Bilan

La Chine en quête d’un nouveau souffle

Le salon de l’import de Shanghai a offert à Pékin, en pleine guerre commerciale avec les Etats-Unis, l’occasion de se profiler comme un leader mondial du libre-échange.

Parmi les exposants européens de la CIIE, l’italien Leonardo présentait ses hélicoptères conçus pour un usage civil et militaire.

Crédits: Johann Sauty

Omniprésence policière, grandes artères fermées à la circulation, portails de sécurité installés dès la sortie des hôtels hébergeant les participants: ce dimanche 4 novembre à Shanghai, le dispositif est maximal pour l’arrivée par le même train de Xi Jinping et Vladimir Poutine à la première Exposition internationale chinoise de l’import (CIIE). Sur 30 hectares, l’événement accueille plus de 3000 entreprises en provenance de 130 pays, ainsi que 400 000 acheteurs sous l’œil de centaines de représentants politiques et des médias. A la tribune pour le discours inaugural, le président chinois met en garde contre «la recrudescence du protectionnisme» et appelle de ses vœux «la fin des barrières commerciales», ainsi que le développement d’une «économie ouverte» dans laquelle la Chine jouerait un rôle moteur. Un paradoxe pour un pays classé 51e mondial par le WEF concernant l’ouverture de son marché.

40 000 milliards d’importations sur quinze ans

La dénonciation de l’escalade tarifaire enclenchée entre l’administration Trump et l’Empire du Milieu est à peine voilée. Après 25% de taxation sur près de 50 milliards d’importations chinoises depuis juillet, ce sont 200 milliards de plus qui se voient désormais appliquer un tarif douanier de 10% à l’entrée du territoire américain. Malgré les mesures de rétorsion, la situation fragilise davantage la Chine, qui importe seulement 100 milliards annuels des Etats-Unis, contre 500 milliards d’exportations. 

Le pays n’a donc d’autre choix que de se tourner vers l’Asie et l’Europe, en donnant des gages sérieux d’ouverture. Parmi les annonces clés de Xi Jinping à Shanghai, la diminution de la liste dite «négative», des industries dont l’accès au marché chinois est interdit ou restreint, avec l’ouverture des secteurs des télécoms et des soins médicaux, et l’assouplissement du contrôle des capitaux. Mais la principale surprise reste l’engagement à l’importation de 30 000 milliards de dollars de biens et de 10 000 milliards de services sur quinze ans, plus du double des estimations qui prévalaient jusqu’alors.

L’exposition appuie le discours. Parmi les exposants européens, les industries à forte valeur ajoutée se distinguent, à l’image de l’équipementier zurichois ABB, ou encore de la firme italienne Leonardo active dans la défense, qui expose des hélicoptères conçus pour un usage civil et militaire. A peine quelques heures après l’ouverture, cette dernière annonçait la signature d’un contrat portant sur 15 hélicoptères et la planification de 160 unités supplémentaires.

Vers une conversion de l’industrie traditionnelle

L’engagement prévoit certaines contreparties stratégiques pour la Chine, en particulier la création d’un centre de formation agréé. De son côté, ABB emploie 18 000 personnes sur ses 40 sites chinois et dispose sur place du centre R&D qui affiche la plus forte croissance du groupe sur les six dernières années. Derrière ces «collaborations» se dessine la volonté de la Chine de réorienter la puissance industrielle vers le high-tech, incarnée par le plan «Made in China 2025», qui ambitionne à plus long terme (horizon 2049) d’assurer 70% de la demande intérieure en produits à forte valeur ajoutée.

Le port de Canton est le 8e mondial  en termes de volume. (Crédits: Getty images)

On est encore loin de cet objectif. A Canton, un des poumons industriels et commerciaux du pays, se tenait, simultanément et à l’écart de l’agitation médiatique de Shanghai, la foire bisannuelle qui attire plus de 160 000 acheteurs du monde entier. Cité dans la cité, elle incarne le modèle manufacturier traditionnel chinois, centré sur l’export de biens de consommation, notamment textiles, équipements électroménagers et accessoires. Au centre-ville, les négoces se concentrent par quartiers et grands marchés, comme ceux du cuir et du thé. Du port, huitième mondial en termes de volume, partent les porte-conteneurs et transitent les matières premières. 

Symbole de la «golden decade» 2000-2010, le conglomérat cantonais Cedar Holdings, actif notamment dans l’immobilier, la logistique et le négoce de métaux, est devenu la 16e entreprise du pays, avec plus de 30 milliards de chiffre d’affaires annuel. Mais pour King Cheung, président du conseil du groupe, le modèle est aujourd’hui à bout de souffle: «On est entrés en surproduction et on assiste au basculement d’un marché de l’offre vers un marché de la demande. Si nous voulons survivre à cette nouvelle donne, nous devons revoir notre modèle industriel.» 

La croissance, un enjeu politique

Présent à une conférence à Canton, Chen QuanSheng, conseiller de l’Etat et parmi les économistes chinois les plus renommés, a mis en avant le défi en termes de capital humain que représente une telle conversion: «Aujourd’hui, sur 280 millions d’employés actifs dans le secteur manufacturier, 70% n’ont pas d’éducation secondaire, ce qui va nécessiter une montée en compétences conséquente des populations pour se réorienter vers le high-tech et les nouvelles énergies. C’est également indispensable pour hausser le niveau de vie de la classe moyenne, car le développement futur passera par le marché intérieur.» De fait, la  dépendance chinoise aux exportations reste encore criante, la consommation des ménages ne représentant que 34% du PIB contre 65% en Europe et 70% aux Etats-Unis.

Chen QuanSheng a également souligné les «tensions» provoquées par «la surperformance du secteur privé sur le public», par extension du sud de la Chine sur le nord et l’ouest. Des tensions qui pourraient être encore ravivées par la baisse de la croissance qui a atteint 6,3% au troisième trimestre, son plus bas score depuis 2009. Une pente dangereuse pour le régime, selon Lionel Fatton, spécialiste de l’Asie, chercheur et enseignant à l’Université Webster de Genève: «De nombreuses politiques publiques sont acceptées de par l’augmentation significative du niveau de vie et l’amélioration du climat des affaires. Pour les entreprises privées, la création par Xi Jinping de cellules du parti à l’intérieur de ces entreprises est diversement appréciée.» Pour autant, selon Lionel Fatton, le niveau critique n’est pas encore atteint: «A 6,3%, la croissance reste soutenue, mais la baisse inquiète Pékin, qui craint que tout débordement contestataire ne se répande comme une traînée de poudre. La seule fois en 5000 ans d’histoire où la Chine a été dépecée, c’était durant une période de division interne au XIXe siècle à la suite des guerres de l’opium. Le manque d’unité et l’instabilité sociale continuent à être considérés comme les principales menaces à la sécurité nationale et au régime.» 

Joan Plancade
Joan Plancade

JOURNALISTE

Lui écrire

Diplômé du master en management de l’Ecole supérieure de Commerce de Nantes, Joan a exercé pendant sept ans dans le domaine du recrutement, auprès de plusieurs agences de placement en France et en Suisse romande. Collaborateur externe pour Bilan, Il travaille en particulier sur des sujets liés à l’entreprise, l’innovation et l’actualité économique.

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