Bilan

La contrebande connaît aussi la crise

Le commerce illégal a dû changer ses habitudes avec la fermeture des frontières. Des fabriques de cigarettes frauduleuses ont ouvert à des endroits stratégiques en Europe.

Destruction de cigarettes de contrebande par les douanes allemandes.

Crédits: Jens Köhler/Ullstein bild via Getty Images

«Je n’ai pas été surpris de la manière dont les bandes se sont réorganisées à la suite de la crise sanitaire mondiale», constate Ian Monteith. Directeur du commerce mondial anticontrebande chez JTI (Japan Tobacco International), l’expert cite une étude que son groupe a publiée cet automne. «Pour l’instant, elles stockent», constate l’expert. Plusieurs manufactures ont récemment vu le jour à des échelles relativement locales: Allemagne, Belgique, mais aussi Royaume-Uni et Irlande. Créer ces fabriques n’est pas si compliqué, puisque les machines sont facilement dénichables en ligne. L’activité se présente comme une source de revenu peu risquée et très profitable. La marge du revendeur vient remplacer la taxe normalement perçue par le gouvernement. «Nous avons eu des signalements que certains groupes criminels recrutent des travailleurs essentiels pour devenir livreurs. D’autres obtiennent des licences funéraires pour livrer de la marchandise depuis un corbillard ou cachent le tabac illicite sous des équipements médicaux», écrit l’étude. Cette dernière parle encore d’une tempête imminente, au moment où les produits de contrebande seront introduits sur le marché.

Ecouler le stock

Difficile d’évaluer le nombre de cigarettes produites à travers ces filiales illégales. Lorsqu’elles pourront être écoulées, les autorités auront fort à faire. L’étude souligne que le taux de chômage risque d’aller en augmentant et les économies personnelles risquent, elles, de diminuer. «Plus d’un tiers des rapports européens affirment explicitement qu’ils s’attendent à une augmentation de la demande pour le commerce de tabac illicite. Le prix du paquet est l’une des raisons. La crise économique peut pousser les personnes
à aller chercher l’option la moins chère», observe Ian Monteith.

Pourquoi tant s’inquiéter sur le manque à gagner des cigarettiers? D’abord, la taxe perçue sur les cigarettes sert à financer l’AVS et l’AI. Le paquet est imposé à hauteur de 52%. «Pour la Confédération, une imposition de 10 centimes par paquet de cigarettes correspond à des rentrées annuelles d’environ 45 millions de francs, écrit l’Office fédéral de la santé publique (OFSP). En 2018, les sommes perçues s’élevaient à 2,08 milliards de francs, ce qui constituait près de 5% de l’ensemble des recettes de l’AVS.»

La réputation des cigarettiers entre également en ligne de compte. Les contrôles qualité sont rigoureux au sein du milieu du tabac. Ce que soignent surtout les contrebandiers, ce sont les paquets. «Ils n’ont que faire du goût», explique Ian Monteith. L’imitation est parfaite au niveau de l’emballage et des visuels, si bien que le travail devient extrêmement difficile pour les autorités. «C’est même parfois difficile pour moi de distinguer le vrai du faux», reconnaît le directeur du commerce anticontrebande de JTI. La contrebande vise à reproduire ce qui se vend, sans pour autant s’assurer que les analyses chimiques correspondent
au produit fabriqué. Le moindre accident issu d’un produit de contrebande peut entacher la réputation d’une entreprise pourtant soumise à des régulations extrêmement strictes. Dans un article, British American Tobacco rapporte le type de problème que doivent gérer les équipes. «Par exemple, notre marque State Express 555 peut être copiée, mais les numéros changent à 999. Les consommateurs croient qu’il s’agit simplement d’une nouvelle variante.»

Ian Monteith, chez JTI, s’attend à une hausse de la demande de tabac illicite. (Crédits: Dr)

Un combat perpétuel

Lutter contre la contrebande demande de l’abnégation. Ian Monteith compte sur plus de 35 enquêteurs présents aux Etats-Unis, à Hongkong, en Russie ou encore en Irlande. Leur but est d’obtenir des informations sur ces bandes de criminels organisées. Ils les donnent ensuite à la police locale, qui pourra agir. «Quand j’étais policier, c’était frustrant, car il y a beaucoup de règles que je devais suivre pour demander ou transmettre certaines informations», raconte celui qui est maintenant chez JTI. L’information manquait cruellement pour mettre un terme à certains agissements. Les efforts pour contrer ces bandes se multiplient, et Philip Morris International est aussi bien équipé. «Nous utilisons des technologies avancées pour surveiller l’e-commerce et les plateformes de médias sociaux pour trouver les produits illicites qui utilisent notre marque ou notre image», avance Frederic Millet, directeur du département de prévention du commerce illégal.

Le milieu est en effet bien organisé. «Ce sont des personnes intelligentes. Ils pourraient être entrepreneurs s’ils ne s’étaient pas dirigés vers la contrebande», lâche Ian Monteith à l’attention de certains chefs. D’autres plongent peu à peu dans une spirale de violence et d’illégalité. «Ils protègent leur business coûte que coûte», ajoute-t-il. L’argent appelle l’argent. Ces contrebandiers vont ensuite investir dans d’autres activités illicites. Les cigarettiers sont conscients qu’ils ne parviendront pas à stopper ce marché, même en conjuguant leurs efforts. Ils espèrent toutefois avoir de l’impact et décourager toute contrebande à l’aide d’informations et d’opérations.


De la contrebande de fourmis

Duty free Ramener une cartouche de cigarettes en revenant de l’aéroport pour bénéficier du duty free représente également un manque à gagner pour les autorités. Ce phénomène que Ian Monteith, responsable anticontrebande chez JTI, qualifie d’anti-smuggling (littéralement de la contrebande de fourmis), est toutefois peu problématique pour les cigarettiers. «Ils paient leurs taxes quelque part», explique l’expert. A large échelle, ce type de pratique peut représenter un grand manque à gagner, mais les législations en vigueur permettent d’en limiter la portée.

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Rebecca Garcia

JOURNALISTE À BILAN

Lui écrire

Rebecca Garcia a tout juste connu la connexion internet coupée à chaque téléphone. Elle a grandi avec la digitalisation, l’innovation et Claire Chazal. Elle fait ses premiers pas en journalisme sportif, avant de bifurquer par hasard vers la radio. Elle commence et termine ensuite son Master en journalisme et communication dans son canton de Neuchâtel, qu’elle représente (plus ou moins) fièrement à l’aide de son accent. Grâce à ses études, elle découvre durant 2 mois le quotidien d’une télévision locale, à travers un stage à Canal 9.

A Bilan depuis 2018, en tant que rédactrice web et vidéo, elle s’intéresse particulièrement aux nouvelles technologies, aux sujets de société, au business du sport et aux jeux vidéo.

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