que je voulais faire quelque chose qui m’aide dans mon quotidien, et comme je suis gourmand, je n’arrivais pas à faire mes courses chez des artisans ou alors uniquement durant mes vacances. C’est compliqué et ça prend du temps». Après un parcours initial dans les univers de la finance et de la banque, et un passage par l’univers joailler, il se lance seul et initie tout par lui-même: site web, marketing, collectes chez les producteurs et livraisons chez les premiers clients,… Quelques concours remportés, des investisseurs convaincus et un passage par l’incubateur de la Fongit à Genève et voilà Magic Tomato sur les rails. Principal défi: se faire connaître. «On a eu en 2019 le Prix de l’Ethique Suisse, ce qui validait d’un point de vue académique notre démarche. En étant en ligne, on changeait les habitudes des consommateurs et consommatrices», constate-t-il.

Défricher le terrain et convaincre les producteurs

Au fil des mois, l’équipe se renforce. Début 2021, elle comptait une petite vingtaine de collaborateurs·trices et près de 200 producteurs·trices suisses impliqué·e·s, autour de trois bassins: Genève et sa périphérie, Lausanne et sa région, et désormais Berne. Au niveau de ses fournisseurs, MagicTomato a dû défricher le terrain, même si certain·e·s producteurs·trices étaient déjà sensibles voire engagé·e·s dans les circuits courts et la consommation responsable: «Nous allons choisir des artisans qui sont déjà en accord avec les valeurs des circuits courts. Nous leur amenons une clientèle différente, avec des attentes différentes. On effectue un vrai travail de sensibilisation», explique Paul Charmillot.

Commandes en ligne. (Nicolas Schopfer)
Commandes en ligne. (Nicolas Schopfer)

Si MagicTomato combine durabilité (voire consommation bio dès que possible), circuits courts et producteurs·trices locaux et réduction des déchets, le vrac n’est pas toujours possible. Cependant, le CEO de la start-up affiche de jolis résultats: «Les producteurs étaient déjà convaincus de la non utilité de l’emballage. Certains nous sortent parfois des barquettes en plastique, mais on discute avec eux. Et au final, nous avons réduit de 90% le volume d’emballages sur les opérations réalisées».

Au moment où MagicTomato prenait son envol, d’autres projets étaient déjà couvés. Au sein de la HES-SO, en 2018, cinq étudiants doivent imaginer un projet d’entreprise dans le cadre de leur cursus. Ils se fixent sur une solution d’épicerie en ligne vrac et développent un concept avec 5000 francs. En février 2019 débute une phase test de livraison jusqu’en avril-juin. Puis, le cursus s’achève: quatre étudiants prennent d’autres chemins mais l’un d’eux, Jeremy Henry, décide de poursuivre, avec l’aide de sa compagne. En février 2020, la soeur de cette dernière, Sara Pereira, décide de le rejoindre et Deli’Vrac prend son envol: «Nous avons été boosté·e·s par le confinement. Cela nous a aidé·e·s, mais dès le mois précédent, avec l’opération "Février sans supermarché", nous avions réalisé un joli décollage. Beaucoup de gens nous ont connu via les pâtes et les basiques. Cela a permis de nous faire décoller», explique Sara Pereira. Dès le départ se pose la question d’un marché restreint quoiqu’en pleine expansion, et de la concurrence avec les épiceries vrac. «C’est la livraison qui nous distingue d’elles. Nous voulions pallier ce manque, notamment pour les personnes ayant un travail ne permettant pas de se déplacer aux heures d’ouvertures, ne pouvant se déplacer avec leurs bocaux, ou les adeptes d’autres services de livraison de la grande distribution, souhaitant passer au vrac», détaille la jeune femme.

