Bilan

La collapsologie gagne des adeptes

Epuisement des ressources, guerre de l’eau, défi démographique planétaire, les prêcheurs de l’effondrement trouvent un écho croissant auprès de la population.

  • La fin du monde serait proche, annoncent les collapsologues.

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  • «Le naufrage des civilisations», Amin Maalouf. Grasset.

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  • «Comment tout peut s’effondrer», Pablo Servigne et Raphaël Stevens. Seuil.

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  • «Le guide de la survie extrême», Bear Grylls. Hachette.

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Devant plus de 200 étudiants réunis dans un amphithéâtre de l’Université de Lausanne, Adrien Couzinier, consultant en énergie, déroule un argumentaire scientifique étayé sur «l’état des lieux de l’effondrement», premier opus d’une série de sept conférences de l’Association Adrastia sur le sujet. Au cœur des préoccupations, le pic actuel de production des énergies fossiles, en particulier le pétrole, ou encore l’assèchement à prévoir dans la décennie à venir d’une grande partie des nappes phréatiques indiennes, alimentant l’agriculture pour 1,2 milliard d’habitants.

Adrien Couzinier détaille: «La fin de l’esclavage au XIXe a coïncidé avec l’arrivée de la machine à vapeur. Aujourd’hui, l’énergie produite mécaniquement 
– essentiellement issue d’hydrocarbures –  représente 9000 millions de tonnes équivalents pétrole par an, soit 3000 fois plus que celle produite directement par la force humaine. Ce qui signifie concrètement que nous utilisons 3000 «esclaves énergétiques» par personne. Or, le déclin de la production de pétrole est imminent.» Un constat qui se double d’une baisse de l’extraction du phosphate, pourtant indispensable aux sols usés par l’agriculture conventionnelle, dont le pic aurait été atteint en 2007: «Un agriculteur a récemment acheté 10 hectares pour faire de la permaculture. Il a fait analyser le sol, on y a trouvé 1,8 g de matière organique par kilo de terre, l’équivalent du Sahara. Les sols sont morts, sans intrants, rien ne pousse.»

Parrain de l’Association Adrastia, Dominique Bourg – professeur à l’Université de Lausanne et conférencier –  est également tête de liste de Génération Ecologie aux élections européennes en France, aux côtés de l’ancienne ministre de l’Ecologie Delphine Batho. «Sans étiquette, dans la poursuite de ma démarche scientifique, insiste-t-il. Le système va imploser d’ici à dix ans, maximum vingt. La démarche de collapsologie consiste à relier les savoirs scientifiques épars pour dresser un constat global. Et rendre conscients les gens de la réalité de la situation.»

Conférenciers stars et néosurvivalisme

Le terme «collapsologie» a été popularisé par le chercheur et auteur Pablo Servigne au travers de ses ouvrages dont Comment tout peut s’effondrer, publié en 2015 et vendu à 45 000 exemplaires. Ses conférences et vidéos, particulièrement suivies, rencontrent un public de plus en plus large dans le monde francophone.

Surfant sur cette vague alarmiste, une nouvelle forme de survivalisme –  largement promue sur les réseaux sociaux –  se développe. Grand-messe du genre avec 150 exposants, le deuxième Salon du survivalisme vient de se tenir fin mars à Paris, autour de thèmes tels que la gestion de l’eau, la permaculture ou les techniques de survie. La première édition avait attiré l’an passé déjà près de 9000 personnes. Pour Adrien Couzinier, «on est passés d’un survivalisme de guerre nucléaire, où l’on se terre trois mois dans un bunker, à un survivalisme de crise profonde, sur des décennies voire des siècles. Mais on voit que les réserves obligatoires suisses par exemple, autant en matière de ressources énergétiques que de ressources alimentaires ou fourragères, suivent l’ancienne logique.»

La transition énergétique, une illusion?

Autosuffisante alimentairement à hauteur de 50%, la Suisse fixe de fait aux importateurs et producteurs un stockage obligatoire de denrées alimentaires notamment, réévalué tous les quatre ans par l’Office fédéral pour l’approvisionnement économique (OFAE). Axé sur les denrées vitales comme le sucre ou l’huile, le plan stratégique prévoit autour de quatre mois de réserve, et un rationnement éventuel à 2300 calories par personne et par jour est envisagé en cas de crise longue.

Quelles que soient les précautions prises, Dominique Bourg estime que l’effondrement lié à une crise énergétique imminente pourra très difficilement être évité:  «Les nouvelles énergies renouvelables ne représentent que 2% du total et 4% de l’électricité, et s’ajoutent aux fossiles, il n’y a pas de remplacement. Aujourd’hui, une éolienne est produite à partir d’énergie fossile, avec un retour énergétique faible de 1,2 par unité investie. Il est illusoire d’imaginer rapidement des rendements intéressants.» Il croit toutefois en l’impact de politiques publiques volontaristes pour en limiter les conséquences, notamment humaines et démographiques: «Les pouvoirs publics ont les cartes en main pour organiser la résilience de la société, mais il faut en parallèle que les individus prennent conscience de la nécessité de vivre avec moins.» 


Trois livres pour survivre à la fin du monde

Sur les rayons des libraires, l’affaire semble entendue: «Les ténèbres ont commencé à se répandre sur le monde», écrit Amin Maalouf dans son excellent livre «Le naufrage des civilisations». L’effondrement est proche, il faut donc se préparer à survivre dans un monde «postcarbone» sans pétrole, sans frigo ni transports. «La convergence de toutes les crises actuelles permet d’envisager une telle trajectoire», écrivent les auteurs du «Petit manuel de collapsologie… Comment tout peut s’effondrer». Chiffres et études à l’appui, ils démontrent comment les changements actuels, sans précédent dans l’histoire, nous mènent au bord du gouffre. Les animaux disparaissent, et ce sera bientôt notre tour. Il y a malgré tout un espoir: «Cet heureux naufrage», quand l’homme sera redevenu «à nouveau sauvage» (disque français de Ramo), nous mènera vers un processus de transition intérieure fait d’étapes psychologiques à traverser comme lors d’un deuil. Il nous faudra accepter cette nouvelle réalité et nous entraider, ajoutent encore les collapsologues. «Le guide de la survie extrême» de Bear Grylls, ancien soldat des Forces spéciales britanniques, pourra alors nous être utile pour trouver de l’eau en toutes circonstances ou pour survivre dans la nature redevenue sauvage.

Catherine Nivez

«Le naufrage des civilisations»,Amin Maalouf. Grasset.
«Comment tout peut s’effondrer», Pablo Servigne et Raphaël Stevens. Seuil.
«Le guide de la survie extrême», Bear Grylls. Hachette.

Joan Plancade
Joan Plancade

JOURNALISTE

Lui écrire

Diplômé du master en management de l’Ecole supérieure de Commerce de Nantes, Joan a exercé pendant sept ans dans le domaine du recrutement, auprès de plusieurs agences de placement en France et en Suisse romande. Collaborateur externe pour Bilan, Il travaille en particulier sur des sujets liés à l’entreprise, l’innovation et l’actualité économique.

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