Bilan

«La croissance ne peut que primer en politique»

Le célèbre photographe mais aussi réalisateur et gentleman écologiste, Yann Arthus-Bertrand, était de passage à Genève pour l’inauguration d’une très belle exposition rétrospective. L'occasion d'aborder avec lui les enjeux environnementaux qu'il constate sur le terrain.

Yann Arthus-Bertrand met en garde contre les dangers qui menacent notre planète, aussi bien le réchauffement climatique que la disparition des espèces.

Crédits: Elena Budnikova

Lorsqu’il parle de nature, il connaît son sujet. Directeur d’un parc animalier dès ses 20 ans, il y nourrissait déjà des lionceaux. 10 ans plus tard, en 1979, il s’installe pour 3 ans au Kenya avec femme et enfant. Comme il le dit «ce sont les lions qui m’ont appris le métier de photographe». Pour arrondir ses fins de mois, il se fait aussi pilote de Montgolfière et balade les touristes. C’est là qu’il découvre la beauté infinie de cette terre contemplée d’en haut et décide de la photographier durant ses vols. Parmi les 80 ouvrages qu’il a publiés,  c’est son fameux La Terre vue du ciel qui battra tous les records. Avec plus de 4 millions d’exemplaires, traduits dans 27 langues, ce sera le beau livre le plus vendu au monde.

Renoncer à toute chair industrielle

Mais cette beauté vivante est en péril et cela fait 50 ans qu’il est aux premières loges pour le constater. Les chiffres qu’il énonce sont sans appel. Lorsqu’il photographiait les lions en 1980, on en comptait 200'000. Ils ne sont plus aujourd’hui que 20 à 30'000. Idem pour les éléphants d’Afrique dont la population de 3 à 5 millions au début du XXème siècle, se réduit à environ 400'000 individus à présent. Selon le WWF, la Terre a perdu 70% du vivant en 40 ans! L’extension des villes et des terres agricoles en est la cause principale.

«On déforeste chaque année des forêts primaires de la taille de la Belgique», rappelle-t-il. Or, 85% des terres cultivées ne servent pas directement à nourrir l’homme mais les animaux d’élevage destinés à la production industrielle de viande. Autrement dit, l’agriculture intensive et destructrice de l’environnement ne s’explique que par notre appétit carnivore pour une viande usinée. Une viande que l’on respecte en même temps de moins en moins et dont on jette les excédents au rebut sans y penser

Quant aux animaux dont elle provient, difficile de se soucier de leurs conditions d’élevage et d’abattage, lorsque le plat est bien cuisiné. Là commence notre responsabilité individuelle selon «YAB»: par une prise de conscience de ces vies animales; par un réveil de notre empathie à leur égard. Il n’hésite d’ailleurs pas à exhorter son auditoire à renoncer à toute chair industrielle, quitte à se reporter, au minimum, sur de la viande bio.  Une abstinence qui s’impose à la mesure de la croissance exponentielle de la population humaine.

Depuis les lendemains de la 2ème Guerre mondiale jusqu’à nos jours, celle-ci a en effet triplé, passant de 2 milliards d’individus en 1946, à 7,5 milliards en 2017. Dans le même temps la consommation humaine se trouvait multipliée par 8, tandis qu’on gagnait 20 ans d’espérance de vie en 40 ans! En fait, ce sont tous les facteurs d’émancipation de l’homme par la modernité qui se traduisent par une destruction directe et simultanée de la planète. Nous lui avons demandé quelles solutions on pouvait envisager.

Bilan: Pensez-vous que la destruction en cours soit réversible?

Yann Arthus-Bertrand: Selon l’appel des plus de 15’000 scientifiques publié en décembre 2017 par la revue Bioscience, le système actuel nous amène, réellement, tout droit vers la 6ème extinction de la vie sur Terre. Et le WWF prévoit cela pour 2100. C’est une information fiable et en même temps phénoménale. Et pourtant, rien ne change. La vraie question qu’il faut se poser c’est donc plutôt celle du déni. Aujourd’hui, on sait qu’entre le réchauffement climatique, l’exploitation effrénée des ressources et les déchets qui en résultent, c’en sera bientôt fini de cette terre telle que nous la connaissons actuellement. Or, on continue comme si rien n’allait se passer. On a développé une sorte de croyance en une solution miracle qu’on finirait bien par trouver. Cette notre connaissance qui se brise sur nos croyances.