Différents business-models se développent 

Le principe est le même que pour la plupart des autres acteurs du secteur: les gens se connectent sur le site web, sélectionnent les produits, ont le choix entre des bocaux en verre ou des sachets en tissu et indiquent éventuellement le nombre de consignes qu’ils ont encore du dernier passage. L’équipe de Deli’Vrac prépare la commande et confie la livraison à un partenaire. Au niveau de l’assortiment, Sara Pereira explique que la jeune entreprise «n’a pas de déclinaisons illimitées des volumes pour chaque produit, mais essaie d’offrir un panel de choix assez vaste. Avec un maximum de produits abordables financièrement, dans un assortiment basé sur des producteurs locaux, des grossistes pour certains produits bio, des artisans avec qui un lien de confiance s’est tissé». Avec des consignes à CHF2 pour chaque bocal ou pochon en tissu, l’un des challenges réside dans le nettoyage et la désinfection de ces objets qui circulent.

Pourquoi avoir choisi de travailler avec un partenaire pour les livraisons? «Le nombre de commandes ne nous permet pas de faire parfois une livraison à plusieurs dizaines de kilomètres pour une seule commande. Mais dès que nous aurons davantage de moyens et d’envergure, nous souhaitons internaliser», confie Sara Pereira.

Autre acteur né à la même période: zerøpack.ch. Jonathan Cretegny et sa compagne étaient déjà adeptes des courses en vrac, «mais avec notre fille de 1 an, ce n’était pas évident car il fallait aller au centre-ville, se parquer, transporter les bocaux,… Nous avions conscience qu’il fallait une autre solution, surtout que nous avions compris que nous n’étions pas les seul·e·s dans cette situation».

Démocratiser le vrac pour le plus grand nombre

«Nous avions à coeur d’agir, d’avoir un projet qui ait un impact global et fasse du sens», glisse Jonathan Cretegny. La gestation de l’idée prend deux semaines, puis le couple visite une petite dizaine de magasins vrac de Lausanne et sa région, compare les prix avec les acteurs de la livraison à domicile… et met au point un business-plan et une organisation: «Elle est dans l’analyse des produits, l’énergie grise; moi dans la logistique, le site web,… Les ami·e·s et la famille ont participé au financement». Après trois mois pour développer la société, le site est mis en ligne cinq mois après avoir eu l’idée, avec 250 produits au départ, et une charte éthique.

Jonathan Cretegny. (DR)
Jonathan Cretegny. (DR)

Zerøpack.ch n’a pas bénéficié du soutien d’incubateurs: «Nous ne sommes pas rentrés dans ces programmes, afin d’aller extrêmement rapidement: nous voulions nous positionner sur ce créneau et être le plus cohérent possible». Un choix a été fait très vite: des marges faibles, afin de couvrir les coûts et frais de fonctionnement, mais surtout de convaincre le plus grand nombre de consommateurs·trices.

Une volonté de démocratiser le vrac pour le plus grand nombre qui a également déclenché le choix d’Erica Mazerolle. Cette Québécoise arrivée en Suisse en 2015 pour un Master en développement durable est tombée en amour avec son pays d’adoption. Et s’est passionnée pour le mouvement «zéro déchet». Mais c’est en 2020 que son concept se cristallise: «J’avais vu l’essor du vrac avec la floraison de nouvelles épiceries ces dernières années, notamment à Lausanne où je vis. Mais je ne souhaitais pas ajouter une autre épicerie, je voulais une offre complémentaire, qui permette aussi bien aux familles de faire des courses sans générer de déchets et sans les inconvénients des déplacements, qu’aux commerçant·e·s qui doivent parfois constituer et fidéliser leur clientèle».

Pour elle, pas de stocks: EasyVrac se veut un intermédiaire et si le site web propose des gammes de produits, ce sont majoritairement ceux des épiceries de Lausanne et sa région. «Nous n’avons que quelques produits pour lesquels nous travaillons avec les producteurs. Mais la philosophie est vraiment d’amener un service aux ménages, qui sélectionnent leurs produits, commandes qui sont répercutées aux épiciers vrac concernés, et nous leur livrons en vélo-cargo, afin de réduire encore l’impact carbone», détaille Erica Mazerolle.

