Bilan

La 5G suisse pourrait se faire attendre

Présenté comme essentiel à des industries du futur comme la télémédecine ou le véhicule autonome, le déploiement de la 5G se heurte aux limites restrictives de rayonnements.

La 5G permettra théoriquement un débit et une vitesse de navigation 100 fois supérieurs à la 4G.

Crédits: Swisscom

La 5G fait l’objet d’une vaste opération de communication orchestrée par les opérateurs et industriels partout dans le monde. En Suisse, Salt a annoncé début 2018 avoir atteint le débit record de 4,5 gigabits par seconde en téléchargement et Sunrise officialisé le déploiement de la 5G sur les pistes de Laax (GR). Swisscom, de son côté, signait en mars un accord avec le chinois Huawei pour le développement de «villes de l’avenir, visant à rapprocher l’humanité de la réalisation d’un réseau entièrement connecté et intelligent». Une déclaration d’intention dont les modalités concrètes d’application demandent encore à être précisées.

Dans les faits, l’augmentation de la bande passante permettra théoriquement un débit et une vitesse de navigation 100 fois supérieurs à la 4G, supportera 100 fois plus d’objets connectés par unité de surface, tout en enregistrant des temps de latence quasi nuls. Pour Xavier Studer, blogueur de référence en télécommunication en Suisse romande, ce ne sont pas les particuliers qui attendent le plus gros bénéfice de la technologie: «Entre la 2G et la 4G, on est passés de l’âge de pierre à la guerre des étoiles, mais aujourd’hui, on arrive à tout faire dans un usage quotidien. Pour l’industrie en revanche, notamment les véhicules autonomes et les opérations effectuées à des milliers de kilomètres, un temps de latence de moins d’une milliseconde peut être crucial.»

L’augmentation de la bande passante est d’autant plus attendue que près de 3,5 milliards d’objets connectés le seront par des antennes contre 0,7 million aujourd’hui, selon un rapport d’Ericsson. Une quantité de données en circulation encore alourdie par le développement de technologies «gourmandes» telles que la réalité virtuelle ou augmentée. Innovation majeure, le network slicing (découpage du réseau en tranche) de la 5G répartira la disponibilité de la bande selon les besoins des applications. 

La société Ypsomed, active dans le matériel médical, a testé avec Swisscom le déploiement de la 5G sur ses lignes de production. Pour Thomas Kutt, responsable de la communication, le gain est net: «Les technologies de réalité augmentée permettent de simplifier les tests de qualité des produits semi-finis. De plus, la localisation en temps réel des produits permet un suivi tout au long du processus de production.» Egalement mis en avant, un coût de déploiement nettement inférieur à celui de la fibre optique.

Cela explique que début février, les trois grands opérateurs ont ouvert en grand leur portefeuille afin de décrocher les fréquences 5G mises aux enchères par la Commission fédérale de la communication: 195,6 millions pour Swisscom, 89,2 millions pour Sunrise et 94,5 millions pour Salt.

Principe de précaution très strict

Le déploiement à grande échelle de la 5G se heurte toutefois à un obstacle majeur: la limitation très stricte des émissions des antennes fixée par l’Ordonnance sur la protection contre le rayonnement non ionisant (ORNI) de 2012, près de 10 fois inférieure aux valeurs préconisées par l’OMS(voir graphique). Une motion de la Commission des télécommunications visant à augmenter les valeurs limites a été refusée en mars dernier par 22 voix contre 21 par le Conseil des Etats. Interrogée par Bilan, la Fédération suisse des médecins, opposante à la motion, renvoie vers les travaux du groupe d’experts Berenis de l’Office fédéral de l’environnement (OFEV) qui analyse les derniers rapports scientifiques. Une newsletter de novembre de Berenis portant sur deux études récentes réalisées sur l’exposition des rats à des ondes conclut notamment à «des résultats relativement cohérents en ce qui concerne les schwannomes et les gliomes qui ont montré une tendance d’augmentation de la cancérogénicité de ces tumeurs dépendant de la dose».

Le spécialiste Xavier Studer reste toutefois circonspect, estimant que la très grande variété des normes fixées selon les pays, et parfois même différentes d’une ville à l’autre, montre «l’absence de consensus sur les valeurs limites et une application variable du principe de précaution».

Un déploiement très progressif

Conséquence de la non-révision des valeurs limites, la 5G pourrait mettre plus de temps à se déployer qu’ailleurs. Même en voyant la 2G disparaître, 3G, 4G et 5G continueront à cohabiter sur du moyen terme, notamment tant que les terminaux actuels (en premier lieu les smartphones) n’auront pas été remplacés par des terminaux 5G.

Swisscom, qui investit 1,6 à 1,7 milliard chaque année dans les infrastructures, ne prévoit pas plus de 60 sites équipés d’ici à fin 2019 et ne communique pas de délais en matière de couverture nationale. Christian Neuhaus, son porte-parole, relève les difficultés à surmonter: «Nous acceptons bien sûr la décision démocratique du Conseil des Etats, mais nous la regrettons. Pour respecter les valeurs limites, il faudra installer plus d’antennes et de mâts, et, pour cela, trouver et acquérir de nouveaux sites, ce qui n’est jamais facile. Le retard dans le déploiement de la 5G peut potentiellement représenter un handicap pour la place économique suisse.»

La 5G, support indispensable de l’économie de demain? Tout en la reconnaissant comme «technologie d’avenir», l’expert Xavier Studer tient à relativiser certaines assertions: «Industriels et opérateurs ont intérêt à faire la promotion de la technologie, mais on peut se poser certaines questions. Par exemple, dans le cadre d’une opération de médecine réalisée à distance via un robot-chirurgien, exemple souvent cité par les promoteurs de la 5G, on peut penser qu’on privilégiera la fibre optique.» Concernant le véhicule autonome, Raphaël Gindrat, fondateur de la startup lausannoise Bestmile qui développe un logiciel de gestion de flottes, estime que le secteur peut encore continuer d’avancer sans la 5G: «La collecte massive de données permettra d’améliorer la gestion des flux routiers, et la disparition de la latence de prendre exceptionnellement le contrôle de véhicules à distance. Mais l’essentiel de la technologie reste embarquée. La 5G sera un plus, mais elle n’est pas vitale dans la mesure où des essais sont déjà menés avec succès sur l’infrastructure actuelle.»

En tout état de cause, l’adoption de la 5G prendra du temps indépendamment du déploiement des infrastructures, probablement plusieurs années, selon Xavier Studer: «Pour que la technologie soit opérante, que ce soit pour les projets smart city ou le véhicule autonome, il faudra une masse critique de terminaux compatibles, comme une nouvelle génération de smartphones, en cours de développement. Ou encore renouveler un parc automobile, par exemple. Ce sera nécessairement très long.» 

Joan Plancade
Joan Plancade

JOURNALISTE

Lui écrire

Diplômé du master en management de l’Ecole supérieure de Commerce de Nantes, Joan a exercé pendant sept ans dans le domaine du recrutement, auprès de plusieurs agences de placement en France et en Suisse romande. Collaborateur externe pour Bilan, Il travaille en particulier sur des sujets liés à l’entreprise, l’innovation et l’actualité économique.

Du même auteur:

Les sociétés de conseil rivalisent avec l’IMD
Comment la sécurité se déploie aux frontières entre la France et la Suisse

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."