Pourtant on assiste à l’émergence d’une volonté politique de gérer cette situation. Pensons par exemple à la COP 21.

Certes, mais on ne doit pas non plus occulter l’immense hypocrisie qui s’y cache. Par exemple les mots «énergie fossile», «charbon» ou «essence» ne figurent même pas dans ces accords, alors qu’ils en sont l’objet. Sans compter le fait qu’ils ne sont pas appliqués. Que dire des 100'000 avions qui continuent de voler chaque jour, parce que le kérosène est bon marché? Que dire des 95 millions de barils de pétrole consommés quotidiennement? En fait les politiques n’y peuvent rien. Ils sont le reflet des populations qui les élisent et qui aspirent à mieux vivre, mieux consommer, être mieux payés, etc.  Or, qu’est-ce qui leur garantit ce mieux vivre? C’est la croissance. Tout le monde a besoin de la croissance. Sans elle, pas de quoi financer les salaires, les investissements, la recherche, la santé, les routes, l’éducation, etc. Sans elle, c’est le chômage assuré à grande échelle. Toute notre civilisation repose sur la croissance, c’est-à-dire sur la consommation à outrance. Mais le prix à en payer, c’est l’extinction de cette vie telle qu’on l’a connait autour de nous. Nous sommes entièrement prisonniers de ce modèle de croissance et, la réalité, c’est que notre mode de vie nous fait faire n’importe quoi, avec des conséquences terrifiantes et nous le savons.

Et si on accentuait les incitations à produire en polluant moins, à développer le «green business», la fiscalité verte, etc?

Je ne pense pas qu’il soit encore temps d’appliquer de telles solutions avec succès, même si elles demeurent très importantes en elles-mêmes. On sait par exemple que, si nous arrêtions dès maintenant toute émission de carbone, il faudrait encore 50 ans à la planète pour se réadapter. Et on est parfaitement conscient que ce n’est pas la direction prise. Elle est d’ailleurs impossible à tenir sans une véritable révolution. Or, cette révolution qui passe par un renoncement à la religion de la croissance, ne sera pas plus politique qu’économique. Je le répète, la croissance ne peut que primer en politique car c’est justement sur les points de croissance gagnés, sur les performances économiques, qu’on se fait élire. Tant qu’on n’aura pas changé soi-même, chacun individuellement, les politiques ne changeront pas non plus. Et je ne leur jette pas du tout la pierre. Ils sont notre reflet.

Vous pensez donc que la solution ne pourra venir que de changements individuels?

Exactement. Je parle souvent d’une «révolution spirituelle». Non pas au sens religieux, je ne suis moi-même pas croyant, mais au sens d’une priorité à rendre à notre bienveillance envers la nature,  envers toutes vies et bien sûr envers tout autre membre de la famille humaine. Aujourd’hui, chacun se dit que changer son propre comportement individuel ne sert à rien parce que ce n’est qu’une goutte d’eau. Alors à quoi bon? Je pense précisément le contraire. Chacun peut faire des choix, si minime soient-ils,  comme par exemple restreindre ses déplacements en voiture ou en avion, lorsque c’est possible bien sûr, ou bannir la viande industrielle au profit du bio, etc. Chacun peut se dire: «c’est à moi de le faire, peu importe si l’autre ne le fait pas». Mais pour cela il faut une énergie et je crois qu’elle est justement de l’ordre de cette empathie, de cette compassion bienveillante qu’on doit développer avec honnêteté.

Mais justement, comment la développer?

Je n’ai pas de recette magique mais c’est en tout cas ce que nous asseyons de faire à la fondation Goodplanet que nous avons pu installer en plein cœur du bois de Boulogne à Paris, sur 3 hectares. On y réapprend à aimer les choses simples de la nature. A aimer agir pour elle. Et j’ai la conviction profonde que c’est agir qui rend heureux et qui peut aussi nous préparer au mieux faire face à un avenir qui sera très différent de ce que l’on connaît de nos jours


Exposition des oeuvres de Yann Arthus-Bertrand à la Galerie Bel Air Fine Art, rue de la Corraterie 7, Genève, jusqu’au 6 juillet 2019.

Arnaud Dotézac

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