Stocks de produits et flux des contenants

Avec ses deux cofondateurs, elle a investi un peu plus de 3000 francs afin de développer une première version du site web et de disposer d’un inventaire de contenants. Afin de passer la vitesse supérieure, une campagne de crowdfunding a été lancée en février-mars 2021, qui a permis de lever plus de 41’000 francs. Une partie de ces fonds permettra de répliquer le modèle dans d’autres villes, en partenariat avec d’autres épiceries vrac. «Nous avons déjà des demandes de plusieurs aires urbaines et envisageons de nous développer ainsi, en nous appuyant toujours sur les partenaires locaux», confie Erica Mazerolle.

Pour l’ensemble de ces acteurs, deux défis majeurs se posent: la gestion des flux de contenants réutilisables (verre ou textile pour la plupart) et les stocks. Si EasyVrac a (quasiment) éliminé le deuxième écueil en se positionnant comme un intermédiaire, le premier reste un défi majeur: disposer d’un panel de contenants suffisamment varié, en nombre élevé, et d’un dispositif de nettoyage et de stérilisation constitue une première étape. Mais il faut aussi organiser la collecte. «Nous accordons une grande importance à la géolocalisation, afin de combiner les livraisons dans un parcours efficient, qui permette aussi de ramener les bocaux dans notre centre logistique», explique Erica Mazerolle. Deli’Vrac a opté pour un modèle différent: «Nous avons un partenaire qui va gérer le nettoyage des bocaux: il vient une fois par semaine et s’occupe des phases de nettoyage et nous rend les bocaux une semaine après. L’idée est d’en acheter le moins possible et de faire tourner le plus vite possible», précise Sara Pereira.

Les contenants et leurs flux sont un des principaux défis. (DR)
Les contenants et leurs flux sont un des principaux défis. (DR)

Le poids des contenants, l’encombrement à vide et les contraintes sanitaires: autant de défis à gérer pour les acteurs du secteur. Mais une nécessité pour concilier la responsabilité environnementale et le service aux familles. «Pour être rentables, nous avons des frais de service, payables soit à chaque fois (16% du prix du panier), soit par abonnement (50 francs pour avoir jusqu’à trois commandes par mois et une séance de coaching personnalisé)», détaille Erica Mazerolle. Pour Jonathan Cretegny, la démarche est légèrement différente: «Actuellement, la livraison est à 9,8 francs, 6,5 francs entre 100 et 200 francs, et gratuite pour les commandes dépassant les 200 francs. On réfléchit aussi à développer un réseau de points relais, où les gens pourraient aller chercher leur commande, ce qui permettrait de réduire les frais de livraison à 2 ou 3 francs. Il faut juste trouver les partenaires alignés sur la vision, sans faire de concurrence directe».

Pour sa part, Deli’Vrac a opté pour la consigne: «Pour 2020, nous avons utilisé plus de 6000 bocaux ou sachets. Soit autant de contenants réutilisables plutôt que du plastique qui ira à la poubelle. Nous avons fixé une consigne de 2 francs par contenant». Quant à Magic Tomato, le choix a été fait de sacs réutilisables et sans consigne, afin d’encourager les consommateurs et consommatrices à refaire appel aux services de l’entreprise.

Le boom des périodes de confinement

Toutefois, tous les acteurs se retrouvent sur un point: ce créneau déjà en hausse tendancielle au cours des années écoulées, a connu un véritable boom pendant les périodes de semi-confinement. «Pour nous, la période Covid a été un accélérateur. Nous avons vu les commandes multipliées par cinq, alors même que nous étions en pleine transition de plateforme. C’était sport! Nous avons dû appeler famille et ami·e·s pour nous aider, puis augmenter les capacités. Mais nous savions que si nous pouvions répondre à la demande des consommateurs·trices, ce serait autant de personnes fidélisées», assure Paul Charmillot.

Pour zerøpack.ch, dont le site avait été mis en ligne le 25 février 2020, soit trois semaines avant le début du semi-confinement, le démarrage a été marqué par les conditions de cette période. Avec le recul, des pics ont été constatés pendant les deux vagues, en mars-avril et en octobre-novembre. «En moyenne sur 2021, nous atteignons entre 120 et 130 commandes mensuelles, soit 30 commandes par semaines. Le chiffre d’affaires réalisé entre janvier et fin mars correspond déjà à 67% du chiffre d’affaires de l’an passé. Nous avons bientôt 450 prospects, dont 250 client·e·s régulier·ère·s, avec une trentaine sur un rythme hebdomadaire ou bi-hebdomadaire. Les abonnements ont permis de renforcer la croissance de ce noyau de consommateurs·trices», dévoile Jonathan Cretegny. Les périodes de semi-confinement ont aussi profité à Deli’Vrac, mais Sara Pereira mise au moins autant sur des opérations annuelles telles que "Février sans supermarché": «En février 2021, le nombre de commandes et de client·e·s a augmenté. L’an dernier a vu un pic en avril, puis c’est un peu redescendu et ça a augmenté à nouveau ensuite. On se rend compte que le panier moyen augmente et le nombre de commandes aussi, au fil des mois. Notre croissance s’opère gentiment mais sûrement».

Et quand on parle de croissance, l’une des clefs réside comme pour la plupart des jeunes pousses dans les capitaux disponibles pour financer la croissance initiale. Si MagicTomato a su convaincre des investisseurs, le crowdfunding semble particulièrement prisé, notamment en raison de la dimension engagée et citoyenne de ce type d’initiatives. Pour lancer son démarrage, Erica Mazerolle a ainsi levé plus de 41’000 francs par ce moyen. Sara Pereira envisage cette option parmi celles qui permettraient de lever des fonds afin de soutenir la croissance de la jeune entreprise, peut-être même avant l’été. Quant à Jonathan Cretegny, il affirme avoir atteint en quelques mois le seuil de rentabilité: «Nous avions cet objectif et l’avons atteint. Toute la croissance désormais permet de financer les prochaines étapes. Et nous espérons pouvoir nous rémunérer à moyen terme».

Dégager des marges suffisantes

Reste que le nerf de la guerre reste la capacité à dégager des marges suffisantes. Et face aux mastodontes de la livraison, difficile de faire le poids. Les client·e·s, souvent militant·e·s dans leur démarche, acceptent de payer un surcoût. Mais pour embarquer dans l’aventure un maximum de ménages, tout le monde s’accorde sur le besoin de proposer des prix abordables. «On fait attention à être sur les prix pratiqués par Coop ou Manor. Avec ce type de tarifs, on peut certes exclure une partie de la population, mais c’est un choix lié à la volonté de rémunérer les producteurs·trices correctement; cela fait partie de nos valeurs», affirme Paul Charmillot.

Cependant, d’autres pointent les petits volumes que ce type de commerce conduit à commander aux producteurs·trices ou intermédiaires. Et d’esquisser une piste: «Nous pourrions nous mettre d’accord avec d’autres acteurs du vrac partageant nos valeurs, afin de mettre sur pied une centrale d’achat. L’idée ne serait pas de pressurer les producteurs·trices, mais de leur permettre de compter sur des volumes fixes et plus importants au fil de l’année afin de nous consentir des petits rabais, qui permettraient de réduire les prix clients et en convaincre davantage», avance Jonathan Cretegny. Une démarche qui permettrait de fédérer les jeunes acteurs du secteur. Peut-être la prochaine étape dans le décollage du secteur de la livraison vrac…

Matthieu Hoffstetter
Matthieu Hoffstetter

JOURNALISTE À BILAN

Lui écrire

Titulaire d'une maîtrise en histoire et d'un Master de journalisme, Matthieu Hoffstetter débute sa carrière en 2004 au sein des Dernières Nouvelles d'Alsace. Pendant plus de huit ans, il va ensuite couvrir l'actualité suisse et transfrontalière à Bâle pour le compte de ce quotidien régional français. En 2013, il rejoint Bilan et se spécialise dans les sujets liés à l'innovation, aux startups, et passe avec plaisir du web au print et inversement. Il contribue également aux suppléments, dont Bilan Luxe. Et réalise des sujets vidéo sur des sujets très variés (tourisme, startups, technologie, luxe).

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